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Le tribunal et les quatorze Péans (3ème partie et fin) (info # 011210/8)
Par Serge Farnel

Dimanche 12 octobre [17:35:00 UTC]

tutsie
© Metula News Agency









Heureusement pour qui ? Heureusement pour quoi ?


si

 

 

Péan-le-responsable

 

« Au-delà de la succession des faits », déclare Péan, « je m’intéresse à la culture rwandaise. Je lis des choses sur la culture du mensonge mais je sens que c’est délicat. C’est pour cela que je me retourne vers Nyetera, qui a fait un texte qu’il a déposé au TPIR à Arusha ». Comment Péan compte-t-il toutefois expliquer aux juges, qu’en dépit de la « délicatesse » de la question, c’est bien directement, de sa plume, qu’il a fait le choix d’écrire que « la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis » ?

 

Au tour de l’avocat français de SOS Racisme, Me Forster, d’évoquer la citation de Paul Dresse dans le livre de Péan, selon laquelle les Tutsis constitueraient une des « races les plus menteuses sous le soleil ». Mais le prévenu s’empresse de désigner de l’index le livre incriminé, posé devant l’avocat, lui rappelant qu’ « il y a des guillemets, monsieur ! ».

 

L’homme de robe lui répond que cela est un point de droit qu’il ne manquera pas d’évoquer en son temps, invoquant le fait que son interlocuteur n’y a mis « aucune nuance ». Péan rétorque : « J’assume totalement, pour la démonstration que je veux faire de la désinformation dans le prolongement d’une culture. Je ne vois pas le mal qu’il y a à faire parler des gens qui disent ce qu’ils ont sur le cœur ». De poursuivre : « J’assume, sans reprendre à mon compte, tout ce qui y est dit. » Me Forster enchaîne aussitôt : « Je vois », lui répond-il sèchement, « Vous assumez sans assumer ».

 

Ce qu’assume Péan consiste à donner la parole à des gens qui ont à dire quelque chose qu’ils ont sur le cœur. Or le dirigeant de SOS Racisme, Dominique Sopo, va bientôt informer le tribunal que Paul Dresse, que Péan cite à l’appui de sa thèse relative à la « culture du mensonge » des Tutsis, au titre d’ancien agent territorial, ne faisait pas moins partie de l’extrême droite en 1940. Celui que Péan choisit « afin d’exprimer ce qu’il a sur le cœur », jugea opportun de faire préfacer son ouvrage -  Le Rwanda, d’aujourd’hui - par Pierre Daye, député du mouvement Rexiste, parti fasciste belge. Selon Dominique Sopo, Daye était même un ancien nazi. Sans doute fallait-il permettre à Pierre Daye de dire à son tour ce qu’il avait sur le cœur ?

 

 

Péan-le-féministe

 

Quant aux « belles femmes tutsis », dont Péan prétend, dans son ouvrage, qu’elles sont utilisées sexuellement pour remplir des objectifs politiques, le prévenu considère que « cela ne choquait personne, il y a une trentaine d’années, quand on utilisait de belles soviétiques à cette fin ». Et de s’appuyer, à cet effet, sur un livre écrit par un auteur qui fut ancien ministre de Mobutu et dans lequel il est question d’espionnes appelées « hirondelles ».

 

Quand bien même une poignée de femmes soviétiques auraient-elles été utilisées de la sorte, non seulement cela ne saurait en aucune façon induire que tel a été le cas des belles femmes tutsies, mais, de plus, 80% des femmes soviétiques n’ont pas, elles, été violées du fait de semblables insinuations.

 

Des imputations dont le recyclage constitue dès lors indéniablement un pousse-au-crime. Péan s’en rend-il bien compte ? C’est ce que vont maintenant chercher à savoir les deux avocats de la partie civile.

 

Lorsque Me Maingain envoie la première salve, il oublie – ou feint d’oublier - que Péan n’a cité personne à l’appui de son écrit, selon lequel certains membres d’associations de Tutsis auraient « su garder de très belles femmes tutsies vers des lits appropriés ». Aussi l’avocat de la partie civile formule-t-il sa question à l’intention de Péan de la façon suivante : « Au moment où celui que vous citez parle des femmes tutsies, avait-il connaissance des caricatures de Kangura [16] relatives aux prétendues relations entre Dallaire [17] et les femmes tutsies ? ».

