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Traduit de l’anglais par Patrick Choffrut, Maître de conférence, de l’édition du vendredi 26 novembre de The Wall Street Journal Europe
Note légale : La Ména a reçu l’autorisation de reproduction de cet article de la part de The Wall Street Journal Europe
La première chose qui apparaît lorsqu’on tape le nom de Mohamed A-Dura pour faire une recherche sur le net est un poème de Cheikh Mohamed, des Emirats Arabes Unis. Il est ‘dédié à l’âme de l’enfant martyr’. Cela donne une bonne idée des proportions mythiques que cet enfant assume au Moyen Orient. Les images représentant Mohamed A-Dura cherchant derrière son père à se protéger des tirs israéliens au début de la deuxième Intifada, mais qui finit pourtant par être atteint par les balles ennemies, ont choqué le monde entier. Pour des millions d’arabes et de musulmans, ce garçon est devenu le symbole des souffrances de la Palestine sous l’occupation israélienne.
Dans les émissions de la chaîne de télévision de l’Autorité palestinienne, dans les manuels scolaires palestiniens, on utilise son exemple pour encourager d’autres enfants à suivre son esprit de sacrifice. Même en occident, ces images, qui ont permis à certains de recevoir un grand nombre de prix journalistiques, sont devenues le symbole le plus évident de l’agression israélienne. Lorsque le premier ministre israélien Ehud Barak se rendit en visite à Paris, cette même année, le président français Jacques Chirac lui en fit la remarque cinglante. ‘Ce n’est pas de la politique que de tuer les enfants’.
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Et pourtant, tout ceci est faux. Pour les lecteurs qui ont reconnu la fameuse image dont nous venons de parler, je comprends qu’il soit difficile de croire qu’il ne s’agit que d’une mise en scène. Mais je vais expliquer en détail plus loin comment il a été possible de prouver que les soldats israéliens n’ont pas pu tuer cet enfant. Certains vont sans doute se demander, à quoi bon désormais ? Trop d’innocents des deux côtés n’ont-ils pas depuis perdu la vie, et ne serait-il pas temps de regarder vers l’avenir ?
Eh bien, c’est justement pour cela qu’il est important d’en parler. Mohamed A-Dura est devenu bien plus que l’enfant emblématique de l’Intifada. D’après le rapport Mitchell, qui date de mai 2001, et qui a été rédigé par une équipe américano européenne, cette histoire est l’un des événements qui ont déclenché l’Intifada. Pour arriver à la paix nous avons besoin de la réconciliation, et pour arriver à la réconciliation, nous avons besoin de la vérité. Or, la chaîne de télévision d’Etat France 2, qui a produit et distribué les images de cette scène tragique, refuse de faire connaître les faits.
L’histoire commence le 30 septembre 2000, deux mois après que Yasser Arafat eut rompu les discussions de paix de Camp David. L’endroit est le carrefour de Netzarim à Gaza, où les soldats israéliens étaient postés pour protéger les implantations proches. Des manifestants palestiniens dans la foule jetaient des pierres et des cocktails Molotov sur les Israéliens, et les soldats leur tiraient dessus. C’est au cours de cette lutte que l’enfant serait mort.
Au prétexte qu’ils ne voulaient pas faire de l’argent sur la mort d’un enfant innocent, France 2 distribua gratuitement aux médias du monde entier le film de ces événements tragiques. L’armée israélienne fit connaître, en hâte, que l’enfant avait pu être tué accidentellement lors de l’échange des tirs. Ce n’est que plus tard, peut-être trop tard, que l’armée autorisa une enquête en bonne et due forme. Elle en confia la mission au physicien civil Nahum Shahaf, qui prouva scientifiquement qu’au vu de l’angle de la position israélienne par rapport à Mohamed A-Dura, il était impossible que les soldats aient pu tuer l’enfant. M. Shahaf découvrit ensuite une histoire incroyable. Il démontra que, puisque les tirs provenaient, soit depuis le dos du caméraman, soit juste à ses côtés, l’épisode tout entier ne pouvait qu’être une mise en scène. D’ailleurs, le film montrait que l’enfant n’était pas tué. En visionnant la scène au ralenti, il put même voir les doigts du caméraman qui faisaient le signe bien connu des professionnels – deuxième prise – pour indiquer qu’il s’agissait d’une reprise.
