De violentes altercations ont eu lieu la semaine du Yom Kippour
ainsi que le week-end du 10-11-12 octobre à Acre. Le 10, c’était un vendredi,
jour du repos hebdomadaire musulman, le samedi, celui des Juifs, et le dimanche
chrétien. D’où la difficulté supplémentaire, dans cet étrange pays, d’organiser
un piquenique œcuménique avec tous ses copains.
Précisément, les heurts communautaires qui ont secoué Akko ont
fragilisé la cohabitation entre les communautés israélite et mahométane dans
cette ville, et, peut-être, dans toute la Galilée.
Tout avait commencé le jour du Grand Pardon juif, lorsqu’un
automobiliste musulman eut l’idée brillante de faire un tour en voiture dans la
partie mosaïque de la cité. Or, le Yom Kippour, la circulation est
officiellement interdite sur les axes interurbains, dans les agglomérations
israélites et mixtes.
Au-delà de l’officialité de la chose, les traditionnalistes sont
à cran, ce jour là, et n’hésitent pas à caillasser même les ambulances. Ce fut
d’ailleurs le cas, à Acre, où des paramédicaux venus secourir un homme pris de
malaise, furent pris sous un déluge de pierres et furent tout heureux de se
tirer à bon compte de ce méchant guet-apens.
L’automobiliste musulman fut moins fortuné, puisqu’il tomba sur
une bande de Juifs outrés, qui le prirent à partie. Mais pas au point de mettre
sa vie en danger, puisque l’homme put prendre ses jambes à son cou et regagner
ses pénates.
Depuis les affrontements qui ont suivi son acte d’égarement, le
conducteur à proposé sa tête à trancher pour faire revenir l’harmonie entre les
deux communautés. Mais les leaders de celles-ci se sont réunies et ont rejeté
l’offre, ne parvenant pas à se mettre d’accord sur le financement du billot, ni
sur les frais de nettoyage après l’exécution.
Vrai qu’il a généré une sérieuse pagaille… Dans un premier temps,
de jeunes Juifs kipatés ont organisé une mission punitive chez leurs voisins
arabes, dans le secteur du vieux port. Ils y ont cassé quelques vitres et fait
du boucan.
Second épisode : des bandes de jeunes arabes, torse nu, ont
déferlé sur les quartiers feujs et y ont semé la terreur avec des gourdins et
des pierres, détruisant tout ce qui passait à leur portée. Ils criaient
qu’Allah est grand – ce qu’on savait déjà - et qu’il fallait tuer tous les
Juifs, ce qu’on a aussi déjà souvent entendu.
Mais là, on avait nettement franchi un nouvel échelon dans la
violence, et les forces de police locales, pourtant basées sur le port, pas
loin du tout, furent incapables d’intervenir efficacement.
Elles ne furent pas plus lumineuses le lendemain, lorsque des
étudiants hilkhatiques, renforcés par quelques désespérés, organisèrent un
contre-pogrom chez les Ebara (je ne pige pas pourquoi vous les appelez les
Beurs…). Nouvelle progression vers la guerre civile : les justiciers
kipatés boutèrent le feu à une douzaine de maisons, la plupart appartenant à
des familles de bons Ebaras, en hurlant "les Arabes dehors", "la
Galilée aux Juifs" "Réduisez les prix chez Mégamarché".
C’est à ce moment que la cavalerie réagit enfin en proportion,
dépêchant sur les lieux des renforts massifs de la Police des Frontières. Ils
mirent finalement fin à l’engrenage de la violence – v’la qu’Ilan écrit come
dans Le Monde maintenant – mais continuent à patrouiller par petits
groupes dans la cité ex-napoléonienne.
Fin du binz, tout le monde s’embrasse, rentre chez lui et devient
intelligent ? Pas vraiment, parce qu’on ne vit pas dans une région de gens
particulièrement futés, sinon, ça se saurait.
Tandis que la majorité des habitants de la ville côtière se
retrouvait au boulot – Acre est vraiment une cité aux activités mélangées –, où
Ahmed le pécheur était bien content de revoir sain et sauf son pote Moïse le
chaudronnier, et de constater ensemble que les cons n’avaient pas tout détruit,
la "résistance" s’organisait.
Une vingtaine de cornichons, tout au plus, d’après nos copains
arabes d’Akko, ont décidé de tenter d’enflammer une guerre de religion, une
Djihad, dans toute la Galilée. Pour ce faire, ils diffusent sur le Net un film
de propagande vomitif, sur lequel ils se déclarent prêts à mourir pour libérer
la Palestine, pour devenir des Mohamed Al-Dura, voire même des journalistes de FR2,
ce qui illustre le jusqu’au-boutisme de leur détermination.
