Péan-les-bons-tuyaux
Pierre Péan invite le tribunal à prendre connaissance des
circonstances dans lesquelles il aurait appris, pour la première fois, que
l’attentat du 6 avril 1994 aurait été l’œuvre de l’actuel président du Rwanda,
Paul Kagamé. A l’en croire, il reçut, en 1996, les confidences d’un
« ancien révolutionnaire panafricain », dont un ami lui aurait dit
avoir fait partie d’un « network commando » mis en place par Kagamé
aux fins d’abattre l’avion présidentiel.
Rappelons, à cet endroit, que le juge d’instruction français
Jean-Louis Bruguière réalisa une enquête suite aux plaintes formulées par les
veuves des pilotes du Falcon 50 abattu dans le ciel de Kigali. Dans la
continuité de la publication de l’ordonnance de clôture de cette enquête, qui
aboutissait à la culpabilité de Kagamé, l’émission de mandats d’arrêt à
l’encontre de l’entourage de ce dernier, entraîna aussitôt Kigali à rompre ses
relations diplomatiques avec Paris. Les autorités rwandaises sont, à ce jour
encore, convaincues que cette action judiciaire, qu’elle considère avoir été à
exclusivement à charge contre l’actuel président du Rwanda, a été téléguidée
par le pouvoir français.
Devant le tribunal, Péan revendique le fait que
« l'essentiel des conclusions du juge Bruguière » s’est trouvé faire
partie du résultat de l’enquête qu’il avait lui-même publiée, six ans plus tôt,
dans Le Nouveau Papier journal ; une enquête dont il regrette que
« personne n'ait osé se faire l'écho des résultats. ».
Que ne juge-t-il cependant utile de rappeler à l’attention du
tribunal, que c’est un certain Emmanuel Ruzigana [10] qui fit, par voie de
presse, « écho » de l’ordonnance du juge Bruguière ? Un document
que Péan revendique comme étant le reflet de sa propre enquête.
Il est, pour saisir cet épisode, nécessaire de savoir que le
témoin du juge anti-terroriste venait, en lisant le journal, de découvrir que
l’ordonnance en question détaillait un pan de sa vie qu’il ignorait
jusque-là. Une période au cours de laquelle il était censé avoir fait partie de
ce fameux « network commando », dont il déclara cependant n’avoir
découvert l’existence qu’à l’occasion de la lecture de ses propres aventures
sous la signature de Bruguière.
Est-ce vraiment un hasard si l'essentiel des conclusions de
Bruguière apparaît également dans le résultat de l’enquête de Péan ? Difficile
de croire qu’on n’est pas en présence d’un effet stéréo. D’autant plus
difficile, qu’il faudrait aussi pouvoir se convaincre de la bonne foi, et de la
bonne diligence de Bruguière, prétendument indépendant aussi bien du pouvoir
français que de Péan, mais qui a jugé utile de supplémenter de force les
dépositions des témoins avec les élucubrations de Péan !
Occultant le malaise qu’engendra, en son temps, la réaction
publique du témoin abusé, Péan ne se prive pas pour autant de faire valoir aux
magistrats parisiens que « ce sont les dissidents qui ont réussi à
lever le voile sur la vraie nature du régime stalinien ! ».
Dans le cas du régime stalinien stricto sensu peut-être.
Mais dans celui du Rwanda, le dissident en question ne sera parvenu à lever le
voile que sur la supercherie de la méthode Bruguière, consistant à lui avoir
fait dire publiquement ce que pourtant jamais il ne lui eut confié.
Ce serait donc suite à la confidence de l’ami d’un contact de
Péan – dont le tribunal parisien n’aura pas droit de connaître le nom, pas
plus que celui du contact -, que Péan-les-bons-tuyaux aurait, en 1997,
écrit, pour la première fois, un « long papier », dans lequel il
affirma que « Kagamé savait qu’il allait précipiter le chaos et entraîner
son peuple dans un génocide [11]. ».
Péan va, un peu plus tard au cours de sa comparution, reprendre à
la lettre cette thèse, qu’il énonce par ailleurs sur la quatrième de couverture
de l’ouvrage incriminé, en déclarant au tribunal « si l’attentat a été
perpétré par Kagamé, il faut revisiter l’Histoire ». Dont acte.