 

Péan, dissimulant que l’écrit est de sa plume, se contente de répondre par la négative. « Mais », ajoute-t-il aussitôt, « j’ai suffisamment entendu ça ailleurs, ce que personne ne considère être un élément raciste ».

 

On ne comptera donc pas sur le prévenu pour dire où, ailleurs que dans les colonnes de Kangura ou sur les ondes de Radio machette, l’on aurait entendu de tels ragots. Peut-être une confidence que lui aurait faite Roméo Dallaire, reprenant son souffle entre deux femmes tutsies ? A moins que son « ailleurs » ne soit celui de l’Union Soviétique, auquel cas Péan nous dévoilerait-il là qu’il aurait privilégié une enquête paradigmatique à une enquête factuelle ? Dans les deux cas, l’auteur incriminé perd progressivement le contrôle de son dérapage initial.

 

Me Forster prend le relais de son confrère pour sonder, cette fois-ci, le degré de conscience du prévenu : « Péan a-t-il eu connaissance des articles de Kangura ainsi que des propos tenus par RTLM ? ». Le prévenu répond en avoir eu connaissance, mais tente aussitôt d’amortir son aveu en expliquant que « tout ce qui est dit sur le drame rwandais, c’est toujours d’un côté. On ne parle plus que de ce qu’ont fait les Hutus. » Et de préciser sa pensée : « Je me suis attaché, dans mon livre, à montrer qu’il y avait l’autre côté ».

 

Une remarque qui bascule dangereusement vers la thèse du double génocide, thèse dont Dominique Sopo fera remarquer, un peu plus tard, que la plainte n’en parlant pas, elle ne saurait faire partie du débat.

 

Le dérapage du prévenu n’a toutefois pas entraîné Me Forster hors de la piste : « Donc vous aviez connaissance de Kangura et de RTLM ? », demande-t-il à nouveau à Péan, qui finit par répondre : « Heureusement que j’en avais connaissance. » Heureusement pour qui ? Heureusement pour quoi ?

 

 

Péan-la-conscience

 

Péan s’en prend alors à Sopo, qu’il considère faire indûment des comparaisons entre le génocide perpétré pendant la seconde guerre mondiale à l’encontre des Juifs d’Europe, et celui perpétré en 1994 au détriment des Tutsis du Rwanda. Ce qui, pour lui, procèderait d’ « une aberration historique et même, à certains égards, d’une insulte aux disparus et rescapés de la Shoah ».

 

Pire encore : « Elles confinent à l’antisémitisme », s’écrie Péan. « Sont-ce des militaires juifs qui ont pris le pouvoir à Berlin ? », assène-t-il aux fins de démontrer l’aberration qu’il y aurait à comparer les deux génocides. Celui ciblant les Tutsis ayant été suivi de l’accession au pouvoir, à Kigali, du Front Patriotique Rwandais (FPR), à majorité tutsie.

 

Si ce n’est que le FPR prit le pouvoir après avoir mis en déroute les forces du génocide, qui, suivant un scénario soigneusement préétabli, avaient entrepris de massacrer les opposants politiques, puis les Tutsis, immédiatement après l’attentat du 6 avril ; la branche armée du FPR ne se mettant, elle, en action que dans les jours qui suivirent le début du génocide.

 

Le confrère incriminé n’a pourtant pas manqué, dans son ouvrage, de faire ce lien, qu’il dénonce ici haut et fort, entre les deux tragédies subies par les Juifs et par les Tutsis. Ce, en mettant artificiellement dans la bouche des réfugiés tutsis l’expression « L’an prochain à Kigali ! », censée paraphraser l’incantation « L’an prochain à Jérusalem ! ». Prière que les Juifs expriment effectivement à l’occasion de toutes les Pâques, qu’ils ont célébrées au cours de leurs deux mille ans d’exil.

                                                                        

Jérusalem, que leurs ancêtres avaient dû fuir comme le firent, de Kigali, dans les années 60, nombre de Tutsis, pour échapper aux pogroms dont ils étaient déjà la cible. Parmi ceux qui prirent le chemin de l’exil, il y avait un enfant de deux ans du nom de … Paul Kagamé, l’actuel président du Rwanda.

