Il a fallu moins longtemps à Barack Obama qu’à
aucun de ses prédécesseurs pour voir s’achever la « lune de miel »
dont bénéficient les présidents au début de leur mandat – et qui, dans son cas,
s’annonçait particulièrement intense au jour de son inauguration. Un sondage Gallup
du 23 janvier, trois jours après sa prise de fonctions, lui donnait 69 %
d’opinions favorables et seulement 12 % de défavorables, le reste étant
composé d’indécis.
Deux semaines plus tard, dans un sondage Rasmussen
du 8 février, le Président est tombé à 59 % d’opinions favorables – mais
surtout, le nombre des opinions défavorables a explosé, passant à 39 %. Le
Président a réussi l’exploit d’unir contre lui, en deux semaines, tous ceux qui
lui donnaient le bénéfice du doute, tout en perdant plus d’un de ses partisans sur
sept.
Le Président a réussi cette chute brutale et
inattendue en ayant recours aux mêmes recettes qui avaient entraîné, il y a
trente ans, l’effondrement de son prédécesseur Jimmy Carter. Il s’est montré,
dès ses premiers jours, faible et naïf en politique étrangère, cynique en
politique intérieure et remarquablement inepte en politique économique.
En politique étrangère, le Président Obama a
utilisé sa première interview depuis son entrée en fonctions – accordée le 27
janvier dernier à Al Arabiya – pour envoyer aux ennemis de l’Amérique
plusieurs signes de faiblesse. Il a immédiatement concédé l’infériorité morale
des Etats-Unis, expliquant doctement que les Etats-Unis avaient, depuis 20 ou
30 ans, manqué de respect et de compréhension envers les musulmans, et
exprimant l’espoir qu’il pourrait rétablir le « partenariat » qui,
selon lui, existait autrefois.
Cette description est, malheureusement, l’opposé
exact de la réalité. Au cours de la période mentionnée par le Président,
l’Amérique a sacrifié plusieurs milliers de ses jeunes soldats pour venir au
secours de musulmans, en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan et en Irak – ce qui
n’est pas exactement la preuve d’un manque de respect ou de compréhension.
Au cours de la même période, elle a entretenu ou
consolidé des alliances stratégiques essentielles avec, entre autres, l’Egypte,
l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Pakistan, la Jordanie et, plus récemment,
l’Irak et l’Autorité Palestinienne.
La seule et unique partie du monde musulman à
qui l’Amérique n’a pas montré un grand respect est celle qui, chaque jour,
appelle à la mort des Etats-Unis – l’Iran des mollahs, les Frères musulmans
et les excroissances terroristes de ces deux ennemis. L’appel du Président à un
« nouveau respect » ne s’adressait donc pas aux alliés musulmans de
l’Amérique (qui n’ont aucune raison de ne pas se sentir respectés aujourd’hui)
mais exclusivement à ses ennemis.
Pour des fanatiques engagés dans une lutte à
mort contre l’Amérique, cette main tendue ne peut avoir qu’une seule
interprétation : l’ennemi faiblit et cherche à négocier sa reddition. Mais
pour les mollahs et les Frères, l’affaiblissement de l’Amérique ne peut
être qu’une première étape.
Le slogan peint sur les murs de Téhéran, pour le
cas où Obama l’aurait oublié, n’est pas « Pour une Amérique plus
gentille ». C’est « Mort à l’Amérique », ce qui a le
mérite d’être clair. Les signaux de paix du Président ne seront donc que
l’occasion d’exiger toujours plus de concessions et, par la même occasion,
d’humilier l’ennemi à terre.
De manière totalement prévisible, le régime
iranien a réagi aux ouvertures du Président en exigeant l’humiliation maximale
de l’Amérique. Ahmadinejad a immédiatement annoncé que des discussions seraient
possibles si l’Amérique présentait ses excuses à l’Iran, retirait toutes ses
troupes de la région et « cessait tout soutien aux sionistes incultes,
déracinés, artificiels, trompeurs, assassins de femmes et d’enfants ».
Manifestement, le dialogue commence bien.
Encore plus grave, le Président a fait semblant
de ne pas entendre la réaction iranienne. Son vice-président et sa secrétaire
d’Etat, Joe Biden et Hillary Clinton, se sont contentés depuis de répéter la
ligne d’Obama (« Nous sommes prêts à discuter si l’Iran est prêt à
changer d’attitude »), en prenant soin de ne pas remarquer que l’Iran
a déjà répondu – et aussi clairement qu’il était possible.
La politique de l’Amérique est désormais de
continuer à demander des signes d’ouverture à ses ennemis, et de ne strictement
rien faire quand ces signes sont refusés. Il n’y a pas de moyen plus clair de
signaler sa faiblesse.
Tous les ennemis et rivaux de l’Amérique ont
bien compris le message. Dans les deux semaines qui ont suivi l’arrivée d’Obama
au pouvoir, la justice pakistanaise a libéré Abdul Kader Khan, le père de la
bombe atomique pakistanaise, qui en avait vendu la technologie à divers ennemis
des Etats-Unis dans les années 1990 et qui était depuis cinq ans assigné à
résidence.
