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Stéphane Juffa Monsieur Guillaume Dasquié bonsoir, merci d’avoir contacté la Ména afin de nous permettre de nous expliquer sur certains points de vue qui nous ont opposé par le passé. Le premier de ces contentieux est relatif à l’article de l’un de nos rédacteurs, Guy Senbel, qui s’appelait " Le Monde sous-marin." Il a été publié par la Metula News Agency le 9 mars 2002 et il traitait d’un article paru dans le quotidien le Monde, quatre jours auparavant. L’article du Monde parlait "de l’une des plus grosses affaires d’espionnage aux Etats-Unis (…)" et nous le considérons comme l’un des plus grands faux de la presse écrite moderne. C’est à cause de cet article du Monde que nous sommes entrés en interaction avec vous, notamment à cause d’une phrase qui s’y trouvait et qui prétendait que l’une des missions principales des espions israéliens aux USA consistait à pister les réseaux d’Al-Quayda sans pour autant qu’ils aient averti les autorités fédérales américaines. Ca se trouvait dans l’éditorial de Sylvain Cypel et c’est une affirmation qui nous avait fait sursauter, car, à croire une affirmation de cette sorte, l’épouvantable rumeur selon laquelle les espions du Mossad auraient informé à l’avance les juifs travaillant au World Trade Center de ce qui allait se passer le 11 septembre 2001 est plus que plausible, elle est, je dirais, naturellement conséquente. Aujourd’hui, Guillaume Dasquié, avec un peu de recul, qu’en pensez-vous ?
Guillaume Dasquié Sur ce point précis, c'est-à-dire le rapprochement entre les enquêtes sur les auteurs du 11 septembre et cette affaire-là, je n’ai pas besoin de prendre du recul car, aujourd’hui encore, en relisant ce que j’ai écrit, et non pas ce que Sylvain Cypel a écrit, je ne trouve pas que finalement nous ayons pu manquer de prudence. J’ouvre une petite parenthèse : A l’époque, avec Sylvain Cypel, nous avons travaillé parallèlement pendant plusieurs semaines sur cette affaire, dans deux publications différentes, le Monde, la sienne, et Intelligence on line, la mienne, donc nous avions l’habitude d’échanger mais tout en restant des journalistes indépendants. Nous avions écrit ensuite, en notre âme et conscience, chacun de notre côté. Sur ce point très précis, je vais simplement me référer à ce que j’ai écrit à l’époque.
SJ M. Dasquié, je vous interromps, car il me semble que dans votre début de réponse les choses ne sont pas assez claires : Est-ce que ce que vous nous dites, c’est que chacun d’entre vous a écrit un article sous sa responsabilité et celle de sa rédaction…
GD Bien sur…
SJ Donc vous n’avez pas effectué le travail ensemble ?
GD Non. On a, comme cela se passe souvent, face à une affaire qui nous apparaissait complexe et sur laquelle on avait beaucoup de questions, échangé, on a communiqué ensemble comme deux journalistes travaillant pour deux rédactions distinctes peuvent le faire en pareille situation mais il n’y a eu aucune collaboration. Cela n’est pas allé au-delà des échanges que peuvent avoir deux professionnels travaillant sur le même sujet, ça n’allait pas au-delà.
SJ Je vous entends bien. Dans l’article de Cypel, ou les articles de Cypel, pour être plus précis, qui occupaient toute la devanture du Monde du 5 mars, il fait cependant une référence plus qu’appuyée à votre propre recherche.
GD Oui. Pour une raison très simple, c’est que nous avons véritablement commencé à travailler ensemble sur ce sujet dans le courant du mois de janvier. On a commencé à échanger ensemble. Mon papier est sorti le premier, le 28 février et lorsque je sors mon papier, je ne demande pas à Sylvain son avis sur ce que je dois faire ou ne pas faire. Je sors mon papier en mon âme et conscience ; il se trouve que dans l’historique de cette enquête, je suis celui qui a apporté en premier l’information brute, c'est-à-dire le fameux rapport de la DEA, à Sylvain. Sylvain alors, par reconnaissance, comme cela se pratique dans la profession, me cite, en quelque sorte pour me remercier…
SJ Ne serait-ce pas plutôt par référence, pour donner un peu de poids à son article qui visiblement en manquait un peu ?