 

Beaucoup d’analogies existent entre ces deux génocides. Les proches des bourreaux fantasment sur un complot tutsi, visant à conquérir l’Afrique dans le cadre d’un empire Hima, à l’instar de l’objectif attribué au complot israélite par les fascistes, qui était censé avoir pour finalité la conquête du monde.

 

Plus simplement, les Juifs et les Tutsis étaient guidés par la volonté de survivre, sortant de la misère, refusant d’être la cible d’un prochain pogrom, ou, plus généralement, la proie de l’arbitraire, bref, en maîtrisant leur destin.

 

Contrairement à ce qu’affirme Péan, si les Juifs n’ont pris Berlin à eux-seuls, ils furent plus d’un million à servir dans les armées alliées. Cette nuance, exprimée par la question « sont-ce des militaires juifs qui ont pris le pouvoir Berlin », à laquelle s’accroche Péan, suffit-elle à rejeter toutes les similitudes existant entre les passés des peuples que d’autres ont voué à l’anéantissement ?

 

On en doute. Les Juifs ayant pris leur destin en main, après la Shoah, en restaurant leur Etat dans leur patrie historique, tandis que les Tutsis reprenaient également le leur en délogeant les génocidaires du pouvoir, sans recourir à une vengeance aveugle contre les assassins et leurs complices.

 

S’il est un autre point sur lequel il est indéniable que le génocide à l’encontre des Tutsis peut être apparenté à la Shoah, c’est, au moins, celui consistant à accepter que ce que Péan a qualifié, une dizaine de fois au cours de sa comparution, de « drame rwandais », fut bien un génocide à l’encontre des seuls Tutsis. Et il est hors de question, historiquement, d’y rajouter un prétendu génocide à l’encontre des Hutus. Génocide qui n’a jamais eu lieu, lui. Est-ce que dire cela confine à l’antisémitisme ?

 

Encore un point de comparaison avec la Shoah : l’endoctrinement des masses populaires, consistant à déshumaniser les cibles des génocides, que nazis et Interahamwe apparentèrent à des animaux nuisibles. Est-ce que rappeler cela confine également à l’antisémitisme ? Péan aura peut-être fait une distinction scientifique entre l’ordre des ectoparasites et celui des blattoptères, donc entre la vermine et le cafard, qualificatifs respectivement réservés aux Juifs et aux Tutsis par leurs tourmenteurs, du temps des tentatives de leurs éradications ?

 

Les points de comparaison possibles ne manquent pas, ils abondent, parmi lesquels le fait que les Tutsis n’ont pas été tués que par des armes blanches traditionnelles, idée très répandue, sur laquelle s’appuya le ministre français de la Coopération, Michel Roussin, aux fins de faire valoir que « ce ne furent pas des soldats français qui tinrent les machettes avec lesquelles furent tués les Tutsis ».

 

Or nombre de ces Tutsis, jeunes, vieux, hommes, femmes, réunis dans des stades, furent exterminés à coups de fusils ou de grenades ; la machette ne servant qu’à achever les survivants. La Shoah fut également initialement mise en œuvre par balles, ainsi que nous le rapporte le Père Desbois, qui a récemment fait connaître ce pan de la Shoah jusqu’alors mal connu, et qui a vu des dizaines de milliers de Juifs être fusillés en Ukraine [18] et dans les Etats baltes.

 

Peut-on conclure que toute comparaison entre les deux génocides constituerait une « insulte aux victimes de la Shoah ? ». Certainement pas. L’insulte aux victimes de la Shoah consisterait, au contraire, à ne pas être en mesure de montrer aux martyres qu’on a cerné les mécanismes qui ont fait d’eux des victimes, en bonne place desquels mécanismes, le néo-négationnisme de Pierre Péan ;

 

En étant devenus capables de désigner ces mécanismes, de les reconnaître à leurs signes avant-coureurs, de les juger dans les tribunaux, on peut peut-être empêcher, ou, à tout le moins, qualifier d’autres entreprises d’extermination visant des communautés d’êtres humains. Or Péan, son venin distillé, instrumentalise maladroitement les morts de la Shoah aux fins de nier celle commise contre les Tutsis ; quand bien même il n’assume nullement ce déni, qu’il camoufle dans la thèse ignoble d’un double génocide, sorti de nulle part ailleurs que de son cerveau.