Plaisanterie mise à part, nous avons voulu voir si la Galilée,
région où vivent pratiquement le même nombre de Juifs et d’Arabes, risquait
d’exploser sous les provocations.
Disons d’abord qu’il est regrettable qu’Acre, une ville de 60 000
âmes, dont 30% de musulmans, ne soit pas Haïfa. Haïfa, capitale de la Galilée,
troisième ville d’Israël – celle qui bosse pendant que Jérusalem prie et que
Tel-Aviv s’éclate – est en effet un exemple universel de cohabitation entre
cultures différentes.
Dans cette mini-mégalopolis d’un million d’habitants, la
mitoyenneté et le bon voisinage ne sont jamais troublés par les éléments
extérieurs ; les chrétiens vont à la messe, personne ne mange sous le nez
des musulmans pendant le Ramadan, on ne piétine pas les fleurs que les bahá'í
font pousser en plein centre-ville, et on n’organise pas de courses automobiles
devant les synagogues le jour du Sabbat.
Voyez, mes chéries, avec un peu de considération pour son
prochain et pour son précédant, les homen des tous les délires mystiques et de
toutes les couleurs – mais il n’y a que des blancs, des noirs, des jaunes et
quelques rouges épars – partagent le même oxygène sans s’étriper.
Il faut dire, me rappelle Germaine fort à propos, que Haïfa – par
causalité ou par effet, on ne le saura jamais – est une ville riche, tandis
qu’Akko, un peu plus au Nord, c’est l’un des seuls centres authentiques de bas
prolétariat d’Israël.
Et Germaine ne fait pas uniquement allusion aux Arabes, car à
Acre, Jésus a partagé la misère avec équité et précision entre les Juifs et les
musulmans. Et si le Hamas montrait certains taudis à étages multiples d’Acre aux
candidats à l’Alya, la plupart d’entre eux émigrerait aux Îles Caïman
(pour constater enfin de visu la différence entre un caïman, un crocodile et un
alligator, hé !).
Haïfa, c’est le bon exemple, il y en a d’autres. Et il y a aussi
les mauvais, ceux dont on sait qu’ils risquent l’explosion si la situation
internationale se dégrade, si un gamin druze fait pipi contre le mur d’une
mosquée, ou si un Juif dérangé du bocal à poissons sulfate les passants dans un
village musulman.
Les zones les plus chaudes sont Um El-Fahem (la mère du charbon,
littéralement), et le Wadi Ara, la vallée qui coupe les monts Carmel pour
relier le littoral méditerranéen à Afula, au lac de Tibériade et à nous.
La route du Wadi Ara est parsemée de villages musulmans sensibles,
qui n’avaient pas hésité à s’attaquer aux automobilistes lors des émeutes
d’octobre 2000, qui suivirent la petite fiction sympathique sur la mort du
shahyd Mohamed Al-Dura. Merci encore Charles, t’es un bon.
Ce qui n’empêche pas les Juifs et les Arabes de se bousculer
gentiment pour avoir une table dans le resto du village de Mousse-mousse
(Mutzmutz), l’un des meilleurs troquets orientaux de toute la contrée élargie. Par
temps calme, je vous le recommande avec votre Julie ou votre secrétaire,
j’appartiens pas à la brigade des mœurs.
Et il y a Shfaram, la ville des bouchers (au sens strict), le
grenier à viande d’Israël, toujours à un cheveu du massacre entre les musulmans
et les chrétiens. Quand un pneu éclate, les tarzans se ruent sur leur pétoire
et se disposent à raser le quartier d’en-face. Idem à Nazareth, la seule ville
sur Terre où les Germaines peuvent prétendre à leurs papas être tombées
enceinte sans avoir couché, tout en évitant la paire de baffes.
D’après mes copains, les toubibs musulmans de villages galiléens voisins,
œuvrant à Kiriat Shmona, leur société se compose ainsi : 15 à 20%
d’individus qui regrettent de ne pas être Juifs, qui font ce qu’ils peuvent
pour nous ressembler, et qui adorent leur pays en secret. 25 à 30% qui ne
placent pas les choses dans le domaine sentimental, pour lesquels les Feujs
sont presque des voisins comme les autres. 40 à 45% qui ne peuvent pas nous
blairer et n’attendent que le jour où les armées du Mufti paraderont à Dizengof
(les Champs-zé de Tel-Aviv). Ce sont généralement les mêmes qui aimeraient
jouer avec des allumettes dans les églises et les couvents et voir si, à
l’instar des crocodiles, les nones et les curés sont capables de nager.
Et environ 3 à 5% qui rêvent toutes les nuits de se faire
exploser le bidon à la Knesset, et n’attendent qu’un signal de Nasrallah ou
d’Hanya pour s’enrôler dans les brigades de Mohamed. Ce qui leur manque,
d’après mes copains praticiens, c’est souvent le courage nécessaire pour
joindre l’acte à la parole.