GD Je ne le pense pas. Le Monde n’a pas besoin de se référer à une petite publication comme Intelligence on line pour avoir de la crédibilité. C’est plutôt le contraire, je sais que certaines personnes, notamment autour du directeur de la rédaction Edwy Plenel, on demandé : "Pourquoi faire autant de publicité à Intelligence on line, on n’a pas besoin d’eux pour vivre et pourquoi leur fait-on ce cadeau ?" Sylvain leur a répondu que "c’était eux qui avaient apporté l’information brute, certes après nous avons fait notre enquête de notre côté mais ils ne sont pas étrangers à notre intérêt pour le sujet". C’est donc plutôt le Monde qui nous fait une fleur en nous citant.
SJ Une fleur empoisonnée, à en juger par la suite des événements. Alors, au fond, en quoi divergent les papiers de Cypel et le vôtre ?
GD Eh bien fondamentalement, moi, mon papier qui datait du 28 février se consacre exclusivement au rapport de la DEA sur un réseau de ressortissants israéliens, présentés dans ce rapport comme des membres d’un service de renseignements et à la fin de l’article, à la toute fin de l’article, j’écris ces trois phrases qui font références à des responsables américains, notamment l’un de ceux qu’on cite dans l’article. Deux points ouvrez les guillemets : (il lit) Donc ces responsables évoquent même l’éventualité d’un réseau clandestin israélien surveillant l’an passé les futurs auteurs de l’attentat du 11 septembre.
SJ Oui mais l’éventualité, c’est une possibilité qui…
GD Attendez, attendez, je n’ai pas terminé, et donc (GD reprend sa lecture) il cite que des agents israéliens mentionnés dans le rapport que nous avons obtenu sont effectivement parfois proches des ex-domiciles connus des terroristes. Cependant, pour l’heure, rien ne permet d’exclure qu’il s’agisse d’une simple coïncidence, point final.
C'est-à-dire que dans un article de plus de 600 mots, il y a, à la toute fin, une trentaine de mots consacrés à ce point précis, pour bien mentionner qu’en l’état actuel de nos connaissances, rien ne permet d’exclure qu’il s’agisse d’une simple coïncidence. Cela signifie que malgré les déclarations que font aux Etats-Unis des membres de la DEA, parce que ce sont des déclarations qui retiennent l’anonymat, donc, on les prend avec beaucoup de pincettes, on part du principe que ces gens-là certes font des rapprochements, mais que ça n’apporte aucune preuve. Donc, on préfère affirmer que, pour l’heure, il s’agit d’une simple coïncidence et je pense que, fondamentalement, aujourd’hui davantage qu’hier, je suis persuadé qu’il s’agit d’une simple coïncidence.
SJ La DEA, pour nos lecteurs, qui ne savent pas forcément ce que c’est, c’est l’institution aux Etats-Unis qui poursuit les crimes de drogue et nous leur avons parlé, vous leur avez parlé, nous savons donc très bien qu’ils n’ont absolument aucune compétence dans le domaine de l’espionnage. De votre part, n’était-ce pas déjà un peu risqué, même au conditionnel, de faire passer une information aussi importante, aussi lourde de scandales, que des agents israéliens auraient pu pister des gens d’Al-Quayda, qui ont eux-mêmes démoli le World Trade Center et une partie du Pentagone, sur la base d’un rapport de subalternes d’une institution qui s’occupe de drogue ?
GD Ca m’est très difficile de répondre à cette question-là, puisque dans tout le traitement de notre information, on a pris les plus grandes distances avec les rapprochements entre cet épisode effectivement mentionné dans un rapport de la DEA et les événements relatifs au 11 septembre. On sait que nous, on a…
SJ Guillaume Dasquié, excusez-moi de vous interrompre mais je suis gêné quand vous dites "on". Ce "on" qui c’est ?
GD On, c’est Intelligence on line, même si je n’y travaille plus et dont j’étais rédacteur en chef.
SJ Donc, ce "on" n’englobe pas Sylvain Cypel ?
GD Absolument pas.
SJ La précision a toute son importance, car Sylvain Cypel, lui ne dit pas du tout la même chose. Lui enlève le conditionnel…
GD Ah mais là-dessus nous avons complètement divergé !
SJ Lui écrit dans le Monde, considéré comme le quotidien de référence, quitte à me répéter, que l’une des missions principales de ce réseau – il parle d’un réseau énorme qui justifie l’occupation des premières pages du Monde, ce qui a fait un scandale immense à l’époque – d’agents du Mossad consistait à pister les réseaux d’Al-Quayda. Il accuse ainsi le gouvernement d’Israël de ne pas avoir averti les autorités fédérales américaines de ses conclusions.
