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Le tribunal et les quatorze Péans (2ème partie) (info # 010810/8)
Par Serge Farnel

Mercredi 08 octobre [12:29:00 UTC]

tutsie
© Metula News Agency










Les Albanais du nord sont-ils hutus ou tutsis ?


si

 

 

Péan-les-bons-tuyaux

 

Pierre Péan invite le tribunal à prendre connaissance des circonstances dans lesquelles il aurait appris, pour la première fois, que l’attentat du 6 avril 1994 aurait été l’œuvre de l’actuel président du Rwanda, Paul Kagamé. A l’en croire, il reçut, en 1996, les confidences d’un « ancien révolutionnaire panafricain », dont un ami lui aurait dit avoir fait partie d’un « network commando » mis en place par Kagamé aux fins d’abattre l’avion présidentiel.

 

Rappelons, à cet endroit, que le juge d’instruction français Jean-Louis Bruguière réalisa une enquête suite aux plaintes formulées par les veuves des pilotes du Falcon 50 abattu dans le ciel de Kigali. Dans la continuité de la publication de l’ordonnance de clôture de cette enquête, qui aboutissait à la culpabilité de Kagamé, l’émission de mandats d’arrêt à l’encontre de l’entourage de ce dernier, entraîna aussitôt Kigali à rompre ses relations diplomatiques avec Paris. Les autorités rwandaises sont, à ce jour encore, convaincues que cette action judiciaire, qu’elle considère avoir été à exclusivement à charge contre l’actuel président du Rwanda, a été téléguidée par le pouvoir français.

 

Devant le tribunal, Péan revendique le fait que « l'essentiel des conclusions du juge Bruguière » s’est trouvé faire partie du résultat de l’enquête qu’il avait lui-même publiée, six ans plus tôt, dans Le Nouveau Papier journal ; une enquête dont il regrette que « personne n'ait osé se faire l'écho des résultats. ».

 

Que ne juge-t-il cependant utile de rappeler à l’attention du tribunal, que c’est un certain Emmanuel Ruzigana [10] qui fit, par voie de presse, « écho » de l’ordonnance du juge Bruguière ? Un document que Péan revendique comme étant le reflet de sa propre enquête.

 

Il est, pour saisir cet épisode, nécessaire de savoir que le témoin du juge anti-terroriste venait, en lisant le journal, de découvrir que l’ordonnance en question  détaillait un pan de sa vie qu’il ignorait  jusque-là. Une période au cours de laquelle il était censé avoir fait partie de ce fameux « network commando », dont il déclara cependant n’avoir découvert l’existence qu’à l’occasion de la lecture de ses propres aventures sous la signature de Bruguière.

 

Est-ce vraiment un hasard si l'essentiel des conclusions de Bruguière apparaît également dans le résultat de l’enquête de Péan ? Difficile de croire qu’on n’est pas en présence d’un effet stéréo. D’autant plus difficile, qu’il faudrait aussi pouvoir se convaincre de la bonne foi, et de la bonne diligence de Bruguière, prétendument indépendant aussi bien du pouvoir français que de Péan, mais qui a jugé utile de supplémenter de force les dépositions des témoins avec les élucubrations de Péan !

 

Occultant le malaise qu’engendra, en son temps, la réaction publique du témoin abusé, Péan ne se prive pas pour autant de faire valoir aux magistrats parisiens que « ce sont les dissidents qui ont réussi à lever le voile sur la vraie nature du régime stalinien ! ».

 

Dans le cas du régime stalinien stricto sensu peut-être. Mais dans celui du Rwanda, le dissident en question ne sera parvenu à lever le voile que sur la supercherie de la méthode Bruguière, consistant à lui avoir fait dire publiquement ce que pourtant jamais il ne lui eut confié.

 

Ce serait donc suite à la confidence de l’ami d’un contact de Péan – dont le tribunal parisien n’aura pas droit de connaître le nom, pas plus que celui du contact -, que Péan-les-bons-tuyaux aurait, en 1997, écrit, pour la première fois, un « long papier », dans lequel il affirma que « Kagamé savait qu’il allait précipiter le chaos et entraîner son peuple dans un génocide [11]. ».