Ce qui impose de convenir en retour, que si l’attentat a, en
revanche, été perpétré par des soldats français, en soutien aux extrémistes
hutus, dans le but de donner le signal de départ au dernier génocide du 20ème
siècle, c’est l’Histoire de France qu’il s’agira dès lors de revisiter dans
l’urgence !
Encore ne pourra-t-on alors compter que sur des historiens
n’évacuant pas la question au prétexte qu’elle serait susceptible de ternir
l’image de la France, à l’instar de Max Gallo, qui la balaya d’un revers de manche
dans l’introduction de son ouvrage Fier d’être français [12].
Péan l’enquêteur
Péan enquêta sur le Rwanda, partout sauf au Rwanda, affirmant
avoir volontairement décidé de ne pas s’y rendre au prétexte qu’il considéra
qu’il s’agissait là d’une « dictature sanguinaire » : « A
quoi bon interroger les témoins dont on sait qu’ils ont peur du
régime ? », se sonde-t-il devant le tribunal. Ce serait constitutif, à
l’en croire, d’ « une faute professionnelle ».
L’auteur de cet article confirme, pour sa part, avoir passé près
de six mois dans la région des Grands lacs. Qu’il y a joui de l’entière
liberté, en tant que journaliste, d’interroger qui bon lui semblait, ce, aussi
bien dans la capitale rwandaise que sur les collines éloignées de Kigali. Où il
interrogea nombre de paysans qu’aucune personne ne lui avait jamais
préalablement conseillé de rencontrer, mais vers qui il alla de son propre
chef.
Comment ne pas se souvenir, par ailleurs, de la juge
d’instruction Brigitte Raynaud, à qui le ministère français de la Défense avait
déconseillé de se rendre au Rwanda dans le but d’y recueillir les témoignages
de victimes tutsies ayant porté plainte contre l’armée française devant le Tribunal
aux Armées de Paris ?
La grande muette avait fait valoir que des livres – parmi
lesquels celui qui vaut aujourd’hui à Péan sa mise en examen - dont la sortie
était alors imminente, allaient accuser l’actuel pouvoir rwandais et le rendre
dès lors « très nerveux ».
La Défense française avait alors précisé ne pas être en mesure de
lui assurer la sécurité dont elle avait bénéficié un peu plus tôt en Côte
d’Ivoire ; Brigitte Raynaud rétorqua qu’elle avait « une grande
habitude des voyages », ce qui ne fut pas pour grandir la bravitude de son
confrère Jean-Louis Bruguière, qui maintient, à ce jour, avoir peur de se
rendre au Rwanda.
Maître Forster, l’avocat français de la partie civile, dira, un
peu plus tard, qu’ « il est des journalistes qui se seraient
enorgueillis, au contraire, de braver ce régime présenté par Péan comme étant
dictatorial ».
Mais le prévenu s’enorgueillit de tout autre chose à la
barre : d’avoir « interrogé beaucoup de monde », sans toutefois juger
utile de préciser au tribunal qui le juge le genre de personnages qu’il alla interviewer
ailleurs qu’au Rwanda. Une belle engeance en vérité, composée de génocidaires
détenus en Tanzanie par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda
(TPIR) et d’un organisateur de massacres, recherché, aujourd’hui encore, par ce
même tribunal. Un triste sire que Péan aura, quant à lui, eu le
« privilège » de débusquer pour les besoins de son « enquête ».
Quand Lev Forster dit de Péan qu’il ne rencontre que ceux
qui sont en accord avec lui, le prévenu lui rétorque : « Je mène mon
enquête avec mon plan. » L’homme de robe s’enquiert derechef de
savoir si son interlocuteur a, au moins, tenté de rencontrer les membres de
l’association des rescapés du génocide en France. « Pour moi », lui
répond mécaniquement Péan, « Ibuka, dans son ensemble, est une
courroie de transmission du pouvoir dictatorial actuel à Kigali. »
C’est ce qu’il fallait savoir de la méthode des enquêtes de
Pierre Péan et de ses chances de corriger scientifiquement les versions unilatérales
de l’Histoire !
Péan l’anthropologue
Péan sait également se faire anthropologue quand il s’agit de
tenter de persuader les juges que ce qu’il considère être de la manipulation de
la part du Front Patriotique Rwandais (FPR), au pouvoir à Kigali,
résulterait de la « culture du mensonge » à laquelle appartiendrait
son président tutsi.
