Il n’y a
pas eu d’échange de prisonniers, hier, entre Israël et le
Hezbollah, c’est le moment ou jamais d’introduire une dimension de
réalité dans le bazar aux sensations médiatiques qui vient
de se dérouler. Ce qu’il y a eu, c’est un troc de prisonniers contre les
restes de deux soldats hébreux assassinés sur le sol israélien
et transférés, déjà morts, dans un frigo libanais
pour servir de monnaie d’échange.
Il n’a
jamais été question de "libération" des deux
militaires, ni de leur "retour", ailleurs que dans les
espérances de leurs familles et dans les communiqués du
gouvernement.
Un
gouvernement, qui a encore une fois montré son incapacité à
gérer des négociations : Nasrallah n’avait strictement rien
en main, alors qu’Olmert possédait un jeu fourni. La différence a
résidé en ce que le leader chiite s’était défini
une ligne de conduite et qu’il l’a strictement suivie.
Jusqu’à
quelques minutes avant la remise des cercueils de Goldwasser et de Regev,
à Rosh Hanikra, le Hezbollah avait imposé un poker fermé
à l’Etat d’Israël. En d’autres termes, il avait posé comme condition
à la discussion : "ce que nous avons d’israélien chez
nous contre ce que vous avez de libanais chez vous, plus quelques
babioles". Aussi insensé que cela puisse paraître de la part
du gouvernement d’un pays sis au Proche-Orient, l’Etat hébreu a,
sciemment, accepté ce marché de dupes.
Durant les
deux ans qu’ont duré les tractations, Nasrallah s’est toujours
refusé à remettre au médiateur allemand la moindre
information relative à l’état des soldats israéliens en sa
possession. C’était "à prendre ou à laisser",
comme aux soldes de janvier, sauf qu’il s’agissait d’êtres humains ;
le Hezb a proposé à Jérusalem d’acheter un chat dans un
sac fermé et Jérusalem a accepté.
Mieux que
cela, Olmert et Cie ont participé volontairement à
l’escroquerie des Fous d’Allah, en répercutant à leur opinion
publique le vocabulaire frelaté – ah, les mots, les mots, ils font et
défont le monde ! – utilisé par Hassan Nasrallah. Jusqu’au
dernier moment avant l’échange, et même ensuite, à
l’occasion de la cérémonie destinée aux familles des
défunts qui s’est déroulée dans une base de l’armée
entre Nahariya et la frontière, nos ministres ont continué de
parler du "retour des garçons". Comme s’il existait une
quelconque ternissure à dire "restitution des corps de nos soldats".
En fait,
le cabinet savait depuis longtemps que Goldwasser et Regev n’étaient
plus de ce monde. Exactement depuis que l’ennemi avait présenté
les termes d’ouverture de la transaction : cinq détenus arabes et
des cercueils contre des Israéliens vivants, cela ne correspondait pas
au cours de l’Israélien pratiqué dans notre région. Il
suffit, pour s’en convaincre, de remarquer que l’exigence initiale du Hamas
pour la relaxe du caporal kidnappé Guilad Shalit consistait en la
libération de quatre mille terroristes jugés, purgeant leurs
peine dans nos prisons. Le "deal" devrait prochainement se conclure
autour de huit cents à mille détenus palestiniens contre la
délivrance de notre soldat.
Voici le
cours du jour de l’Israélien. On ne le connaît que trop bien, que
ce soit à Jérusalem, à Métula et dans toutes les
rédactions de presse du pays. De cela, il faut déduire que
l’attitude d’Ehoud Olmert lors de cette négociation a été
d’une stupidité absolue et ravageuse pour les intérêts
d’Israël. Il a laissé, sans suffisamment y réfléchir,
subsister l’espoir de revoir nos militaires vivants, alors qu’il savait aussi
bien que nous que cet espoir n’existait pas.
Ce
faisant, cette perspective, inventée par Nasrallah pour servir ses propres
desseins, a donné lieu à un débat biaisé au sein de
la société israélienne. Un public israélien
toujours prêt à échanger des prisonniers vivants
contre des assassins enfermés dans ses geôles. C’est sur la base
de cette supercherie qu’a vu le jour un lobby toujours plus puissant et bien organisé,
articulé autour des familles des défunts, et qui a poussé
le gouvernement à l’accord avec le Hezb.
On peut
dire que le gouvernement s’est auto-piégé ; hier, avant de
découvrir les bières de nos soldats, plus de soixante pourcents
de nos concitoyens se déclaraient favorables à l’échange.