 

Péan va, un peu plus tard au cours de sa comparution, reprendre à la lettre cette thèse, qu’il énonce par ailleurs sur la quatrième de couverture de l’ouvrage incriminé, en déclarant au tribunal « si l’attentat a été perpétré par Kagamé, il faut revisiter l’Histoire ». Dont acte.

 

Ce qui impose de convenir en retour, que si l’attentat a, en revanche, été perpétré par des soldats français, en soutien aux extrémistes hutus, dans le but de donner le signal de départ au dernier génocide du 20ème siècle, c’est l’Histoire de France qu’il s’agira dès lors de revisiter dans l’urgence !

 

Encore ne pourra-t-on alors compter que sur des historiens n’évacuant pas la question au prétexte qu’elle serait susceptible de ternir l’image de la France, à l’instar de Max Gallo, qui la balaya d’un revers de manche dans l’introduction de son ouvrage Fier d’être français [12].

 

 

Péan l’enquêteur

 

Péan enquêta sur le Rwanda, partout sauf au Rwanda, affirmant avoir volontairement décidé de ne pas s’y rendre au prétexte qu’il considéra qu’il s’agissait là d’une « dictature sanguinaire » : « A quoi bon interroger les témoins dont on sait qu’ils ont peur du régime ? », se sonde-t-il devant le tribunal. Ce serait constitutif, à l’en croire, d’ « une faute professionnelle ».

 

L’auteur de cet article confirme, pour sa part, avoir passé près de six mois dans la région des Grands lacs. Qu’il y a joui de l’entière liberté, en tant que journaliste, d’interroger qui bon lui semblait, ce, aussi bien dans la capitale rwandaise que sur les collines éloignées de Kigali. Où il interrogea nombre de paysans qu’aucune personne ne lui avait jamais préalablement conseillé de rencontrer, mais vers qui il alla de son propre chef.

 

Comment ne pas se souvenir, par ailleurs, de la juge d’instruction Brigitte Raynaud, à qui le ministère français de la Défense avait déconseillé de se rendre au Rwanda dans le but d’y recueillir les témoignages de victimes tutsies ayant porté plainte contre l’armée française devant le Tribunal aux Armées de Paris ?

 

La grande muette avait fait valoir que des livres – parmi lesquels celui qui vaut aujourd’hui à Péan sa mise en examen - dont la sortie était alors imminente, allaient accuser l’actuel pouvoir rwandais et le rendre dès lors « très nerveux ».

 

La Défense française avait alors précisé ne pas être en mesure de lui assurer la sécurité dont elle avait bénéficié un peu plus tôt en Côte d’Ivoire ; Brigitte Raynaud rétorqua qu’elle avait « une grande habitude des voyages », ce qui ne fut pas pour grandir la bravitude de son confrère Jean-Louis Bruguière, qui maintient, à ce jour, avoir peur de se rendre au Rwanda.

 

Maître Forster, l’avocat français de la partie civile, dira, un peu plus tard, qu’ « il est des journalistes qui se seraient enorgueillis, au contraire, de braver ce régime présenté par Péan comme étant dictatorial ».

 

Mais le prévenu s’enorgueillit de tout autre chose à la barre : d’avoir « interrogé beaucoup de monde », sans toutefois juger utile de préciser au tribunal qui le juge le genre de personnages qu’il alla interviewer ailleurs qu’au Rwanda. Une belle engeance en vérité, composée de génocidaires détenus en Tanzanie par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) et d’un organisateur de massacres, recherché, aujourd’hui encore, par ce même tribunal. Un triste sire que Péan aura, quant à lui, eu le « privilège » de débusquer pour les besoins de son « enquête ».

 

Quand Lev Forster dit de Péan qu’il ne rencontre que ceux qui sont en accord avec lui, le prévenu lui rétorque : « Je mène mon enquête avec mon plan. » L’homme de robe s’enquiert derechef de savoir si son interlocuteur a, au moins, tenté de rencontrer les membres de l’association des rescapés du génocide en France. « Pour moi », lui répond mécaniquement Péan, « Ibuka, dans son ensemble, est une courroie de transmission du pouvoir dictatorial actuel à Kigali. »

 

C’est ce qu’il fallait savoir de la méthode des enquêtes de Pierre Péan et de ses chances de corriger scientifiquement les versions unilatérales de l’Histoire !