Il y a trois ans, j’ai interviewé M. Shahaf, et après avoir analysé toutes ses preuves, je me suis aperçu qu’il s’agissant sans doute de l’une des plus grandes manipulations médiatiques de l’histoire. C’est pourquoi nous avons commencé notre propre enquête, et nous avons écrit plus de 150 articles sur le sujet. Notre conclusion est que le reportage de France 2 est incontestablement bidonné.
Il ne nous est pas possible ici de citer toutes les autres preuves qui nous ont permis de confirmer les découvertes de M. Shahaf. Pour n’en donner qu’une : Nous avons le témoignage des Dr Joumaa Saka et Muhamad El-Tawil, deux médecins palestiniens de l’hôpital Shifa de Gaza, qui avaient annoncé qu’on leur avait apporté le corps sans vie du petit Mohamed avant 13 heures. Le problème, c’est que Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem, avait annoncé dans son reportage que nous contestons que les tirs avaient commencé à 15 heures. Comment est-il possible de tuer quelqu’un avec des balles qui ne seraient tirées que plusieurs heures après la constatation de sa mort ? Il s’agit ici d’une des questions auxquelles nous aimerions que la chaîne d’Etat française veuille bien répondre.
Dans la controverse que nous avons avec France 2, nous nous sommes basés sur les déclarations des deux journalistes qui ont signé le reportage. Afin de les comprendre parfaitement, il est important de savoir que les images en elles-mêmes ne fournissent aucune preuve des accusations portées contre Israël. On n’y voit aucun soldat israélien, aucune arme (israélienne ou autre), aucun coup, aucune blessure, et pas une seule goutte de sang. Ceci, malgré les affirmations des sources palestiniennes selon lesquelles Mohamed avait été tué par des balles à grande vitesse, et que le père – Jamal A-Dura – avait été atteint par neuf de ces projectiles.
Ce qui a transformé ces images en une accusation moderne de meurtre rituel perpétré par Israël, c’est la voix off de M. Enderlin. Bien qu’il n’ait pas été lui-même présent à Gaza au moment où le soi-disant meurtre avait eu lieu, il déclare avec assurance que ‘les tirs proviennent de la position israélienne. Encore une rafale, et l’enfant est mort’.
C’est sans doute pour compenser le manque de preuves réelles dans leur film que les deux auteurs de ce reportage, le caméraman palestinien Talal Abou Rahma (qui travaille pour France 2 et pour CNN) et M. Enderlin, un journaliste franco-israélien, ont fourni des déclarations supplémentaires. Par exemple la déclaration écrite de Talal Abou Rahma – sous serment – rédigée dans les bureaux du Centre Palestinien des Droits de l’homme et en présence de l’avocat Raji Surani (On pourra consulter sa déclaration sur le site web du Centre:
www.pchrgaza.org/special/tv2.htm). M. Abou Rahma décrit avec force détails le soi-disant meurtre de l’enfant sous les balles des soldats israéliens. Les mots qui nous ont particulièrement frappés sont les suivants : ‘J’ai passé environ 27 minutes à photographier l’incident, qui a duré 45 minutes.’

Cette phrase est importante à deux titres. D’abord, M. Abou Rahma dit qu’il avait 27 minutes de film, alors que France 2 n’en avait d’abord montré que 55 secondes, puis transféré à l’armée israélienne trois minutes et 26 secondes. Ceci est particulièrement important, dans la mesure où tout matériau supplémentaire permettrait d’éclairer davantage les zones grises de cette affaire. L’un des aspects les plus bizarres de cette histoire, c’est que parmi les centaines de personnes présentes ce jour-là, y compris les dizaines d’autres cameramen, seul Talal Abou Rahma prétend avoir vu le soi-disant meurtre de l’enfant, et avoir réussi à le filmer.
Ensuite, M. Abou Rahma fait monter d’un cran ses accusations, en disant que l’incident avait duré trois quarts d’heure. Avant sa déclaration, on aurait pu dire que l’enfant avait été malencontreusement pris dans un échange de coups de feu. Mais le fait que 15 militaires israéliens aient décidé de s’acharner sur un jeune enfant sans défense pendant 45 longues minutes – c’était un crime de guerre flagrant.
M. Enderlin en a rajouté également quand il a déclaré que les 27 minutes de rushes contiennent des images trop insupportables de l’agonie de cet enfant pour être présentées au monde. ‘Je n’ai pas présenté les derniers moments de cet enfant. C’était insupportable. L’histoire avait été dite, l’information était passée. Cela n’aurait rien apporté de plus’, a-t-il déclaré à l’hebdomadaire français Télérama en octobre 2000.