S’ils avaient été informés de ses modalités
lorsqu’elles furent connues, je suis persuadé que la proportion aurait
été inversée et que le marché n’aurait pas eu lieu.
Car il
s’agit d’un marché aux conséquences catastrophiques. La plus
grave, à mes yeux, c’est que nous avons sacrifié notre monnaie
d’échange en vue d’obtenir la libération du navigateur Ron Arad
vivant, pour obtenir les restes de soldats que nous savions morts. Si ses
gardiens lui ont rapporté la nouvelle de l’échange d’hier, Arad,
qui croupit dans une prison iranienne depuis presque vingt-deux ans, a dû
comprendre qu’il finirait probablement ses jours en captivité.
Je viens
de parler de Ron Arad vivant, sur quelle base me le suis-je autorisé ?
Simplement, parce que nous possédons des preuves, dont des photographies
authentifiées, qu’en octobre 1986, après s’être
éjecté de son Phantom, l’aviateur était prisonnier
des chiites, vivant et en parfaite santé. Or, la logique veut que s’il n’a
pas été abattu par ses tortionnaires ou s’il n’est pas mort de
maladie, Ron Arad continue de vivre son supplice inhumain, privé de tout
contact avec le monde extérieur et sa famille, sans même mentionner
les privilèges garantis par les conventions internationales. Les
conventions en la matière étant respectées par les
régimes civilisés et non par les sadiques dégénérés
aux mœurs médiévales.
Ensuite,
il suffit de penser à nouveau au "cours de l’Israélien"
lors des échanges avec nos ennemis pour saisir que les Iraniens n’ont
aucun intérêt à exécuter le navigateur d’un avion,
dont le modèle n’est, depuis longtemps, plus en service dans notre
armée de l’air. Et s’il fut malade, je vous assure que les
médecins perses auront fait des prouesses pour le maintenir en vie.
Il est
possible qu’Olmert et ses ministres aient procédé à
l’enterrement d’Arad, sans raison politique ou humanitaire apparente. Mais, de
plus, ils ont introduit un dangereux paramètre de corruption conceptuel
dans la vie politique israélienne, en permettant aux familles
Goldwasser, Regev et Shalit de dicter sa conduite au gouvernement. Israël
s’est mise à mélanger l’émotionnel et le rationnel dans
son processus de prises de décision. C’est sans doute le signe de notre
intégration accélérée dans la mentalité moyenne-orientale,
mais en considération des risques existentiels qui nous menacent
actuellement, j’avoue que cela m’effraye un peu.
Hier, je
n’ai cessé de penser aux 160 familles des autres victimes
israéliennes de la guerre de 2006, dont le travail de deuil m’a
semblé entamé par la focalisation artificielle et
disproportionnée sur les familles d’Eldad et d’Ehoud. Par temps de paix,
au Luxembourg ou sur les Îles Seychelles, on pourrait comprendre cette
excitation, mais dans un pays qui a déjà perdu à la guerre
22 000 de ses femmes et de ses hommes, on est forcé d’avoir la mort
modeste.
En cas de
conflit impliquant l’Iran, le Hezbollah, le Hamas et la Syrie, la Ména
établit nos pertes probables, civiles et militaires confondues, entre 5
et 10 000 individus. En suivant les normes et la sur-sensiblité appliquées
aux cas Goldwasser et Regev, Israël ne s’en sortira pas ; autant
abandonner l’idée d’une opération en Irak et hisser le drapeau
blanc sans attendre, en espérant la miséricorde de nos ennemis. A
noter encore, sur ce point, que l’ensemble des media bleus et blancs ont
également délaissé leur rôle d’informateurs, pour
prendre la direction des affaires du pays, en compagnie des familles des
kidnappés morts.
Cette
situation n’est rendue possible que par la faiblesse insigne du 1er
ministre actuel, que son incompétence et ses démêlés
judiciaires poussent à la démagogie, aux négociations
à l’emporte-pièce et au non-exercice de ses obligations de
décision. Le principe physique de l’appel du vide est derechef
démontré : si ceux qui gouvernent omettent d’exécuter
leur tâche, les media et les groupes d’intérêts
l’exécutent à leur place.
Mais
pauvre d’Israël, dans la conjoncture actuelle, si elle est dirigée
par la rue, ses instincts et ses sautes d’humeur. Ce n’est plus uniquement une
question judiciaire : selon quelle norme de gouvernement le 1er
ministre devrait-il attendre d’être inculpé par un tribunal pour
démissionner ? Et l’éthique, bordel ! Le respect de
soi, le sens des responsabilités et l’intérêt de la
société ! La justice ne vient qu’après. La justice
n’est pas le critère unique du comportement politique, elle doit
demeurer un buttoir pour les cas extrêmes : Ehoud Olmert doit
partir. Terriblement tout de suite.