Certes, les sondages de l’Institut Ménatâte ne sont pas
scientifiques, en cela qu’ils ne touchent pas les couches des tronches
d’habitantes représentatives de la population. Mais uniquement les plus jolies.
Ceci dit, Ilan vous met la main aux fesses que le tableau dressé
par nos collaborateurs volontaires rattachés à la Faculté est le plus précis
qui soit. La seule retouche que j’y porterais concerne les soi-disant 25 à 30%
d’insensibles… mon impression est qu’il faudrait voir comment ils se comportent
lors d’un soulèvement général.
Ce qui nous met sur une orbite statistique rectifiée où circa 60%
des Arabes de Galilée n’aiment pas particulièrement ou détestent franchement
Israël et les Juifs. Pourquoi, à Paris vous êtes sûrs que c’est mieux ?
Pour arranger les choses, un groupuscule de Juifs orthodoxes
d’extrême droite a demandé une autorisation de manifester leurs sentiments
nationalistes à Um El-Fahem. Les choses sont arrivées rapidement devant un
tribunal, après que la police eut refusé l’autorisation, pour mise en danger de
l’ordre public.
Là, le juge, emprunté, a été forcé de donner son feu vert, sur la
base du fait que tous les Israéliens ont le droit de manifester n’importe où
sur le territoire de l’Etat. Le même juge a toutefois limité la manif à la
périphérie de la ville arabe - qui est la plus proche des milieux islamiques -,
et à un nombre de participants ne dépassant pas les cent.
Le maire d’Um El-Fahem a déclaré "craindre que cela ne se
passe pas bien", moi, je trouve qu’il a le sens de l’euphémisme. C’est
précisément une provocation de ce genre, organisée par des gens qui voient tous
les Arabes israéliens plutôt sur la rive-Est du Jourdain, qui peut mettre le
feu à la Galilée, et faire de la pub inutile aux extrémistes.
Ceci dit, samedi dernier, je suis allé voir le match de foot de 1ère
division Kiriat-Shmona – Bneï Sakhnin. Pour vous mes Germaines, et un peu pour
vous aussi, mes Tarzans, je me suis mêlé aux supporters de nos voisins arabes
de Galilée, dans les tribunes réservées aux visiteurs de notre tout nouveau
stade.
Expérience enrichissante : j’ai applaudi lorsque
Kiriat-Shmona a égalisé et personne ne m’a massacré. Je dirai même plus, les
fans du club phare de la minorité arabe m’ont semblé très comme il faut, pour
des supporters de foot.
Il est vrai que nous étions encadrés par une cinquantaine de
Gardes Frontières, qui ont passé tout le match debout dans les gradins à nous
zyeuter. Mais, il y a deux semaines, pour la venue des aficionados fachos du
Beitar Jérusalem, ils étaient quatre fois plus nombreux.
Les Sakniniens avaient tendu deux énormes rubans, un rouge et un
blanc, de la base de la tribune à son sommet. Entre les deux, une espèce
d’orchestre, composé de percussionnistes, pas forcément sionistes, de
trompettistes, de choristes et de pancartiers.
Chants bien ordonnés, tous en hébreu, tout comme les slogans.
C’est vrai qu’écrire "à poil l’arbitre" ou le scander en arabe ça
n’est pas très utile…
Bien polis, à part à l’encontre du défenseur de la Kiria,
Salam Khassarma, et du milieu Abbas Souan, deux Arabes. Souan a même été, durant
de nombreuses années, le capitaine de leur équipe. Il fut également membre de
l’équipe nationale.
Un refrain disait que Khassarma était un fils de femme de
mauvaise vie. Exprimé plus brièvement, s’entend, en un mot.
Je demandai à mes voisins comment ils pouvaient siffler Khassarma
et Souan, alors que la moitié de leur équipe est juive, de même que leur
entraîneur. Me répondirent pas, mais, au même moment, tout mon gradin se leva
pour acclamer Guita, Guita, sur l’air des lampions. Guita, un Juif de Sakhnin qui
venait de passer le ballon du 2 à 1.
La sortie se fit dans un ordre parfait. Sans la moindre provoc
entre les tifosi qui s’entremêlaient. Je ne dirai pas que l’atmosphère était
chargée de compréhension et d’amour, quand c’était du respect et du laisser
vivre.
Il faut cependant comparer ce qui est comparable, mon père, on
est à un match de foot ! Il faut comparer cela à OM-PSG, et Um El-Fahem
aux zones de non-droit de Lyon et de Lille (les seules que j’aie visitées, en
tremblant). A cette aune, les vaches de Galilée sont bien gardées, et les
bergers n’ont pas trop de soucis à se faire. Ce qui ne signifie pas, à part
pour ses chéries, qu’Ilan vous promet un jardin de roses.