Pour être absolument clairs, parce que ce me semble effectivement de la plus grande importance, c’est bien sur ce point que vous divergez absolument ?
GD Je n’ai jamais eu le commencement d’un sentiment, ne serait-ce qu’un sentiment, que cette analyse (de Cypel Ndlr.) pouvait s’avérer exacte. Je ne l’ai jamais partagée !
SJ Et vous avez bien entendu communiqué l’objet de votre divergence à Sylvain Cypel ? Comme vous vous connaissiez, vous lui avez dit : "Mais enfin, Sylvain vous exagérez, vous écrivez n’importe quoi, faites donc attention !" ?
GD Non, parce que entre nous, on ne se parle pas comme ça. Donc on peut avoir des approches très différentes, tout en étant très respectueux du travail l’un de l’autre. Ma spécialité consiste à travailler sur les relations internationales opaques et notamment sur le renseignement. Parce que je travaille sur ces sujets depuis longtemps, je sais que, par définition, on est face à des affaires complexes, sur lesquelles il faut être très prudent dans les interprétations que l’on peut délivrer.
SJ En l’occurrence, Cypel n’a pas été… très prudent.
GD C’est un journaliste qui a plusieurs années d’expérience de plus que moi. C’est un fin connaisseur de certains dossiers concernant le proche et le moyen orient, donc, moi dans mon esprit, quand à l’époque nous divergeons sur ce point-là, je ne le traite pas d’imbécile.
SJ Certes, mais Monsieur Dasquié, vous venez de nous dire ne pas avoir imaginé l’espace d’une seconde que ce que Cypel avait affirmé quant au job des pseudo agents du Mossad à pister les gens d’Al-Quayda pouvait être véridique. Je ne fais que reprendre le contenu de votre affirmation. Il ne s’agit pas d’une petite divergence dialectique, c’est une divergence de 180 degrés. Et lorsque cette divergence se fait jour, vous choisissez de ne rien dire à Sylvain Cypel ?
GD Pardon, pardon, Monsieur Juffa, permettez-moi quand même de préciser quelque chose qui me paraît très important : C’est que mon article a été écrit et publié avant celui de Cypel. Donc, lorsqu’il sort son article avec cette interprétation, qui est en plus poussée à la une, moi je n’ai que des commentaires à faire dans des discussions privées avec lui mais finalement tout ce que je pense de cette affaire, je l’ai déjà écrit.
SJ Et que faites-vous de l’aspect des responsabilités ? Je parle des responsabilités intellectuelles, Monsieur Dasquié ? Dans le langage journalistique, vous avez "branché" Cypel et indirectement le Monde sur cet article. Or cet article enferme des accusations contre un Etat d’une gravité que l’on voit rarement dans un média et vous, Dasquié, vous estimez que vous avez écrit ce que vous pensiez et que, dès lors, Cypel pouvait écrire tout ce qui lui passait par la tête ? Pour vous, c’était de toutes façons o.k ?
GD Je suis persuadé qu’à la Ména, vous travaillez de la même façon, c'est-à-dire que vous recevez parfois des informations qui vous semblent être à la fois très sensibles et très difficiles à vérifier. Dans ces cas-là, le professionnalisme, c’est d’aller trouver des confrères, avec lesquels on a une relation de confiance, et dont on peut soupçonner que l’expertise est complémentaire. Eh bien, c’est la relation que j’ai eue avec Cypel.
SJ Puisque vous invoquez la façon de travailler de la Ména, je pense qu’il faut absolument différencier notre démarche sur deux points : Le premier, c’est que tant que nous avons des doutes sensés, nous n’allons rien publier sur une affaire de ce genre et surtout, si quelqu’un qui a travaillé avec nous publie quelque chose qui nous semble être une gigantesque imposture, disons-le, on va assurément le lui faire savoir.
Si je résume votre position, l’affirmation qui paraît dans le Monde, une semaine après votre article, selon laquelle le Mossad aurait eu vent de la préparation des attentats du 11 septembre est incroyable, elle n’a aucune chance – et interrompez-moi si je traduis mal vos pensées ! – d’être vraie et vous la voyez publiée dans la suite de votre article et vous considérez que c’est dans l’ordre normal des choses ?
(A suivre…)