Pas de pierres, des fusils-mitrailleurs
Le Liban
se réveille, ce jeudi matin, dans une situation très proche de la
guerre civile. Durant la journée d’hier, une pseudo manifestation de la
Confédération Générale des Travailleurs du Liban CGTL
– par ailleurs annulée par ses organisateurs – a servi de
prétexte aux organisations chiites pour faire descendre la violence dans
nos rues.
Les heurts
les plus importants se sont produits dans les zones mixtes - sunnites-chiites –
d’al-Mazraa, et, près du centre ville, à Ras El-Nabeh et à
Noueiri. Les émeutiers chiites étaient cette fois armés
jusqu’aux dents, la Kalachnikov en bandoulière et les keffiehs blancs et
noirs sur le chef, ne laissant apparaître que les yeux.
Lors de
ces incidents, des miliciens chiites ont attaqué à la grenade
antichar une permanence politique du Courant du futur, le parti du 1er
ministre sunnite, et l’ont ensuite investie.
L’armée
a fait de timides apparitions entre les protagonistes, tirant des coups de feu
en l’air, pour tenter de faire cesser les affrontements. En revanche, à
l’entrée des quartiers chrétiens, des soldats, pratiquement tous
chrétiens, sunnites et druzes, ont établi de véritables
barrages de sacs de sable et ont pris position en vue de s’opposer à un
assaut.
A l’arrière-plan,
les miliciens des Forces Libanaises (chrétiennes) et du PSP (druze), qui
n’ont pas pris part aux affrontements, se sont placés en état d’alerte
maximal.
Il n’y a
strictement rien de spontané dans ces incidents, totalement
noyautés par le Hezbollah, sur place, et téléguidés
à distance par Damas et Téhéran. Les opérations et
les affrontements se déroulent selon un schéma très
clairement stratégique.
Durant la
journée d’hier, des dizaines de gros camions, venus de la banlieue sud
(chiite) ont déversé des tonnes de sable sur les axes principaux
menant à la capitale, les rendant impraticables à la circulation
automobile et aux mouvements de l’armée.
Dans le
courant de l’après-midi, lorsque les miliciens reçurent l’ordre
de Nasrallah de rouvrir la route du port, les mêmes poids lourds,
accompagnés de pelles mécaniques, sont venus
récupérer les monticules de sable.
Partout
dans la capitale, des jeunes gens, certains dès l’âge de treize
ans, brûlaient des pneus, renversaient des poubelles et provoquaient les
forces armées, aux cris de "Nous, nous faisons peur aux
Israéliens, alors vous, vous êtes des soldats de pacotille !".
La prise de l’aéroport
Les
désordres graves que je viens de relater ne sont toutefois rien,
comparés à la saisie par le Hezbollah de l’Aéroport
International de Beyrouth. C’est là tout l’enjeu de la crise actuelle.
En effet, le gouvernement avait, finalement, en début de semaine,
décidé d’enquêter sur le réseau de communications
parallèle et illégal, établi dans le pays par le Hezb,
avec le concours actif de techniciens venus d’Iran.
Ils
avaient même iranisé l’aéroport, la porte d’entrée
quasi incontournable du pays, en y constituant un système sophistiqué
de caméras de surveillance. De fait, tout voyageur à destination
de Beyrouth peut être examiné, en temps réel, par les
agents du Hezb, de la Syrie et de l’Iran.
Non
seulement les personnes proches du gouvernement et les ressortissants des pays
s’opposant à l’Axe du Mal se placent en sérieux péril en
transitant par l’aéroport, mais, de plus, aucun homme d’affaires
occidental sensé ne prendra le risque de se savoir épié et
fiché par les séides de la révolution islamique, même
s’il n’a strictement rien à se reprocher et s’il ne fait pas de
politique.
Cette
mainmise des milices prosyriennes sur l’aéroport leur permet
également d’orchestrer la contrebande d’armes et de munitions
destinées au Hezb ainsi qu’aux alliés palestiniens de Damas, tout
en menaçant l’approvisionnement de l’armée
régulière, de l’aide internationale et des envois, en provenance
de Jordanie et d’Arabie saoudite, à destination des milices sunnites.
L’homme
qui a géré le transfert du contrôle de l’aéroport au
Hezbollah et à ses patrons est le responsable de la
sécurité de l’aéroport, un général de l’armée
libanaise répondant au nom de Wafiq Choucair.