 

On terminera ce douloureux chapitre en indiquant à Pierre Péan une ressemblance supplémentaire entre les deux génocides, à celles déjà énoncées : dans les deux cas la France y a participé aux côtés des génocidaires, dans les deux cas, elle a choisi le mauvais camp, et dans les deux cas, elle nie ou tente de marginaliser ses crimes de collaboration.

 

 

Péan-à-contresens

 

« J’estime », déclare Péan devant le tribunal, « que mon devoir de citoyen est de lutter contre la désinformation ».

 

Affirmation-titre, évidée de toute moelle, comme les juges ont pu s’en convaincre tout au long des trois jours qu’aura duré le procès, qui permet de déceler que Péan, lorsqu’il énonce cette intention honnête, nous manipule.

 

Lutter contre la "désinformation", au sujet du génocide des Tutsis, dans la bouche ou sous la plume de Péan, c’est abreuver ses auditoires de raisons de l’avoir commis et multiplier les circonstances atténuantes à l’usage des bourreaux et de l’establishment français qui y a participé.

 

Combattre la désinformation, pour Péan, c’est légitimer le régime d’Habyarimana, pourtant arrivé au pouvoir à l’issue d’un coup d’Etat, et stigmatiser celui de Kagamé, dont les dernières législatives ont été contrôlées par la communauté internationale. C’est ainsi que s’obtient l’inversion des victimes et des bourreaux, sous-jacente à la thèse du double génocide.

 

Mais la scène sur laquelle tout cela se joue ne sera pas pour autant déstructurée. La partie civile est solide, concentrée sur ses charges, et sur la principale d’entre elles, l’accusation de racisme. Les multiples tentatives du prévenu pour faire dévier le débat se sont cassées sur les falaises du droit, matérialisées par les conseils de SOS Racisme.

 

Le révisionnisme de Péan date d’un autre temps, comme ses "techniques d’enquête", consistant à n’entendre que les génocidaires, et à couvrir d’invectives et de contrevérités ceux qui les ont renversés. La légèreté avec laquelle le prévenu décrit les rescapés du génocide choque, encore pas autant que les insultes à caractère atavique dont il les affuble et qu’il voudrait faire passer pour des évidences, les rumeurs pour la sagesse populaire, les colonialistes et les extrémistes, dont il reprend les remarques dédaigneuses et racistes, pour des spécialistes objectifs de la « déviance » tutsie.

 

Je viens d’assister à un procès décalé, suranné, où on s’est remis à prétendre que certaines communautés d’hommes étaient marquées par des tares ethniques ou inhérentes à la culture qu’elles transportent.

 

J’ai entendu dire, au sujet d’un peuple dont il y a quatorze ans on a massacré un million de membres, qu’ils étaient les plus grands menteurs parmi les hommes, et qu’ils vendaient leurs femmes afin de s’assurer des avantages politiques. A entendre ces propos, je me suis irrésistiblement pris à imaginer les audiences des tribunaux d’exception vichystes.

 

Or moi je vous le dis, les aiguilles de la montre de Péan… elles tournent à l’envers !

 

 

 

FIN

 

 

Notes :

[16] « Kangura » veut dire « Réveillez-les » en kinyarwanda. Ce journal rwandais en langue française a, par son positionnement raciste anti-tutsi, largement contribué au conditionnement des masses qui commirent le génocide. Il fut, de ce point de vue, l’équivalent papier de la radio génocidaire rwandaise RTLM.

 

[17] Chef militaire de la mission onusienne au Rwanda.

 

[18] L’auteur fit, à l’occasion d’une conférence donnée à Genève, un lien précis entre les deux génocides, ce sur la base des travaux du Père Desbois, qu’il consigna dans un ouvrage intitulé Porteur de mémoires (un prêtre révèle la Shoah par balles) (Patrick Desbois, éd. Michel Lafon, octobre 2007, 20 €).

 

Lien vers la première partie de la conférence de Genève 

 

 

 

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