La fin de l’année 2008 n’augurait rien de bien prometteur pour la
communauté juive de Belgique.
Dès le début des opérations de Tsahal dans la Bande de Gaza, un
déluge haineux s’était abattu sur l’ensemble des Israélites belges. Cela avait
commencé sur des chapeaux de roue, avec une tentative d’incendie de la maison
d’une famille juive de la banlieue d’Anvers.
Je ne détaille pas le bilan des petites insultes et autres
vexations, qui commencèrent à perturber le quotidien des Juifs belges « visibles ».
Un premier cap avait été franchi, les barrières morales allaient
s’écrouler, les unes après les autres, sans rencontrer de résistance digne de
ce nom dans la société de mon pays.
Les manifestations violentes et antisémites se succédèrent, cachant
leur véritable venin sous un verni humanitaire fallacieux. Elles donnèrent
lieu à des prises de positions et des déclarations outrageantes de la part de nos
hommes politiques de premier plan, tant francophones que néerlandophones.
Et la semaine dernière, le dernier rempart de respectabilité et
d’intelligence publiques volait en éclat, avec cette déclaration
nauséeuse d’un ministre d’Etat, Bert Anciaux : « Dendermonde c’est
Gaza ».
Une courte explication s’impose : le vendredi 23 janvier,
dans une crèche de la petite ville du nord du pays de Dendermonde, un homme de
20 ans, déguisé en joker du film de Batman, a poignardé au hasard tous les
enfants qui étaient à sa portée, en tuant deux, en blessants douze autres, dont
certains très grièvement, et en assassinant l’une des puéricultrices.
Inutile d’épiloguer pesamment, les lecteurs non-belges étant aisément
capables d’imaginer le tremblement de terre que la population du Plat pays a pu
ressentir à l’issue de ce massacre, perçu ici comme un drame national.
La déclaration du ministre Anciaux, survenant quelques jours
après celui-ci, frappa d’une infamie calculée, tant la mémoire des morts de
Dendermonde et les blessés encore soignés dans les hôpitaux, pour
l’instrumentalisation hors propos qui venait d’être faite de leur malheur, que
la nation d’Israël, qui n’y était strictement pour rien.

Il existe sûrement plus de points communs entre
le ministre belge Bert Anciaux (photo)
et Léon Degrelle,
qu’entre Dendermonde et Gaza…
Un ministre belge venait de comparer un assassin d’enfants déséquilibré
à une nation démocratique, luttant pour sa survie, et faisant un usage très
mesuré de son droit de légitime défense.
Impossible d’aller plus loin ?
C’était sans compter la "culture" !
Il y a huit mois, un organisme appelé le CIVA, Centre
International pour la Ville, l'Architecture et le Paysage, mettait en chantier
la programmation d’une exposition intitulée : « La Ville blanche, le mouvement moderne à Tel-Aviv ».
Il s’agissait d’une exposition itinérante, organisée en
partenariat entre l’UNESCO et le ministère israélien des Affaires Etrangères. Montrée
pour la première fois à Tel-Aviv en 2004, cette exposition fait suite au
classement de cette ville au patrimoine mondial de l’humanité, en 2003,
notamment pour ses constructions de style Bauhaus.
L’expo est actuellement stockée en Autriche, où elle avait
rencontré un franc succès.
Au début du mois de septembre, une rencontre était organisée entre
le directeur du CIVA, Christophe Pourtois, Patrick Burniat, représentant
pédagogique de l’Institut d’architecture de La Cambre (une université
spécialisée de Bruxelles), pressenti pour accueillir l’exposition en ses murs,
et Agnès Bensimon, l’attachée culturelle de l’ambassade d’Israël.
Le CIVA, ès qualité d’organisateur principal, requit de l’aide
financière, notamment celle de l’ambassade, qui avait, entre autre, organisé, pour
répondre à cette attente, un dîner de collecte chez l’ambassadeur.
L’aide s’élevait finalement à hauteur de quinze pourcent des
frais d’organisation. Il fut décidé d’apposer les logos du CIVA, de La Cambre,
du service culturel de l’ambassade d’Israël, de l’UNESCO et du ministère israélien
des Affaire Etrangères.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, ou plutôt,
c’était l’impression qui prévalait dans la petite capitale administrative
européenne, dont la complexité des méandres donnerait des cauchemars à Franz Kafka.