Ne pouvant
se permettre de céder les clés du Liban aux supplétifs de
Damas et Téhéran, notre gouvernement a pris la décision de
démettre Choucair de ses fonctions. C’est cette ordonnance qui a mis le
feu aux poudres – autour d’un enjeu à caractère hyper
stratégique, donc – et non de soi-disant revendications salariales.
En
réponse à la décision gouvernementale, le Hezbollah a
coupé l’autoroute menant à l’aéroport, qui se situe lui-même
en plein bastion du Hezb., dans la périphérie sud de la capitale.
Cette
action a causé l’isolement de 200 passagers arrivés de l’étranger
et bloqués dans le terminal. De plus, le transporteur national, la MEA,
a décidé de suspendre tous ses vols, au moins jusqu’à midi
aujourd’hui.
Un putsch rampant
Le Hezbollah
exige désormais la réhabilitation de Choucair dans ses fonctions
pour desserrer son étreinte autour de l’aéroport : un
véritable chantage ! Plus encore, après s’être
arrogé le privilège de décider d’engager tous les Libanais
dans des guerres contre Israël, voici que le Hezbollah exige
désormais de contrôler le trafic des passager à destination
et en partance du Liban, de même que le fret aérien.
Il est
bien clair que le gouvernement en place ne peut accepter le diktat sans jeter l’éponge
sur l’exercice de sa souveraineté. Mais la situation est
délicate. L’armée est à deux doigts de l’implosion :
hier, des unités prosyriennes ont distribué 250 uniformes des
Forces de Sécurité Intérieure à des miliciens
chiites encerclant l’aéroport. Il est vrai que les FSI ont
été façonnées par l’ex-occupant syrien selon ses
intérêts.
A ce
propos, j’ouvre une parenthèse pour mettre le public en garde contre les
communiqués de l’AFP concernant la situation dans notre pays ;
ils ne sont guère plus fiables et objectifs que ceux traitant des
événements de Palestine. J’en veux pour preuve la
dépêche de cette nuit, signée Rana Moussaoui, qui
attribue à la Syrie le titre d’ "ex-puissance de tutelle". Cela
équivaut précisément à affirmer que l’Allemagne, de
1940 à 1945, était la puissance tutélaire de la France. En
fait, la Syrie a combattu notre armée nationale, l’a vaincue et a
occupé militairement notre pays. Maintenant, par sbires
interposés, elle refuse de se plier aux résolutions du Conseil de
Sécurité et de nous rendre notre indépendance. Je ne
connais pas ce qui et ceux qui dictent les contrevérités à
l’Agence France Presse au Proche-Orient, mais elles sont si extrêmes
que quelqu’un d’autorisé devrait urgemment y mettre son nez.
Parenthèse
fermée. Crise ouverte. Que peut faire le gouvernement ? Pas grand-chose.
S’il fait machine arrière, il perdra instantanément, lui aussi,
toute espèce de crédibilité.
Alors qu’on
s’attend à ce que le Hezb étende, aujourd’hui et dans les jours
à venir, sa présence armée à d’autres de ses zones
d’influence, on remarque que – contrairement à ce qu’il avait fait lors
des crises précédentes – le gouvernement n’a pas
décrété le couvre-feu. De même, et c’est
également un changement, les ministres, ainsi que les chefs des
formations du bloc du 14 mars, n’appellent pas à l’apaisement.
Je ne veux
pas parler au nom de la plupart des Libanais, de peur d’accaparer un sentiment
dont je ne suis pas le dépositaire. Mais je peux parler d’impressions,
et la mienne est que les Libanais non chiites en ont ras-le-bol de subir le
Hezbollah et Amal. Il règne, ce jeudi matin à Beyrouth, une odeur
de "si c’est la bagarre qui veulent, ils vont l’avoir".
Ils
parlent du cœur, par impulsion, par lassitude de voir les chiites
paralyser leur existence depuis plus d’un an. Mais tout ceci se déroule
dans une sorte de vivarium, scruté en permanence par les voisins syriens
et israéliens, les contingents de l’ONU, sur terre et sur mer, les
Iraniens, les Etats arabes sunnites, et l’armada américaine, qui mouille
toujours face à Beyrouth.
Quelque
part – je ne saurais exactement dire où – se situe le seuil d’internalisation
de nos affrontements domestiques. Une vraie poudrière, tant aucun des
deux camps – les islamo-syriens et leurs alliés libanais, les
Occidentaux et les leurs - ne peut concevoir l’abandon de notre pays-confetti
à la partie adverse.