Si l’on demande à un Occidental cultivé de faire
la liste des pays où les libertés fondamentales sont le mieux protégées, le
Canada sera probablement parmi les premiers cités. A juste titre, pour
l’essentiel. Le Canada a une culture politique tolérante, une démocratie
presque sans fraude, un système judiciaire sophistiqué et sans corruption (les
autres services publics sont parfois, il est vrai, une autre affaire).
Le pays offre aux libertés une protection supplémentaire,
celle du fédéralisme : si les lois d’une Province paraissent excessivement
contraignantes à un citoyen, il n’a rien de plus à faire, pour échapper à ces
contraintes, que déménager dans la Province voisine.
Il est d’autant plus révélateur de découvrir
comment, dans l’une des démocraties les plus mûres et les plus calmes de la
planète, une branche du gouvernement peut adopter la logique d’un Etat
totalitaire.
En l’espèce, la branche du gouvernement est le
réseau des Commissions des droits de l’homme, créés dans les années 1960 comme
un instrument de lutte contre les discriminations raciales, ethniques,
religieuses ou sexuelles.
Ces Commissions sont des
« quasi-juridictions ». Elles ont du tribunal le pouvoir de punir, en
imposant des amendes ou des obligations de publication. Elles ont aussi un
considérable pouvoir d’investigation et peuvent avoir accès, sans restriction,
à tout document qu’elles demandent.
Mais les Commissions des droits de l’homme ne
sont pas limitées, comme le sont les vrais tribunaux, par des contraintes de
procédure. Aucune règle ne définit quel type de preuve peut être accepté ou
non. La décision de juger en public ou à huis clos est laissée à la seule
appréciation des juges. Une inégalité fondamentale est instituée entre
plaignants, dont tous les frais sont pris en charge par l’Etat, et défendeurs,
qui doivent payer pour leurs frais de justice.
Elles ne sont pas non plus soumises aux
contraintes éthiques et professionnelles des tribunaux. Aucune formation
juridique n’est exigée pour y travailler : elles ont donc été peuplées,
pour l’essentiel, de militants passionnés par la question des droits de l’homme
et dotés des liens politiques nécessaires pour se faire nommer, mais sans
compétences en qualité de juges.
Aucune règle n’interdit, comme c’est le cas pour
les vrais magistrats, les conflits d’intérêt : les juges des droits de
l’homme ne sont donc pas obligés de se retirer quand ils ont à juger d’une
affaire dont le résultat peut impacter leurs affaires personnelles.
Pendant longtemps, les Commissions des droits de
l’homme sont restées relativement inaperçues. Elles sont, après tout, une
institution assez marginale, qui ne traite que peu d’affaires par an. Les
personnes visées par leurs jugements étaient des obscurs et des faibles –
employeurs accusés de discrimination raciale, pasteurs de campagne accusés de
propos homophobes, internautes traînés devant les Commissions pour avoir laissé
des messages haineux sur des chats d’extrême-droite.
Mais surtout, les Commissions étaient protégées
contre les regards extérieurs par leur nom et par leur mission. Quand on a
« droits de l’homme » dans son intitulé, et qu’on est chargé de
lutter contre la discrimination, on ne peut être qu’un Gentil.
Tel était du moins le raisonnement, jusqu’à début
2008, de la majorité des Canadiens. Ils ne faisaient en cela que partager
l’erreur de la plupart d’entre nous. Nous oublions tous souvent que le mot
n’est pas la chose. On peut s’appeler « progressiste » et vouloir
passionnément faire régresser la civilisation ; ou baptiser
« démocratie populaire » le régime d’une petite élite détestant et
opprimant le peuple. Et on peut aussi nommer « Commission des droits de
l’homme » la principale menace contre les droits de l’homme apparue au
sein d’une démocratie avancée.
Aujourd’hui, pourtant, les Commissions
canadiennes ne bénéficient plus de la même indulgence de l’opinion. Des hommes
politiques, de droite comme de gauche, ont appelé à leur suppression.
Même l’homme qui avait inspiré leur création, il
y a plus de quarante ans, le vieux militant des Droits de l’homme Martin
Borovoy, les a publiquement dénoncées comme la plus grave menace pour la
liberté d’expression au Canada.
A l’origine de ce retournement de l’opinion
réside la malencontreuse décision de la Commission de la Province de l’Alberta,
qui décida, le 11 janvier 2008, de lancer des poursuites – non plus, comme les
Commissions y étaient habituées, contre un employeur ou un internaute obscur –
mais contre Ezra Levant, rédacteur en chef du Western Standard – un
journal qui, jusqu’à sa faillite récente, comptait parmi les organes importants
de la presse de l’Ouest canadien.
