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Quand les Beyrouthins regardent les Israéliens se souvenir à leur place (info # 011703/9)
Par Michaël Béhé à Beyrouth

Mardi 17 mars [14:07:00 UTC]

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© Metula News Agency

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Le film qui domine largement le hit-parade du cinéma à Beyrouth est un long métrage d’animation israélien du réalisateur Ari Folman, Valse avec Bachir.

 

Ce qui est le plus surprenant, c’est que ce film ne passe dans aucune salle. Les Libanais assistent à des projections semi-publiques, annoncées sur Facebook et sur les réseaux d’information actifs sur le Net.

 

Chaque fois, c’est la même bousculade qui se produit à l’entrée de salles trop petites pour accueillir tous les candidats spectateurs. Les trois quarts restent dehors.

 

Tant la projection d’un film israélien que son visionnage sont interdits par la loi libanaise, qui assimile ces activités à la "consommation d’un produit confectionné par l’ennemi".

 

Les contrevenants sont passibles de fortes amendes et même de prison.

 

Mais dans ce pays qui étouffe sous la mainmise grandissante du Hezbollah et des autres alliés de la Syrie sur son sol, la curiosité l’emporte sur la peur.

 

Je ne m’avance pas beaucoup en affirmant que Valse avec Bachir a fait plus d’entrées au Liban que chez nos voisins du Sud.

 

Ceux qui, comme moi, après trois tentatives, n’avaient toujours pas réussi à trouver un strapontin dans un cinéma improvisé se sont procurés une copie piratée dans un kiosk.

 

Afin d’être sûr de trouver ce que je cherchais, je suis allé l’acheter au sud de la capitale, dans la banlieue contrôlée par les miliciens de Nasrallah.

 

Dans une échoppe, il y en avait deux rangées entières, alors que tous les autres longs métrages n’occupaient ensemble que trois autres étagères.

 

Cela m’a coûté un peu moins de l’équivalent de deux euros, largement plus cher que les autres DVD piratés. Le vendeur, un chiite affichant fièrement ses cinq dents en or au prétexte d’un large sourire m’explique : "ils peuvent venir me le confisquer à n’importe quel moment, je risque de perdre mon investissement".

 

L’unique employé, un jeune homme maigre, de rectifier : "oui, mais personne ne le fera ; s’ils viennent, c’est aussi pour l’acheter, nous en avons vendu beaucoup aux cheiks du Hezb.".

 

Je leur demande combien ils en ont écoulés. Le commerçant de la rue répond "des centaines, c’est notre plus grande vente depuis très longtemps".

 

Comme je tourne les talons, le patron me lance "vous ne serez pas déçu, c’est un très bon film, proche de la vérité ; je l’ai vu, les Françawi lui ont donné leur César. C’est parlé en juif mais c’est sous-titré en arabe".

 




Les Françawi lui ont donné leur César

 

J’ai invité mes voisins à ma projection privée, ils en parlaient abondamment dans la cage d’escalier et dans l’ascenseur. Dès le début, un silence religieux se fait. Moi, les images animées, genre ombres chinoises new look m’irritent. Mais, au fur et à mesure du déroulement de l’histoire, j’admets que cela ajoute à la dramatisation du sujet.

 

Le réalisateur, qui était soldat à Beyrouth en 1982, tient un langage assez critique sur le comportement de son pays à l’époque. L’un des intérêts du film, c’est que la critique reste toutefois lucide et factuelle, et qu’elle ne constitue pas le sujet principal de cette fiction.

 

En fait, Folman reprend les conclusions de la commission juridique israélienne qui avait conclu qu’Ariel Sharon [alors ministre de la Défense. Ndlr.] était "indirectement responsable" mais pas coupable.

 

Les coupables, ce furent les chrétiens des Phalanges. Reste que, selon la loi internationale, l’occupant était garant de la sécurité de tous les habitants du pays conquis. Or Tsahal, dont les soldats se trouvaient à proximité des camps de réfugiés de Sabra et Chatila, n’ont pas bougé le petit doigt pour empêcher le massacre.

 

Valse avec Bachir est le travail de souvenir et d’exorcisation des démons qui hantaient Ari Folman. Il n’y présente aucune excuse, mais il regrette amèrement ce qui s’est produit.

 

C’est touchant, humain. Et c’est ce qui a dérangé un grand nombre de mes compatriotes : ces voisins monstrueux, qu’on nous décrit à longueurs de journées comme des ennemis sanguinaires, ont donc une conscience. Et comme ils nous ressemblent…

 

"En mieux !", interrompt Elias, dans le débat improvisé d’après projection. "Eux ont le droit de se pencher sur leur histoire, nous, nous vivons comme si nous n’avons pas d’histoire contemporaine. Nous devons éviter de nous souvenir, car chaque souvenir évoque les exactions de l’une ou de l’autre des communautés du pays.".

 

"Oui, pour survivre, vivons sourds, aveugles et surtout amnésiques", renchérit Annie, l’épouse de l’intervenant précédent. (Rires).

 

Vadim, cynique : "un journaliste qui rappellerait qu’en 82, le président Bachir Gemayel, celui qui signa la paix avec Israël, avait été élu à l’unanimité, sans aucun vote contre sa candidature, risquerait la prison". "Ce serait la chaise électrique, s’il écrivait les noms des députés qui l’avaient élu", complète Michel, le voisin du troisième. Nouveaux rires.

 

Annie : "ce Folman ne se préoccupe que de son problème, il se fiche de ce que les Phalangistes avaient perpétré ces massacres en représailles à l’assassinat, la veille, du président élu. Il n’a pas connu l’ambiance de rage qui prévalait chez la plupart des Libanais.".

 

Samir, l’ancien de notre immeuble, le sage, commente : "ça serait à nous de le faire. Ca, c’est notre travail de deuil, mais c’est inimaginable par les temps qui courent. Il faudrait que les jeunes sachent que Bachir, le président, c’était notre espoir d’autre chose, de la paix, par exemple. Bachir, certains l’appelaient le Kennedy libanais.".

 

"La réalité actuelle, c’est qu’hier on a inauguré notre ambassade à Damas. Les Syriens tuent nos présidents, nos premiers ministres, nos journalistes et nos politiciens, et maintenant ils nous ouvrent une ambassade", constate Vadim amer.

 

"Pour que nous continuions à danser avec Bachir… Al-Assad", fait Annie, qui se lève et entame trois pas de valse avec le dictateur syrien, sous les applaudissements nourris du public de mon immeuble.

 

 

 

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