Le Kirghizstan a indiqué qu’il allait demander à
l’Amérique de quitter la base militaire de Manas – qui joue un rôle logistique
essentiel dans la guerre afghane – et qu’il s’apprêtait à renverser ses
alliances pour rejoindre les nouvelles institutions militaires communes, mises
en place autour de la Russie.
La Corée du Nord a placé ses lanceurs de longue
portée, capables de tirer un missile nucléaire, en position de test et annoncé
qu’elle procèderait à un tel test dans les prochains mois.
Enfin, l’Iran, comme Jean Tsadik l’a analysé
dans ces colonnes, a procédé à son premier lancement de satellite.
La concentration de ces événements dans les deux
premières semaines de la présidence Obama n’est évidemment pas due au hasard. Comme
le prédisait Joe Biden, aujourd’hui vice-président, avant même l’élection
d’Obama, les ennemis de l’Amérique sont en train de tester le jeune Président
pour voir jusqu’où ils pourront aller. Son absence totale de réaction à toutes
ces initiatives ne peut donc avoir qu’une conséquence : les mouvements
agressifs des ennemis de l’Amérique vont se poursuivre et s’aggraver.
Ils ne s’arrêteront que le jour où une puissance
se livrera à un acte inacceptable – même pour Obama – et où le nouveau
Président réagira enfin. Personne ne sait encore quelle est, pour lui, la limite
à ne pas franchir. Après tout, l’un de ses prédécesseurs, Jimmy Carter, était
allé jusqu’à accepter le renversement du shah d’Iran (un allié majeur de
l’Amérique) et l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques.
On n’en viendra pas là tout de suite ; mais
si Obama continue à ne pas réagir à la progression des agressions, des
événements de la même ampleur deviendront inévitables avant la fin de son
mandat.
En politique intérieure, Obama n’a pas les mêmes
faiblesses. Au contraire : il a montré que son éducation politique, à
Chicago, lui a enseigné à ne pas prendre trop au sérieux sa propre rhétorique
quand il s’agit d’asseoir son pouvoir.
Le Président était arrivé au pouvoir en promettant
une « nouvelle ère » de gouvernement. Il allait chasser du pouvoir
les lobbyistes qui y représentent des intérêts privés – et, dès son arrivée, il
prit un décret empêchant les anciens lobbyistes d’occuper des postes au
gouvernement.
Mais qui sera chargé d’interpréter et
d’appliquer ce décret ? Le nouveau conseiller juridique de la Maison
Blanche, Gregory Craig – qui fut officiellement lobbyiste pour les régimes du
Panama, de l’Argentine et de Bolivie, et qui usa régulièrement de son influence
à Washington en faveur du régime cubain et du régime sandiniste au Nicaragua.
Et, bien sûr, le nouvel Attorney General, Eric
Holder, qui s’est rendu coupable, sous la présidence Clinton, d’interventions
en faveur d’un criminel fugitif, Marc Rich, qui obtint son pardon quelques
heures avant le départ de Clinton, après que Mme Rich eut versé 1,5 million de
dollars à la campagne sénatoriale d’Hillary Clinton et à d’autres causes
proches des intérêts de la famille.
Il n’a d’ailleurs pas suffi au nouveau président
de veiller à ce que sa « nouvelle ère » soit confiée à des gens qui
en ont manifestement enfreint l’esprit, sinon la lettre. Obama a d’ores et déjà
annoncé que deux de ses candidats bénéficieraient d’une exemption personnelle à
la nouvelle règle : le secrétaire adjoint à la Défense, William Lynn,
ancien lobbyiste pour la firme Raytheon (qui vit majoritairement de contrats de
défense) ; et le directeur de cabinet du Secrétaire au Trésor, Tim
Geithner (Marc Patterson, ancien lobbyiste de Goldman Sachs). Ces deux
exemptions avaient été annoncées une semaine après l’adoption de la
règle ; il serait fort surprenant que d’autres ne les suivent pas.
Quant à Tim Geithner lui-même – désormais
responsable de la politique économique et donc, entre autres, nouveau chef des
services fiscaux – Obama a montré son profond attachement à une réforme des
mœurs en maintenant sa nomination, après qu’il fut établi qu’il avait fraudé le
fisc d’environ 35.000 dollars.
Au crédit du nouveau Président, cependant, le
deuxième de ses candidats à s’avouer coupable de fraude fiscale, Tom Daschle –
pressenti pour la Santé – dut retirer sa candidature. La « nouvelle
ère » éthique du Président Obama exige donc, tout de même, qu’il n’y ait
pas plus d’un membre du gouvernement à la fois à avoir fraudé le fisc.
Il semble désormais acquis que le style Obama, à
Washington, sera identique à ce qu’il était à l’époque où le Président faisait
de la politique dans l’Illinois : des déclarations morales admirables pour
épater le gogo, mais le cynisme le plus complet en pratique. L’homme qui
promettait, pendant sa campagne, de « changer Washington » a tenu sa
promesse : Washington est en train de se transformer rapidement en un
second Chicago.