 

 

Péan l’anthropologue

 

Péan sait également se faire anthropologue quand il s’agit de tenter de persuader les juges que ce qu’il considère être de la manipulation de la part du Front Patriotique Rwandais (FPR), au pouvoir à Kigali, résulterait de la « culture du mensonge » à laquelle appartiendrait son président tutsi.

 

Et tant pis si le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, fait remarquer de la plainte dont il est question ici, qu’elle ne parle aucunement du pouvoir de Kagamé. « On serait donc », fait-il remarquer, « victime de toutes les stratégies de mensonge mises en œuvre par les Tutsis ? Ce qui, bien sûr, nous disqualifierait ? ».

 

Quand le président du tribunal attire l’attention de Péan-l’anthropologue sur le fait que toutes les références qu’il cite dans son ouvrage datent tout de même un peu, ce dernier lui renvoie, qu’aux fins de parler d’une culture, l’ « on ne saurait les faire commencer aux indépendances ».

 

Parmi les sources à l’aune desquelles il a construit sa thèse du Tutsi menteur par culture, figurent les autorités coloniales, dont Péan tient à indiquer qu’elles « s’appuyaient sur les Tutsis ». De telle sorte, explique le confrère, qu’« elles en parlaient de façon favorable ». Comprenez, si vous voulez, que même leurs alliés considèrent les Tutsis comme des menteurs.

 

Pourtant, être opportunément, par politique, « favorable » à une ethnie n’a jamais empêché de se montrer raciste à son encontre. On peut même apparaître « favorable » à un clan, tout en armant discrètement son adversaire.

 

Le banquier Jack Sigolet [13] fit une démonstration convaincante de ces opportunismes : il vendait le pétrole du Congo-Brazzaville en même temps qu’il endettait ce pays pour les besoins de la Françafrique, en hypothéquant ses futures productions pétrolières.

 

En parallèle, le banquier achetait des armes qu’il fournissait aux deux clans de la guerre civile [14].

 

Est-ce à dire qu’il était « favorable » aux deux clans ?

 

Les autorités coloniales sur lesquelles Péan s’appuie ont, par ailleurs, démontré qu’elles ne rechignèrent pas à séparer deux groupes humains sur la base de critères pseudo-scientifiques qu’elles empruntèrent au nazisme.

 

Au tour de Me Maingain, l’avocat belge de la partie civile, de revenir, devant les juges, sur l’idée évoquée dans le livre de Péan d’un « mensonge chez les Hutus par imprégnation. » Et de demander au prévenu s’il considère que ce mensonge est « un peu plus prégnant chez les Tutsis tandis qu’il le serait un peu moins chez les Hutus ? ».

 

Péan lui répond que « l’imprégnation est culturelle par proximité. Cette culture », précise-t-il, « est devenue la culture du Rwanda par imprégnation. » Maingain campe sur les portées de la logique de l’absurde dont abuse son locuteur. A Péan : « Les Albanais du nord sont-ils hutus ou tutsis ? ».

 

Face au mutisme du prévenu, Bernard Maingain pose autrement la question : « Le dernier Mwami [15] du Rwanda n’avait pas d’enfant mais un fils adoptif. » L’avocat marque une pause, puis interroge : « Ce dernier était-il hutu ou tutsi ? ». Silence toujours du banc de Péan.

 

Pierre Péan préfère narrer aux magistrats sa rencontre avec Antoine Nyetera. « Tutsi, descendant du roi Kigeri III, il a », déclare-t-il à la barre, « une excellente connaissance de l'histoire rwandaise et de ses principaux acteurs. ». L’auteur de Noires fureurs, blancs menteurs, complète son propos, en citant un document émanant du TPIR, assurant qu’il « est considéré comme un « observateur impartial des événements, mieux placé qu'aucun autre témoin pour clarifier certains problèmes qu'un expert étranger ne peut appréhender » ».

 

A supposer que Nyetera soit effectivement impartial, un autre problème ne va toutefois pas tarder à se poser. Le voici : Nyetera est Tutsi. - En soi, ce n’est pas là que réside le problème. En tout cas pas pour tout le monde - car, selon Péan, les Tutsis sont tous des menteurs, ce qu’il tient notamment de Nyetera lui-même, qu’il cite dans l’ouvrage incriminé aux fins de défendre cette thèse.