Un an plus tard – après une bataille judiciaire
gagnée, la ruine de son journal et la mise sur la place publique de la vraie
nature des Commissions – Levant documente, dans Shakedown (McClelland
and Stewart, 2009, 215 pages), les détails de son affaire. Il décrit aussi, et
c’est bien plus important, les découvertes qu’il a faites sur l’absolue
dépravation éthique des Commissions dans leur fonctionnement quotidien.

Le monde à l’envers, où quand les juges des droits de
l’homme menacent les libertés
Ezra Levant fut traîné devant la Commission des
droits de l’homme, parce que son journal, le Western Standard, avait
reproduit les fameuses caricatures de Mahomet publiées par le journal
provincial danois Jylland-Posten.
Cette décision fut unique dans la presse
canadienne. Les autres journaux, ont soit eu peur des conséquences, soit
avaient sincèrement considéré qu’une publication n’aurait fait qu’envenimer
inutilement les relations entre communautés. (Vu la différence des réalités
démographiques, l’intimidation devant la menace physique de l’islamisme est un
facteur moins manifeste dans l’Ouest canadien que dans les villes européennes).
Quoi qu’il en soit, la publication des
caricatures par le Western Standard eut le malheur d’offenser un
habitant de Calgary, né au Pakistan et formé en Arabie Saoudite : M. Syed
Soharwardy, informaticien et imam d’une petite mosquée de quarante fidèles.
Soharwardy chercha d’abord à saisir la justice,
qui lui rit au nez. Contrairement à la France, où Charlie Hebdo fut déféré, en
2007, devant la justice pour avoir publié les caricatures, la justice
canadienne – la vraie – prend au sérieux la liberté d’expression.
Pas découragé, Soharwardy se tourna vers la
Commission des droits de l’homme de la Province de l’Alberta, demandant à la
Commission d’imposer au Western Standard de formuler des excuses
publiques. Dans une décision qu’ils regrettent sans doute jusqu’à ce jour, les
juges de la Commission (probablement flattés de partir pour la première fois à
la chasse au gros gibier) convoquèrent Levant pour l’interroger sur le chef de
« discrimination ».
En quelques mois, Levant réussit à détruire
entièrement le fondement de l’attaque de Soharwardy et la crédibilité de la
Commission. Ayant obtenu l’autorisation d’enregistrer les interrogatoires, il commença
par répondre à la juge Shirlene McGovern, qui lui demandait quelles avaient été
ses intentions en publiant les caricatures :
« Le gouvernement n’a pas d’autorité
légale ou morale pour m’interroger, moi ou qui que ce soit d’autre, sur la
publication de ces caricatures (…). Il est particulièrement pervers qu’une
bureaucratie qui se nomme Commission des Droits de l’homme de l’Alberta soit la
branche du gouvernement portant atteinte à mes droits de l’homme (…). Ce n’est
pas moi qui suis traîné en justice, c’est la liberté de tous les Canadiens (…).
Je pourrais répondre à vos questions sur mes intentions – j’ai répondu des dizaines
de fois à la même question - mais je ne le ferai pas aujourd’hui, car vous
n’avez pas le droit de les poser ».
Et ainsi de suite. Cet interrogatoire devint
rapidement l’un des plus gros succès de YouTube où il a été vu plus de 7
millions de fois. Le passage le plus délicieux est sans doute celui où Shirlene
McGovern, l’air fatigué, concède « Vous avez le droit d’avoir vos
opinions, c’est sûr… » pour se voir immédiatement interrompre par Ezra
Levant d’un triomphal « Bien sûr que non, je n’ai pas ce droit !
Si je l’avais, il me semble que je ne serais pas ici ! ».
Le procès, dans lequel Soharwardy et la
Commission avaient vu une occasion de limiter pour l’avenir la liberté
d’expression des Canadiens – le premier, au nom de l’islam, la seconde, au nom
du politiquement correct – était manifestement en train d’avoir l’effet
inverse.
La lumière commençait à luire sur le mode réel
de fonctionnement des Commissions des droits de l’homme et sur les tactiques
judiciaires de l’islam politique. Après quelques mois, Soharwardy décida de
retirer sa plainte pour s’épargner tout embarras supplémentaire.
Levant avait gagné son propre combat, mais il
n’en avait pas fini avec les Commissions des droits de l’homme. Utilisant ses
talents de journaliste, il partit à la recherche des faits sur le
fonctionnement des Commissions à travers le Canada. Le résultat de cette
enquête, qui représente plus de la moitié du livre, est édifiant.
On apprend, pour commencer, que le taux de
condamnation des personnes accusées de discrimination devant les Commissions
des droits de l’homme est de 100 % (la victoire d’Ezra Levant ne change
pas cette statistique, car la plainte a été retirée avant d’aller en jugement).
Même le système judiciaire de la Corée du Nord n’affiche pas de tels résultats.
Si l’affaire du Western Standard était allée en jugement, Levant aurait
été condamné – pour la simple raison que c’est, manifestement, la seule
décision concevable pour les juges des droits de l’homme.