Car il a
permis à Hassan Nasrallah, qui n’avait toujours pas le moindre as dans
son jeu, mais de la suite dans les idées, de connaître le
triomphe, hier, à Beyrouth. Il avait dit qu’il obtiendrait la
libération de l’immondice humanoïde Samir Kuntar et le gouvernement
d’Israël lui a permis de tenir parole. Dans le monde arabe, qui a coutume
de ne se nourrir que de promesses creuses, ceci ne peut être
considéré que comme une victoire. Cheikh Hassan Nasrallah, le
leader arabe qui tient ses promesses et qui tourne Israël en bourrique, en
lui vendant un chat dans un sac fermé. Super Nasrallah, qui est devenu
l’idole de la rue arabe, l’exemple à suivre, l’honneur retrouvé,
etc. .
Super
Nasrallah, qui a transformé la justice israélienne en
échoppe de farces et attrapes, perdant ce qu’il lui restait de pouvoir dissuasif.
Les terroristes assassins d’enfants savent désormais qu’ils ne purgeront
pas l’entièreté de leurs peines dans les prisons
israéliennes, et que chaque heure qu’ils y passent leur sera
payée au centuple lorsqu’ils seront adulés – comme Kuntar à
Beyrouth – par le peuple arabe en liesse et la classe politique, au complet et
en grand apparat.
Ne
craignons pas de l’écrire, l’échange de mercredi a objectivement
rendu la société israélienne plus perméable aux
initiatives terroristes. La notion de justice s’en trouve elle-même
ébranlée, qui ne tolère pas qu’un assassin de fillettes
recouvre la liberté, alors que des droits communs continuent de payer
leur dette à la société. Pour être respectée,
la justice doit être appliquée également à tous, il
y va de sa crédibilité et, par conséquence, de la
probité du citoyen.
Fort
Nasrallah ! Il assassine huit soldats israéliens en transgressant,
par surprise, une frontière internationalement reconnue ; ses miliciens
récupèrent les restes de deux militaires qu’ils viennent d’assassiner ;
il déclenche une guerre lors de laquelle 1 500 Libanais perdent la vie
et un millier d’autres sont blessés, dans leur immense majorité
des miliciens, des terroristes et des petites mains de son organisation, qui se
retrouve décimée en août 2006 ; et en juillet 2008,
avec l’aide d’Olmert et de son gouvernement, il obtient la mainmise sur le
Liban. Le droit de veto sur les décisions de son cabinet.
Hier, sans
être présent physiquement, se terrant depuis deux ans de crainte
qu’Israël ne lui ouvre les portes de l’enfer, il réunit les
représentants de tous les courants libanais, le président
Suleiman [1], le 1er ministre Siniora qu’il avait encerclé il
y a deux mois à peine, le général Aoun, qui y a perdu son âme
et notre respect, tous les cheikhs, les imams et les chefs de toutes les
églises. Et à l’endroit précis – sur le tarmac de
l’aéroport de Beyrouth -, où la classe politique française
avalisait, il y a quelques semaines, son putsch sur le pays aux cèdres, Nasrallah
les force tous à embrasser une racaille, revêtue à la
hâte de l’uniforme de l’armée libanaise, dont la seule action
notable de son existence a consisté en l’assassinat d’une famille, dans
les conditions que vous savez maintenant.
Le
Hezbollah a réussi l’exploit, sans précédent depuis
l’élection de Bachir Gemayel, de générer, pour quelques
heures au moins, l’union sacrée des politiciens les plus hypocrites de
la terre, selon la formule inventée par notre camarade Michaël
Béhé et qui n’avait jamais été aussi bien
illustrée.
Réunir
autant de monde pour béatifier l’écrasement de la tête
d’une fillette de quatre ans, il fallait le faire, et il fallait surtout que
ses ennemis soient assez naïfs pour le laisser faire. Ce qui a
inspiré le commentaire approprié au naïf Ehoud Olmert – il
lui reste le sens inné de la formule - :
"Honte à la nation qui célèbre la libération
d’une bête humaine qui a fracassé le crâne d’un
bébé de quatre ans".
