En cette
veille de l’anniversaire de l’Etat d’Israël, je suis, comme chaque
année, divisé entre deux sentiments : l’amertume d’avoir
perdu ma terre et l’amertume d’être incapable de constituer un Etat. Dans
mon esprit, ces deux sensations demeurent distinctes, et mon ressentiment
s’adresse plus à moi-même et aux dirigeants de la cause
palestinienne qu’aux Juifs.
Certes, il
y eut la première guerre, celle que mes camarades israéliens de
la Ména appellent la Guerre d’Indépendance, et que nous nommons
la Nakba, le désastre. D’un point de vue historique, il est clair
que les Juifs se sont emparés de plusieurs villes cent pour cent arabes,
telles Haïfa, Jaffa, ou encore Beer Sheva. Paradoxalement, leur
enracinement historique était plus dense à Gaza et Hébron
que dans ces villes devenues israéliennes.
Ces
conquêtes ont-elles donné lieu à des massacres, comme des
historiens arabes et plusieurs néo-sionistes l’affirment ?
Difficile de trancher. Il y eut des morts, assurément, mais des deux
côtés, les Juifs perdant un centième de leur population
lors de ce conflit. Est-ce que la Haganah a perpétré des
assassinats de sang froid contre des civils sans armes ? Selon des anciens
de Galilée, que je juge dignes de foi, les combattants juifs auraient
effectivement abattu quelques hommes désarmés, à l’issue
d’affrontements. Combien ? Quelques dizaines tout au plus, ce qui nous
laisse loin de la présentation propagandiste de la Haganah sous les
traits d’une seconde Waffen SS.
Ceci dit,
les crimes de guerre demeurent des crimes de guerre, et ils ont
été perpétrés des deux côtés, avec une
férocité que je qualifierai toutefois de relativement retenue. A
ce propos, il est peut-être utile de mentionner que le différend
israélo-arabe, depuis ses origines durant le dernier tiers du 19ème
siècle, n’a pas fait plus de 80 000 morts, civils et militaires de tous
les belligérants et de tous les conflits confondus. Dans ce chiffre, environ
22 500 des victimes étaient juives ou israéliennes, ce qui met un
peu de plomb dans l’aile des statisticiens instrumentalistes de l’agence de
presse française AFP. Proportionnellement, n’en déplaise
à ces messieurs, Israël a payé sa part de la
tragédie.
Quant
à savoir si les miliciens hébreux de la Nakba ont pratiqué
des massacres à proprement parler, je crois qu’il faille
honnêtement répondre à cette interrogation par la
négative. Il y eut bien des massacres réciproques, comme à
Deïr Yassin et au Goush Etzion, mais ils furent limités dans l’espace
et le temps, réalisés par des extrémistes des deux bords
ou des irréguliers excités par l’odeur du sang. Ils ne furent en
aucun cas symptomatiques de ce conflit.
Ce qui le
fut, en revanche, c’est la volonté de la direction du pré-Etat d’Israël
de pousser mes frères et mes parents hors des frontières de la
Palestine mandataire. Il est historiquement certain, qu’en plusieurs endroits,
les miliciens hébreux ont incité les habitants à
délaisser leurs maisons. Ces incitations ont été à
la fois verbales et l’objet d’actes d’intimidation, dont les quelques
exécutions sommaires, que j’ai évoquées
précédemment, ont constitué les manifestations les plus
violentes. Des dizaines de villages arabes ont été ainsi
réduits à l’état de ruines.
Mais la
direction du Foyer national juif, à la tête duquel officiait David
Ben Gourion, et ses hommes armés, n’ont pas été les seuls
à inciter les Arabes à quitter leurs villages et leurs quartiers.
Il est également historiquement avéré que les Etats
arabes, ainsi que des organisations panarabes, ont invité les
populations à trouver un refuge temporaire dans les pays limitrophes "pendant
que les armées régulières d’Egypte, de Transjordanie, de
Syrie et du Liban écraseraient militairement l’entité sioniste
à peine formée".
Les
entités arabes dont je fais état ne se sont pas contentées
de la parole : à diverses reprises, comme à Haïfa et dans
les villages côtiers, elles ont envoyé des bateaux afin de
recueillir les Palestiniens et les amener dans des lieux de refuge,
principalement au Liban. Dans plusieurs cas, des villageois, constitués
en milices d’autodéfense, se sont heurtés aux ordres arabes d’évacuation.
Dans certains villages, une partie de la population est montée dans les
navires, alors qu’une autre est demeurée sur place pour combattre les
Juifs. Fréquemment, les milices constituées s’en furent
acquérir des armes en les payant de leur poche.
Aujourd’hui,
dans les deux camps, on amplifie naturellement les faits qui renforcent les
ethos nationaux et ont tait ceux qui ne parlent pas en leur faveur.
Reste que
ce sont des décisions arabes, qui ont à la fois acculé le
tout jeune Etat d’Israël à la mer, et qui lui ont donné l’occasion
de judaïser des parties du territoire afin de constituer une
continuité géographique liant les différentes zones de
forte implantation juive.
Car le
fait le plus marquant de cette page d’histoire, que les historiens antisionistes
omettent scrupuleusement de mentionner, réside en ce que le 29 novembre
1947, l’ONU vota le "Plan
de partage", qui divisait le pays en deux Etats distincts, l’un arabe,
l’autre juif. Avant cela, il n’y avait pas d’Etat en Palestine, il n’y eu que
des occupations étrangères.