Et tant pis si le président de SOS Racisme, Dominique
Sopo, fait remarquer de la plainte dont il est question ici, qu’elle ne parle
aucunement du pouvoir de Kagamé. « On serait donc », fait-il
remarquer, « victime de toutes les stratégies de mensonge mises en œuvre
par les Tutsis ? Ce qui, bien sûr, nous
disqualifierait ? ».
Quand le président du tribunal attire l’attention de Péan-l’anthropologue
sur le fait que toutes les références qu’il cite dans son ouvrage datent tout
de même un peu, ce dernier lui renvoie, qu’aux fins de parler d’une culture,
l’ « on ne saurait les faire commencer aux indépendances ».
Parmi les sources à l’aune desquelles il a construit sa thèse du Tutsi
menteur par culture, figurent les autorités coloniales, dont Péan tient à
indiquer qu’elles « s’appuyaient sur les Tutsis ». De telle sorte, explique
le confrère, qu’« elles en parlaient de façon favorable ». Comprenez,
si vous voulez, que même leurs alliés considèrent les Tutsis comme des
menteurs.
Pourtant, être opportunément, par politique,
« favorable » à une ethnie n’a jamais empêché de se montrer raciste à
son encontre. On peut même apparaître « favorable » à un clan, tout
en armant discrètement son adversaire.
Le banquier Jack Sigolet [13] fit une démonstration convaincante
de ces opportunismes : il vendait le pétrole du Congo-Brazzaville en même
temps qu’il endettait ce pays pour les besoins de la Françafrique, en
hypothéquant ses futures productions pétrolières.
En parallèle, le banquier achetait des armes qu’il fournissait
aux deux clans de la guerre civile [14].
Est-ce à dire qu’il était « favorable » aux deux
clans ?
Les autorités coloniales sur lesquelles Péan s’appuie ont, par
ailleurs, démontré qu’elles ne rechignèrent pas à séparer deux groupes humains
sur la base de critères pseudo-scientifiques qu’elles empruntèrent au nazisme.
Au tour de Me Maingain, l’avocat belge de la partie
civile, de revenir, devant les juges, sur l’idée évoquée dans le livre de
Péan d’un « mensonge chez les Hutus par imprégnation. » Et de demander au
prévenu s’il considère que ce mensonge est « un peu plus prégnant chez les
Tutsis tandis qu’il le serait un peu moins chez les Hutus ? ».
Péan lui répond que « l’imprégnation est culturelle par
proximité. Cette culture », précise-t-il, « est devenue la culture du
Rwanda par imprégnation. » Maingain campe sur les portées de la logique de
l’absurde dont abuse son locuteur. A Péan : « Les Albanais du nord
sont-ils hutus ou tutsis ? ».
Face au mutisme du prévenu, Bernard Maingain pose autrement la
question : « Le dernier Mwami [15] du Rwanda n’avait pas d’enfant
mais un fils adoptif. » L’avocat marque une pause, puis interroge :
« Ce dernier était-il hutu ou tutsi ? ». Silence toujours du
banc de Péan.
Pierre Péan préfère narrer aux magistrats sa rencontre avec Antoine
Nyetera. « Tutsi, descendant du roi Kigeri III, il a », déclare-t-il
à la barre, « une excellente connaissance de l'histoire rwandaise et de
ses principaux acteurs. ». L’auteur de Noires fureurs, blancs menteurs,
complète son propos, en citant un document émanant du TPIR, assurant qu’il
« est considéré comme un « observateur
impartial des événements, mieux placé qu'aucun autre témoin pour clarifier
certains problèmes qu'un expert étranger ne peut appréhender » ».
A supposer que Nyetera soit effectivement impartial, un autre
problème ne va toutefois pas tarder à se poser. Le voici : Nyetera est
Tutsi. - En soi, ce n’est pas là que réside le problème. En tout cas pas pour
tout le monde - car, selon Péan, les Tutsis sont tous des menteurs, ce
qu’il tient notamment de Nyetera lui-même, qu’il cite dans l’ouvrage incriminé
aux fins de défendre cette thèse.