Une nation
dont l’armée est désormais mélangée à la
milice du Hezbollah, ce qui a fait balbutier à Mgr. Sfeir, le patriarche
maronite, "en général, un Etat possède une
armée, non pas deux". Il a raison Mgr. Sfeir, même s’il ne
fait qu’effleurer un problème qui va, sans doute, précipiter le
Liban vers sa perte.
Car, dans
le fief du Hezb, à Daaya, où l’organisation terroriste avait
réuni hier soir des dizaines de milliers de sympathisants pour recevoir
Kuntar, il y avait des milliers de drapeaux vert et jaune des Fous d’Allah,
quelques dizaines de drapeaux soviétique – on fait dans
l’éclectisme, au sud de Beyrouth ! - mais pas de drapeaux
libanais. Ceux qui ne souffrent pas de daltonisme liront là le projet
que Nasrallah réserve aux Libanais.
Lorsque
après avoir été libérés par Israël, les
ex-prisonniers libanais sont arrivés dans le village frontalier de
Nakoura, ils ont été accueillis par une haie d’honneur
composée de miliciens du Hezbollah faisant plusieurs fois le salut hitlérien,
et d’une section de la sécurité libanaise. Kuntar et ses acolytes
ont suivi, au rythme militaire, trois bannières strictement
ordonnées : Hezb devant, libanaise en retrait, et, quelques
mètres plus loin encore, celle de l’OLP.
Dans son
discours de bienvenue, qui n’a, bien entendu, pas été traduit par
les media occidentaux, l’imam du Hezbollah a affirmé que Kuntar n’avait
pas été détenu par Israël mais par l’ensemble des
nations occidentales. Que le Hezbollah n’avait pas vaincu qu’Israël, mais
l’ensemble desdites nations. Que le Liban, qui avait été faible auparavant,
avait été transformé en fer de lance de la Guerre Sainte
mondiale.
Face
à cette profession de foi, on peut choisir entre diverses
postures : mettre en doute notre transcription, ne pas les prendre au
sérieux, ne pas les croire ou s’inquiéter de leur projet, ce que
je vous conseille de faire.
Les
évènements d’hier posent problème. Tout en sachant fort
bien qu’il existe au Liban de très nombreux êtres sensibles,
courageux et moraux, à l’instar de notre camarade Béhé,
des intermittents de la Ména libanaise, et de certains autres
confrères, qui faisaient ce matin un compte rendu
dégoûté des cérémonies d’hier, il y a fort
à parier que la réception réservée au bourreau Kuntar
va modifier les relations entre Israël et le Liban.
Mon
interprétation de ce changement me mène à affirmer, qu’en
cas de nouveau conflit induit par Nasrallah, Tsahal prendra beaucoup moins de
risques afin d’épargner les communautés non chiites du Liban.
Jusqu’à hier, les Israéliens ressentaient de l’indifférence,
voir une certaine empathie pour leurs voisins du Nord. Depuis les images de
mercredi, ces sentiments ont tourné à la pitié, au
dégoût voire à la haine. Des sentiments incités par l’antijuivisme
primaire qu’ont exprimé, ou endossé, les représentants de
toutes les institutions libanaises à l’Aéroport Rafic Hariri. Nul
doute que si le Liban se laisse emporter dans la Djihad de Nasrallah, il va vraiment
connaître la signification des destructions massives.
L’Occident
a regardé l’adulation d’un tueur d’enfants par un pays entier, qu’il
croyait partiellement occidentalisé, avec circonspection. A l’Elysée,
on avait du mal à croire que Michel Suleiman, qui embrassait Kuntar sur
le tarmac, étreignit Nicolas Sarkozy il y trois jours seulement. Hier,
les déclarations de Suleiman étaient plus proches de l’appel
à la Guerre Sainte que de l’esprit de l’Union des Pays du pourtour de la
Méditerranée. "C’est à désespérer de
ces cons…" a soufflé à l’un de nos relais à Paris un
proche conseiller de Sarkozy.
Quant
à Israël, si elle entend survivre dans son environnement hostile, elle
a meilleur temps de reconsidérer très rapidement ses
priorités conceptuelles et d’assainir et rehausser les rangs de sa
classe politique. Car faire plus mal et plus dangereux qu’elle n’a fait durant ce
round d’affrontement avec le Hezbollah me paraît impossible.
Note :
[1] En
dépit de ce qui se lit un peu partout, notre camarade Michaël
Béhé insiste sur l’orthographe "Michel Suleiman" (et
non Sleiman) du nom de son nouveau président. Pour avoir suivi hier les
reportages d’Al Jazeera et d’Al Manar, la chaîne du
Hezbollah, nous ne pouvons que lui donner raison. (La rédaction).