Mi-janvier, un mail de Patrick Burniat parvint au CIVA,
co-adressé à Marie Van Hamme, présidente du conseil d’administration,
Christophe Pourtois, directeur, et Marcelle Rabinowicz, consultante en matière d’expositions.
Ce
courrier rendait compte de la décision unilatérale de l’institut d’architecture
bruxellois d’annuler sa participation, jugeant le moment inopportun pour une
exposition sur la ville blanche, en pleine opération israélienne. Une décision qui
privait, dans les faits, l’organisateur du lieu de l’exposition.
Non
content de forcer la main du CIVA, Patrick Burniat agrémentait sa missive de
recommandations pseudo-éthiques :
« Par ailleurs, en raison des relations de collaboration
entre le CIVA et La Cambre Architecture, nous suggérons au CIVA de réfléchir au
maintien de cette manifestation et de la
différer dans le temps, dans la mesure où il ne nous semble pas acceptable,
éthiquement, de mettre en valeur l'architecture d'un pays qui, dans le même
temps, s'emploie à détruire systématiquement l'infrastructure matérielle d'un
voisin, sans parler évidemment des victimes civiles.
Il y aurait beaucoup de cynisme à maintenir cette exposition,
d'autant que cette manifestation se fait avec l'appui des autorités qui mènent
cette politique, laquelle rencontre l'opprobre de la communauté internationale. ».
Magnifique argumentaire, d’où émerge, à chaque mot, la passion
extraordinaire d’un représentant pédagogique universitaire pour la qualité
supra-politique de l’art…
Le CIVA s’est docilement incliné devant l’obscurantisme
intellectuel d’une école supérieure, subventionnée par la communauté française (francophone.
Ndlr.) de Belgique.
Mais si c’est dans cet esprit-là que nous éduquons nos futurs
architectes, la poursuite des divers travaux de défiguration qui dégradent
l’urbanisme déjà déplorable de notre capitale européenne, de l’avis de
l’immense majorité des Bruxelloises et des Bruxellois, a peu de chance d’être
remise en question. Une éducation, qui suit des principes fondamentaux à la
pertinence de moins en moins justifiable.
Heureusement pour elle, l’éthique, c’est une tout autre chose,
qui échappe visiblement au champ de compréhension de ce Monsieur Burniat.
Ajoutons que la décision de La Cambre fut prise sans convocation
du conseil d’administration de l’école. Dommage ! Marie Van Hamme,
présidente du CIVA, en est aussi l’une des administratrices.
Pusillanimité difficile à comprendre de la part du Centre
International pour la Ville, l'Architecture et le Paysage, qui avait publié un
magnifique ouvrage de référence sur l’architecture de Tel-Aviv, Haïfa et
Jérusalem.
L’ouvrage, « Sur
les traces du modernisme, Tel-Aviv, Haïfa, Jérusalem », a été écrit de la
main-même du directeur du CIVA, Christophe Pourtois, l’homme à l’origine de
l’organisation de cette exposition avortée.
L’amertume est de mise. Elle côtoie la chienlit des valeurs, des
relents irrespirables d’antisémitisme à l’affut du moindre prétexte, de la
moindre occasion de ressortir de son trou, et l’usurpation de l’éthique à des
fins partisanes lamentables.
Prenons quelque distance, avant de conclure, avec ces
considérations politico-culturo-racistes :
Grâce à Patrick
Burniat, les Belges, en général, et les étudiants en architecture, en
particulier, ne verront donc pas les réalisations à Tel-Aviv d’architectes
telle Genia Averbuch, l’une des figures emblématiques du mouvement moderniste,
diplômée de l’École des Beaux-arts de Bruxelles dans les années 1920.
Genia Averbuch, qui avait fui en Israël pour échapper à la montée
du fascisme, de l’antisémitisme et de la déculture - qui ne le quitte jamais -,
qui se retrouve boycottée dans son pays d’origine, 80 ans plus tard, à cause
des mêmes maux, à peine modernisés, suscitant les mêmes réflexes… cela se passe
de plus ample commentaire.