Le paradoxe n’a pas échappé à Dominique Sopo qui, à l’occasion de
la comparution de Nyetera à la barre, lui demandera si, au moment où il affirme
que les Tutsis sont des menteurs, lui-même étant tutsi, il ne serait pas en
train de mentir. Et Nyetera de lui répondre, au milieu d’une foultitude de
gestes : « Moi-même, en ce moment, je ne sais pas si je mens ou
non ! ». Je vous laisse le privilège d’imaginer le trouble que de
tels propos suscitèrent chez les juges devant qui Nyetera venait, tout de même,
de jurer « de dire tout la vérité, rien que la vérité. ».
L’incongruité des propos du témoin montre qu’il venait là d’être
repoussé dans ses cordes, acculé à composer avec un paradoxe connu et théorisé
depuis l’Antiquité : le paradoxe du menteur ou paradoxe du
Crétois.
Voici comment il se résume : quand un homme dit qu’il ment,
on ne peut se fier à son affirmation pour décider si ce qu’il dit à cet instant
est vrai ou faux.
En tout état de cause, Nyetera aura fini par craquer, entraînant
l’hilarité générale des juges, des avocats, de l’auditoire, ainsi que de votre
obligé. Quant à savoir si Péan a ri, c’est une autre affaire.
On peut être certain d’une chose, à défaut de décider de la
sincérité du Tutsi Nyetera, c’est que son impartialité supposée ne vaut rien judiciairement
tant qu’elle n’est pas couplée à la capacité de ce dernier de savoir quand il
ment et quand il ne ment pas.
Pour le surplus, si les juges acceptent de considérer, à la
demande du prévenu, que les Tutsis sont des menteurs, on n’est pas sorti du
tunnel.
Ou peut-être si : si la théorie de Péan tenait – ce que je
n’accepte de considérer que pour en démontrer l’ineptie – la Cour devrait
invalider les témoignages de tous les Tutsis, voire leur interdire l’accès à la
barre, au prétoire, au tribunal. Ne tenons-nous pas là, grâce à la maladresse
de l’infortuné Nyetera, la preuve empirique de ce que les écrits de Péan sont indubitablement
racistes ?
Et Nyetera est, ne l’oublions pas, au-delà de la cocasserie, l’une
des principales références de Péan-l’anthropologue à l’appui de la thèse qu’il
développe dans son ouvrage, celle du Tutsi menteur.
A défaut d’avoir circonscrit le débat à la question posée de
savoir si Péan aurait ou non repris à son compte un certain nombre de propos
racistes, le tribunal correctionnel se voit désormais saisi de la question additionnelle
de savoir si le Tutsi est un menteur ! Si ce n’est qu’il est des
questions… qui ne devraient jamais faire question.
On s’est bien, dans le nord de l’Espagne, posé celle de savoir si
les Indiens d’Amérique avaient une âme. Oui, mais ça, c’était il y a déjà… un
demi millénaire [16] !
A suivre …
Notes :
[10] Il s’agit d’Emmanuel Ruzigana. C’est sur les conseils d’un
certain Abdul Ruzibiza que Ruzigana confia à Libération s’être rendu à
Paris, le 29 mars 2004, direction le bureau du juge Bruguière. Ceci lui avait rapporté
l’obtention d’un visa pour l’Europe, lui permettant de vivre à ce jour en
Norvège.
Abdul Ruzibiza n’a, en dépit de l’aveu qu’il fit à Bruguière de
sa soi-disant participation au fameux « network commando », fait
l’objet d’aucune mise en examen pour complicité d’assassinat. Son nom
n’apparaissant pas même dans la liste des neuf Rwandais visés par les mandats
d’arrêt internationaux émis par le juge Bruguière.
[11] C’est la thèse que défend aussi bien Pierre Péan que le juge
Bruguière.
[12] Fier d'être français, Max Gallo, éd. Fayard, coll. Littérature générale, fév. 2006, 12 €.
[13] Président de la FIBA, banque de la société Elf.
[14] Cet exemple est tiré de L’envers de la dette (éd.
Agone, coll. Dossiers noirs, janvier 2002 ; 12,35 €), François-Xavier
Verschave.
[15] Mwami : roi du Rwanda.
[16] Il s’agit de la Controverse de
Valladolid qui, en 1550, opposa le dominicain Bartolomé de Las Casas et le philosophe Sepúlveda, dans la ville de Valladolid.