Le
film qui domine largement le hit-parade du cinéma à Beyrouth est un long
métrage d’animation israélien du réalisateur Ari Folman, Valse avec Bachir.
Ce
qui est le plus surprenant, c’est que ce film ne passe dans aucune salle. Les
Libanais assistent à des projections semi-publiques, annoncées sur Facebook et
sur les réseaux d’information actifs sur le Net.
Chaque
fois, c’est la même bousculade qui se produit à l’entrée de salles trop petites
pour accueillir tous les candidats spectateurs. Les trois quarts restent
dehors.
Tant
la projection d’un film israélien que son visionnage sont interdits par la loi
libanaise, qui assimile ces activités à la "consommation d’un produit
confectionné par l’ennemi".
Les
contrevenants sont passibles de fortes amendes et même de prison.
Mais
dans ce pays qui étouffe sous la mainmise grandissante du Hezbollah et des
autres alliés de la Syrie sur son sol, la curiosité l’emporte sur la peur.
Je ne
m’avance pas beaucoup en affirmant que Valse avec Bachir a fait plus d’entrées
au Liban que chez nos voisins du Sud.
Ceux
qui, comme moi, après trois tentatives, n’avaient toujours pas réussi à trouver
un strapontin dans un cinéma improvisé se sont procurés une copie piratée dans
un kiosk.
Afin
d’être sûr de trouver ce que je cherchais, je suis allé l’acheter au sud de la
capitale, dans la banlieue contrôlée par les miliciens de Nasrallah.
Dans
une échoppe, il y en avait deux rangées entières, alors que tous les autres
longs métrages n’occupaient ensemble que trois autres étagères.
Cela
m’a coûté un peu moins de l’équivalent de deux euros, largement plus cher que les
autres DVD piratés. Le vendeur, un chiite affichant fièrement ses cinq dents en
or au prétexte d’un large sourire m’explique : "ils peuvent
venir me le confisquer à n’importe quel moment, je risque de perdre mon
investissement".
L’unique
employé, un jeune homme maigre, de rectifier : "oui, mais personne ne
le fera ; s’ils viennent, c’est aussi pour l’acheter, nous en avons vendu
beaucoup aux cheiks du Hezb.".
Je
leur demande combien ils en ont écoulés. Le commerçant de la rue répond "des
centaines, c’est notre plus grande vente depuis très longtemps".
Comme
je tourne les talons, le patron me lance "vous ne serez pas déçu, c’est un
très bon film, proche de la vérité ; je l’ai vu, les Françawi lui
ont donné leur César. C’est parlé en juif mais c’est sous-titré en arabe".

Les Françawi lui ont
donné leur César
J’ai
invité mes voisins à ma projection privée, ils en parlaient abondamment dans la
cage d’escalier et dans l’ascenseur. Dès le début, un silence religieux se
fait. Moi, les images animées, genre ombres chinoises new look m’irritent.
Mais, au fur et à mesure du déroulement de l’histoire, j’admets que cela ajoute
à la dramatisation du sujet.
Le
réalisateur, qui était soldat à Beyrouth en 1982, tient un langage assez
critique sur le comportement de son pays à l’époque. L’un des intérêts du film,
c’est que la critique reste toutefois lucide et factuelle, et qu’elle ne
constitue pas le sujet principal de cette fiction.
En
fait, Folman reprend les conclusions de la commission juridique israélienne qui
avait conclu qu’Ariel Sharon [alors ministre de la Défense. Ndlr.] était "indirectement
responsable" mais pas coupable.
Les
coupables, ce furent les chrétiens des Phalanges. Reste que, selon la loi
internationale, l’occupant était garant de la sécurité de tous les habitants du
pays conquis. Or Tsahal, dont les soldats se trouvaient à proximité des camps
de réfugiés de Sabra et Chatila, n’ont pas bougé le petit doigt pour empêcher le
massacre.
Valse
avec Bachir est le travail de souvenir et d’exorcisation des
démons qui hantaient Ari Folman. Il n’y présente aucune excuse, mais il
regrette amèrement ce qui s’est produit.
C’est
touchant, humain. Et c’est ce qui a dérangé un grand nombre de mes compatriotes :
ces voisins monstrueux, qu’on nous décrit à longueurs de journées comme des
ennemis sanguinaires, ont donc une conscience. Et comme ils nous ressemblent…
"En
mieux !", interrompt Elias, dans le débat improvisé d’après
projection. "Eux ont le droit de se pencher sur leur histoire, nous, nous
vivons comme si nous n’avons pas d’histoire contemporaine. Nous devons éviter
de nous souvenir, car chaque souvenir évoque les exactions de l’une ou de l’autre
des communautés du pays.".
"Oui,
pour survivre, vivons sourds, aveugles et surtout amnésiques", renchérit
Annie, l’épouse de l’intervenant précédent. (Rires).
Vadim,
cynique : "un journaliste qui rappellerait qu’en 82, le président
Bachir Gemayel, celui qui signa la paix avec Israël, avait été élu à l’unanimité,
sans aucun vote contre sa candidature, risquerait la prison". "Ce
serait la chaise électrique, s’il écrivait les noms des députés qui l’avaient
élu", complète Michel, le voisin du troisième. Nouveaux rires.
Annie : "ce Folman ne se préoccupe que de
son problème, il se fiche de ce que les Phalangistes avaient perpétré ces
massacres en représailles à l’assassinat, la veille, du président élu. Il n’a
pas connu l’ambiance de rage qui prévalait chez la plupart des Libanais.".
Samir, l’ancien de notre immeuble, le sage,
commente : "ça serait à nous de le faire. Ca, c’est notre travail de
deuil, mais c’est inimaginable par les temps qui courent. Il faudrait que les
jeunes sachent que Bachir, le président, c’était notre espoir d’autre chose, de
la paix, par exemple. Bachir, certains l’appelaient le Kennedy libanais.".
"La réalité actuelle, c’est qu’hier on a
inauguré notre ambassade à Damas. Les Syriens tuent nos présidents, nos
premiers ministres, nos journalistes et nos politiciens, et maintenant ils nous
ouvrent une ambassade", constate Vadim amer.
"Pour que nous continuions à danser avec Bachir…
Al-Assad", fait Annie, qui se lève et entame trois pas de valse avec le
dictateur syrien, sous les applaudissements nourris du public de mon immeuble.