 

Le paradoxe n’a pas échappé à Dominique Sopo qui, à l’occasion de la comparution de Nyetera à la barre, lui demandera si, au moment où il affirme que les Tutsis sont des menteurs, lui-même étant tutsi, il ne serait pas en train de mentir. Et Nyetera de lui répondre, au milieu d’une foultitude de gestes : « Moi-même, en ce moment, je ne sais pas si je mens ou non ! ». Je vous laisse le privilège d’imaginer le trouble que de tels propos suscitèrent chez les juges devant qui Nyetera venait, tout de même, de jurer « de dire tout la vérité, rien que la vérité. ».

 

L’incongruité des propos du témoin montre qu’il venait là d’être repoussé dans ses cordes, acculé à composer avec un paradoxe connu et théorisé depuis l’Antiquité : le paradoxe du menteur ou paradoxe du Crétois.

 

Voici comment il se résume : quand un homme dit qu’il ment, on ne peut se fier à son affirmation pour décider si ce qu’il dit à cet instant est vrai ou faux.

 

En tout état de cause, Nyetera aura fini par craquer, entraînant l’hilarité générale des juges, des avocats, de l’auditoire, ainsi que de votre obligé. Quant à savoir si Péan a ri, c’est une autre affaire.

 

On peut être certain d’une chose, à défaut de décider de la sincérité du Tutsi Nyetera, c’est que son impartialité supposée ne vaut rien judiciairement tant qu’elle n’est pas couplée à la capacité de ce dernier de savoir quand il ment et quand il ne ment pas.

 

Pour le surplus, si les juges acceptent de considérer, à la demande du prévenu, que les Tutsis sont des menteurs, on n’est pas sorti du tunnel.

 

Ou peut-être si : si la théorie de Péan tenait – ce que je n’accepte de considérer que pour en démontrer l’ineptie – la Cour devrait invalider les témoignages de tous les Tutsis, voire leur interdire l’accès à la barre, au prétoire, au tribunal. Ne tenons-nous pas là, grâce à la maladresse de l’infortuné Nyetera, la preuve empirique de ce que les écrits de Péan sont indubitablement racistes ?

 

Et Nyetera est, ne l’oublions pas, au-delà de la cocasserie, l’une des principales références de Péan-l’anthropologue à l’appui de la thèse qu’il développe dans son ouvrage, celle du Tutsi menteur.

 

A défaut d’avoir circonscrit le débat à la question posée de savoir si Péan aurait ou non repris à son compte un certain nombre de propos racistes, le tribunal correctionnel se voit désormais saisi de la question additionnelle de savoir si le Tutsi est un menteur ! Si ce n’est qu’il est des questions… qui ne devraient jamais faire question.

 

On s’est bien, dans le nord de l’Espagne, posé celle de savoir si les Indiens d’Amérique avaient une âme. Oui, mais ça, c’était il y a déjà… un demi millénaire [16] !

 

 

 

A suivre …

 

 

Notes :

 

[10] Il s’agit d’Emmanuel Ruzigana. C’est sur les conseils d’un certain Abdul Ruzibiza que Ruzigana confia à Libération s’être rendu à Paris, le 29 mars 2004, direction le bureau du juge Bruguière. Ceci lui avait rapporté l’obtention d’un visa pour l’Europe, lui permettant de vivre à ce jour en Norvège.

 

Abdul Ruzibiza n’a, en dépit de l’aveu qu’il fit à Bruguière de sa soi-disant participation au fameux « network commando », fait l’objet d’aucune mise en examen pour complicité d’assassinat. Son nom n’apparaissant pas même dans la liste des neuf Rwandais visés par les mandats d’arrêt internationaux émis par le juge Bruguière.

 

[11] C’est la thèse que défend aussi bien Pierre Péan que le juge Bruguière.

 

[12] Fier d'être français, Max Gallo, éd. Fayard, coll. Littérature générale, fév. 2006, 12 €.

 

[13] Président de la FIBA, banque de la société Elf.

 

[14] Cet exemple est tiré de L’envers de la dette (éd. Agone, coll. Dossiers noirs, janvier 2002 ; 12,35 €), François-Xavier Verschave.

 

[15] Mwami : roi du Rwanda.

 

[16] Il s’agit de la Controverse de Valladolid qui, en 1550, opposa le dominicain Bartolomé de Las Casas et le philosophe Sepúlveda, dans la ville de Valladolid.

 

 

 

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