Enfin, la troisième raison de la chute rapide
d’Obama dans les sondages a été sa gestion du plan de dépense publique, baptisé
ici « Stimulus ». Le Président n’avait pas annoncé de tel plan
pendant sa campagne. Au contraire, il avait déclaré qu’il passerait en revue
les programmes de dépenses pour éliminer les dépenses inutiles. Après son
élection, cependant, il commença à demander à son équipe de rassembler tous les
projets qui pourraient être lancés rapidement pour stimuler la demande et
lutter contre la récession.
Le problème est que le plan soumis au
Congrès la semaine dernière n’est pas, pour sa plus grande part, un plan de
relance. Selon l’analyse du service budgétaire du Congrès (le Congressional
Budget Office ou CBO) 136 milliards de dollars, sur les 825 milliards du
plan, sont prévus pour des dépenses d’infrastructures à réaliser avant la fin
2010. Les autres dépenses auront lieu plus tard, quand l’économie sera sortie
de récession.
Elles viendront donc « chasser » les
projets des autres acteurs, en attirant vers elles les financements et les
emplois. La forte augmentation des dépenses publiques obligera par ailleurs à
augmenter les impôts, affaiblissant d’autant l’activité. D’après le CBO (qui,
vu ses fonctions, n’est pas particulièrement hostile aux dépenses publiques)
l’effet total du plan sera bon pour la croissance dans le court terme (jusqu’à
2011), mais il finira par entraîner une perte de croissance qui atteindra entre
0,1 et 0,3 pour cent de la richesse nationale à la fin de la prochaine
décennie.
Pauvre en projets de relance, le plan de « Stimulus »
est très riche en augmentations permanentes des budgets des fonctionnaires. On
y trouve, par exemple, un milliard de dollars pour le bureau du recensement
(qui compte les Américains tous les dix ans) ; 89 milliards pour le
programme Medicaid, qui assure les soins de santé des Américains les
plus pauvres ; 1,7 milliards pour les parcs nationaux, etc.
Toutes ces administrations sont d’ores et déjà
financées par la voie normale du budget. Il n’y a rien de
« stimulant » dans ces nouvelles dépenses, qui leur donneront, pour
l’éternité, sans le moindre rapport avec la conjoncture économique, des budgets
plus élevés.
Tout cela, encore sans compter les pures
dépenses somptuaires, frénétiquement ajoutées par des membres du Congrès et du
Sénat, qui se sont précipités sur l’occasion comme des chats sur la crème.
La loi prévoit ainsi 2 milliards de dollars pour
un projet de « centrale électrique au charbon sans émission de CO2 »
dans l’Illinois (l’Etat du Président) : cela peut sembler louable… jusqu’à
ce que l’on se rappelle qu’il n’existe aucune technologie permettant ce
résultat. L’argent sera donc consacré à de la recherche, qui, sans doute,
conclura surtout à l’impérieuse nécessité de subventions supplémentaires.
Ce déchaînement de dépenses n’a pas convaincu
les Américains. Les sondages montrent qu’ils souhaitent – à une courte majorité
– l’adoption d’un plan de relance, mais que ce plan particulier est vu par une
majorité comme une mauvaise solution, qui ne fera qu’augmenter la dette et les
impôts futurs. Les Américains prennent particulièrement mal le fait que
l’administration Obama insiste pour que cette loi soit votée dans l’urgence,
sans audition, sans analyse en commission et presque sans débat.
Le Président, cependant, n’a pas l’intention de
changer de cap. Lui qui, il y a peu de temps, annonçait, avec grandiloquence,
qu’il fallait « abandonner la rhétorique de la peur pour celle de
l’espoir », trouve désormais un charme certain à la rhétorique de la peur.
Il répète à qui veut l’entendre que, si le plan n’est pas adopté immédiatement,
« la crise se transformera en catastrophe ».
Du point de vue économique, cela est absurde. Il
ne peut pas y avoir d’urgence à adopter un plan de dépense dont plus des cinq
sixièmes sera dépensé dans plus de deux ans. Allouer des sommes aussi
monstrueuses sans vérifier l’utilité des dépenses est la garantie absolue d’un
gaspillage astronomique.
Mais politiquement, c’est autre chose. Obama
sait que s’il donnait au Parlement le temps de faire son travail de contrôle,
les détails du plan deviendraient plus largement connus et qu’il perdrait
encore plus de popularité. Au contraire, si la loi est votée rapidement, les
Américains penseront à autre chose. Les alliés du Président lui seront
reconnaissants d’avoir obtenu leurs douceurs. Les projets votés déplaceront des
emplois du secteur privé, et ceux qui y travailleront auront tendance à voter
pour le parti qui aura « créé » leur emploi.
Après trois semaines, la « nouvelle
ère » du Président Obama est désormais une réalité. Elle se résume à trois
principes : négliger la menace extérieure, quitte à encourager
l’ennemi ; parler de vertu sans la pratiquer ; sacrifier la
croissance économique pour satisfaire ses alliés et se créer des électeurs.