On découvre aussi à quel point ces juges
méprisent systématiquement les règles élémentaires qui pourraient garantir la
qualité de leurs jugements. L’un des juges de la Commission fédérale, M.
Richard Warman, était aussi le plaignant dans toutes les plaintes, sauf une,
présentée devant cette commission pour « incitation à la haine »
entre 2002 et 2008.
Il demandait, chaque fois, des
dommages-intérêts. Comme le taux de victoire des plaignants est de 100 %,
Warman a, en pratique, utilisé le système, qu’il connaissait de l’intérieur,
pour se faire verser plus de 50 000 dollars de primes supplémentaires par
les personnes qu’il accusait, avec la bénédiction de ses collègues de la
Commission fédérale.
Pour obtenir ces versements, Warman s’était fait
une spécialité d’aller rôder sur les sites d’extrême-droite sous un faux nom et
d’y lancer des conversations racistes, afin d’assigner devant la Commission ceux
qui lui répondaient dans le même esprit.
Et, pendant un certain temps, pour éviter que
des internautes ne suivent son URL et ne découvrent sa véritable identité… il
avait tout simplement piraté, pour aller rôder sur les sites néo-nazis, la
connexion d’une citoyenne canadienne vivant en face de l’immeuble de la
Commission à Ottawa.
D’autres juges de la Commission fédérale ou des Commissions
provinciales sont manifestement, de par leur histoire personnelle, inadaptés à
l’exercice de leur fonction. Mme Sandy Kozak, par exemple, officiant à la
Commission fédérale, a été renvoyée de la police canadienne pour corruption.
M. Arman Chak, de la Commission de l’Alberta,
passe une grande partie de son temps à contribuer sur Internet à des sites suprématistes
musulmans, où il exprime sa haine pour l’Inde, Israël et le Bengladesh. Cette
haine est, comme toute opinion, protégée par la loi canadienne, puisque
Chak n’a jamais appelé à la violence : mais pourrait-il prétendre juger de
manière impartiale s’il avait devant lui un accusé issu de l’un de ces trois
pays ?
Malgré tout cela, aucune des Commissions
canadiennes n’a prévu la moindre procédure pour contrôler l’activité de ses
propres membres ou répondre aux plaintes des citoyens lésés. Le mélange
d’incompétence, de préjugés et de folie du pouvoir, qui caractérise le
personnel des Commissions des droits de l’homme, conduit, comme on peut s’y
attendre, à une jurisprudence à la limite du délire.
Le propriétaire d’un restaurant a ainsi été
condamné pour « discrimination », pour avoir demandé à un
client de ne pas fumer du haschisch à côté des autres clients. Un religieux
albertain, le pasteur Boisson, qui avait émis des opinions un peu désagréables
sur les homosexuels, s’est vu ordonner de ne plus jamais exprimer ses opinions
sur le sujet – ni par écrit, ni oralement, jusqu'à la fin de ses jours.
Dans un intéressant moment de créativité
jurisprudentielle, la Commission fédérale refusa de dévoiler l’identité d’un
plaignant à un couple qu’il accusait de poster des remarques déplaisantes sur la
Toile.
L’affaire s’appelle officiellement beachesboy@aol.com contre drumsaremybeat@aol.com. Cette
affaire, cependant, n’eut pas de suite, car « beachesboy » – qui ne
voulait pas que son identité soit connue, alors même que celle du couple qu’il
accusait avait été révélée – ne se présenta pas à un « chat
judiciaire », organisé pour lui permettre de présenter ses arguments. Sans
doute était-il trop occupé à visiter d’autres sites depuis le grenier de ses
parents.
Comme toujours, la tyrannie est accompagnée par
la lâcheté. Lorsqu’Ezra Levant, après sa victoire dans l’affaire des
caricatures, eut connaissance du verdict contre le pasteur Boisson, il republia
immédiatement la totalité de l’article qui avait conduit à sa condamnation,
défiant ouvertement la Commission de l’Alberta de lancer des poursuites contre
lui. Il attend toujours : la Commission sait écraser les faibles, mais
connaît désormais les risques qu’il y a à attaquer Levant.
Le principal risque est aujourd’hui que la
société canadienne (souvent lente à prendre toute décision qui n’est pas
entièrement consensuelle) néglige d’agir face aux preuves de la dérive d’une
partie de son système répressif.
Tous les juges incompétents ou immoraux cités
plus haut sont, autant que je sache, encore en fonction aujourd’hui. Malgré les
protestations d’hommes politiques, d’intellectuels et de vrais militants des
droits de l’homme, aucun texte ne semble en voie de préparation pour réformer
ou supprimer les Commissions. Reste, qu’après la publication – et l’immense
succès commercial au Canada – du livre d’Ezra Levant, les aspirants à la
tyrannie dans le réseau des droits de l’homme seront bien obligés de rabattre
un peu de leur superbe.