Les
puissances arabes, persuadées de leur supériorité
militaire, rejetèrent à l’unisson la décision onusienne,
alors que la direction sioniste l’accepta sans conditions. A consulter la carte
issue du Plan de partage, on se rend compte qu’Israël, dans ces
frontières, était à la fois ingérable et
indéfendable, morcelée et noyée dans un environnement
hostile. Si nous n’avions pas commis l’impair de rejeter la résolution
de l’ONU, nous aurions eu, dès 1947, un Etat de Palestine, et les Juifs
auraient été, à brève échéance, pour
survivre, contraints d’accepter l’idée d’une fédération, l’itinéraire
le plus court vers l’Etat multiconfessionnel dont on a tant parlé
ensuite.
[Pressez ici pour déplier
la carte originale du Plan de partage]
Une lointaine occasion manquée
A noter
que, bien entendu, la Guerre d’Indépendance/Nakba n’aurait pas eu lieu
si les Arabes avaient accepté le partage, et les violences dont j’ai
traité auparavant ne se seraient pas produites. Causalement, on est
amené à déduire que c’est le refus arabe qui a conduit
à l’exil une bonne part des Palestiniens et à l’essor d’Israël.
Depuis,
chaque fois que s’ouvre une fenêtre de négociation, la partie de
territoire qui nous est proposée pour y établir un Etat est plus
restreinte. Réduite à la fois par l’extension naturelle de l’Etat
constitué qu’est Israël et par sa la posture de suprématie
que lui confère sa puissance économique et militaire.
C’est le sujet
de ma plus grande amertume : nous nous sommes montrés incapables de
saisir notre chance et de fixer notre destin national en établissant un
Etat. Nous sommes, quelque part, restés collés en 1947, nous
persuadant nous-mêmes que nous parviendrions un jour à
éradiquer Israël. Dans l’entre-temps, la Palestine juive,
étatisée, est devenue une puissance à la pointe de la
technologie mondiale, et nous, sous bien des aspects, nous n’avons guère
évolué depuis que les armées des grands frères
arabes se firent toutes éconduire par quelques brigades de partisans, à
peine armés, portant l’étoile de David.
Désormais,
ce n’est pas de savoir si nous allons construire notre Etat sur 93 ou sur 97%
du territoire gagné, en 1967, par Israël sur l’armée du roi
Hussein qui compte, c’est ce que nous allons y faire ; ce qui importe, c’est
avoir un Etat. Un lopin de terre qui s’appelle Palestine, sur lequel nous
pourrons commencer à nous construire et à inverser la courbe des
calamités et des effets du temps, lorsqu’il est inutilisé.
L’Allemagne
et le Japon, entièrement détruits à l’issue du second
conflit mondial, on créé des économies parmi les plus
dynamiques de la planète. La Palestine, quant à elle, n’a jamais
connu des situations de destruction comparables, mais elle est restée
bloquée par le désir d’anéantir Israël plutôt
que la nécessité de se bâtir et d’assurer la
prospérité de ses habitants.
A regarder
l’histoire, on en vient à douter que nos dirigeants aient jamais
ressenti la ferme intention d’établir notre Etat. Ou peut-être
ont-ils manqué des ressources énergétiques et visionnaires
indispensables à quitter leurs chimères pour devenir Etat. Peut-être
n’ont-ils pas eu – n’ont-ils toujours pas – le courage indispensable de prendre
les décisions briseuses de mythes. Peut-être, pour en finir de
cette énumération, ont-ils craint les échecs de l’accomplissement
d’une société civile, et de ne plus pouvoir en rejeter toutes les
raisons sur le voisin sioniste.
Car depuis
1948, la Nakba se poursuit. Nous sommes devenus un peuple de pillards et de
corrompus, un peuple de violents et de grandes gueules, toujours prompt
à pendre des traîtres présumés à nos lampadaires.
Le califat de Gaza est l’aboutissement de tous nos mauvais choix, s’illustrant
par un pouvoir de losers islamistes, incapables de produire le moindre projet de
survivance pour un million trois cent milles de nos frères. Car, pour
autant que je le comprenne, lancer des roquettes sur les habitants d’une paisible
région reculée d’Israël ne remplace pas un projet d’avenir.
En revanche, il l’enterre bien.
Si j’en
veux historiquement à Israël, je ne la hais plus. Elle n’est pas la
cause de notre incapacité à nous tenir debout. Je dirais, au
contraire, qu’elle est notre voisine la moins hypocrite. Aujourd’hui, je dis
que nous avons besoin de nous entendre avec les Juifs et de demander à
partager le savoir faire qu’ils ont développé pendant que nous jouions
à la guerre. Comme les Européens de l’Est pour ceux de l’Ouest,
à nous de procurer à Israël un réservoir de main-d’œuvre
à meilleur prix, jusqu’à ce que nous comblions nos retards et que
nous phagocytions, à notre tour, la Jordanie, la Syrie et l’Irak. Ainsi
fonctionne la finance du monde.
Je vois la
présence des Israéliens dans notre proximité
immédiate comme un bienfait et refuse de passer soixante années
supplémentaires à tenter de les pousser à la mer. D’ailleurs,
la plupart de ce qui fonctionne plus ou moins correctement, dans notre "autonomie",
est inspiré de leurs modèles.
Israël
fête ses 60 ans d’indépendance, la Palestine, elle, pleure soixante
ans de Nakba. Et non : soixante ans depuis la Nakba.