Pendant des années, nous avons demandé à France 2 de nous laisser voir les images qui n’avaient pas été présentées. Nous sommes des journalistes expérimentés, nous vivons dans une zone sensible, nous sommes sûrs d’être capables de supporter des images ‘insupportables’. Nous avons envoyé d’innombrables lettres recommandées, nous avons donné d’innombrables coups de téléphone, et nous avons à plusieurs reprises offert de comparer nos conclusions avec le reportage de France 2. En vain. France 2 a toujours refusé de nous laisser voir son film.
L’obstructionnisme de la chaîne française et notre propre enquête nous ont permis d’en arriver à la conclusion que ces images non présentées n’existent pas. Nous en étions tellement convaincus que nous avons publié de nombreux articles sur le sujet. Il a pourtant fallu attendre le 22 octobre de cette année pour que France 2 finisse par céder. Suite à une pression politique conséquente, la chaîne d’Etat fut obligée d’inviter Luc Rosenzweig, un ancien rédacteur en chef du Monde, et l’un des nos collaborateurs, à visionner les rushes dramatiques. Ce vendredi-là, MM. Rosenzweig, Denis Jeambar, rédacteur en chef de l’Express, et Daniel Leconte, un ancien reporter de France 2, ont obtenu dans son bureau une entrevue avec Mme Arlette Chabot, la responsable des actualités de France 2. Notre ami a donc pu prononcer la phrase que nous avions si souvent répétée : ‘Je suis venu voir les 27 minutes de l’incident mentionnées sous serment dans la déclaration de M.Abou Rahma’.
Un conseil de France 2 a alors déclaré à M. Rosenzweig et à ses collègues qu’ils ‘allaient être déçus’. ‘Vous ne saviez donc pas’, a ajouté Didier Epelbaum, conseiller du président de France Télévision (l’organisme qui chapeaute toutes les activités de la télévision d’Etat) ‘que Talal est revenu sur son témoignage ?’
Eh bien non, ils ne le savaient pas. Comment l’auraient-ils pu, puisque ni la chaîne française, ni le caméraman palestinien ne l’avaient jamais rendu public ? Il est incroyable que France 2 puisse admettre si tranquillement que leur témoin clé – en fait le seul témoin de ce soi-disant meurtre – s’était rétracté. Sans ce témoignage, il n’y a plus d’histoire, et pourtant la chaîne s’abstient toujours de le dire publiquement.
Les 27 minutes de film que les trois journalistes ont finalement eu l’autorisation de regarder ne contenait pas une seule scène marquante, sauf celle qui montrait l’enfant mort dans des positions différentes que celle qui avait été primitivement présentée. L’enfant aurait donc pu bouger après sa mort ? Où étaient les images insupportables de la mort de l’enfant, dont avait parlé M. Enderlin ? Un mirage, une pure invention à la Shéhérazade, la conteuse des Mille et une nuits…
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C’est la raison pour laquelle je persiste à poser trois questions à France 2
- Comment se fait-il qu’après avoir été surpris à donner de faux témoignages, MM Abou Rahma et Enderlin, non seulement puissent continuer à travailler pour la chaîne publique, mais qu’ils couvrent toujours, souvent ensemble, le conflit israélo-arabe ?
- Comment se fait-il que France 2 n’ait pas encore informé le public de ces nouveaux développements graves, qui se sont fait jour dans l’affaire de Mohamed A-Dura ? Il s’agit pourtant de pratiques normales au sein de toute organisation d’information responsable. En refusant de le faire, France 2 viole même son propre code éthique.
- Et, plus important encore, comment se fait-il que France 2 maintienne sa version alors qu’elle sait que l’événement a été filmé par quelqu’un qui a fait un faux témoignage, et qui, en revenant sur son témoignage, a, dans les faits, éliminé tout ce sur quoi reposait son reportage ? Pendant quatre ans, France 2 a retenu ‘ses 27 minutes de film’, sous le prétexte qu’il contenait des preuves cruciales, tout en sachant pertinemment que ses deux journalistes avaient purement et simplement menti. France 2 doit être considérée comme responsable de cette manipulation, d’abord pour avoir procédé à cette fabrication, et ensuite en faisant obstruction au dévoilement de la vérité.
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M. Juffa est rédacteur en chef de la Metula News Agency, basée en Israël