Le
gouvernement israélien a transmis à l’Administration U.S des
images, filmées depuis ses avions sans pilotes, sur lesquelles on
distingue nettement des soldats égyptiens, occupés à aider
les miliciens du Hamas à transporter du matériel de guerre par un
tunnel de contrebande. Or, d’après les clauses du traité de paix
entre le Caire et Jérusalem, l’Egypte est censée empêcher,
au contraire, ce genre de trafic.
Ces films
sont produits par les Israéliens un jour avant le déplacement de
leur ministre de la Défense à Sharm-El-Cheikh, où il y
rencontrera, entre autres, le président Moubarak. Ils surviennent
également au moment où le Caire réclame un amendement au
traité de paix, pour lui permettre d’envoyer d’avantage d’hommes aux
confins de Gaza, afin, selon les Egyptiens, d’améliorer leur prise en
charge de la frontière.
En
réponse au film israélien, l’armée de Pharaon a fait connaître
qu’elle avait acquis, à prix d’or, un système américain
destiné à localiser l’emplacement des tunnels. Cet achat s’est
fait avec l’argent de l’aide étasunienne attribuée à l’Egypte,
dont l’une des conditions d’utilisation implique que ces fonds doivent
être impérativement dépensés à se procurer
des produits américains.
Il s’agit,
sans doute, d’un geste de bonne volonté du Caire en direction de
Washington, qui a déjà, durant l’année qui se termine, procédé
à une baisse de son aide à l’Egypte, précisément
pour sanctionner l’attitude de l’armée de Moubarak dans la région
de Rafah. Les images fournies par le renseignement hébreu pourraient
valoir une nouvelle tirée de bretelles au raïs, si ce n’est pas une
réduction supplémentaire du soutien économique dont il
bénéficie.
Ce,
à moins, bien sûr, qu’Ehoud Barak, à son retour d’Egypte,
puisse annoncer au président Bush un changement radical dans la gestion,
par ses interlocuteurs de demain, du problème de la contrebande avec les
islamistes de Gaza. C’est, plus que probablement, là qu’il faux chercher
la vraie raison du choix du moment de l’envoi de ces images accablantes.
L’ambiguïté
du rôle de l’armée égyptienne à la frontière
pèse d’un poids stratégique sur tout ce qui se déroule
entre le Hamas et Israël, mais aussi, ne l’oublions pas, entre le Hamas et
le Fatah.
En ce qui
concerne Israël, c’est on ne peut plus simple : si l’Egypte
respectait ses engagements, les islamistes ne pourraient pas confectionner de
Qassam. Ils ne les tireraient pas sur la ville de Sderot, le gouvernement
israélien n’aurait pas imposé des sanctions économiques
contre Gaza, et il n’en serait pas à envisager des options militaires
pour assurer la sécurité de ses administrés.
De plus,
Jérusalem pourrait se contenter d’accepter une trêve avec le
Hamas, puisqu’une tahadiyeh ne pourrait pas, si la courte
frontière entre Gaza et l’Egypte était hermétique, servir
aux miliciens islamistes à se réarmer et à se
réorganiser.
Politique-fiction ?
Certes non, il s’agit uniquement d’expliquer les dégâts
causés par le non-respect par le Caire de la chose signée. La
situation stratégique, au regard des accords passés, devrait
être fort différente de ce qu’elle est en raison du défaut
égyptien.
J’ai
écrit, dans des articles précédents, que Hosni Moubarak ne
possédait pas l’autorité nécessaire afin d’obliger ses
propres troupes à lui obéir. J’aimerais compléter ainsi
cette proposition : si le raïs décidait que
l’herméticité de cette frontière constituait une
priorité absolue pour le maintien de son régime, il pourrait
envoyer des contingents d’élite, capables de mettre fin à la
contrebande. On est donc véritablement en présence d’une
décision politique prise sur les bords limoneux du Nil.
Une
décision qui ne traduit ni la cohérence, ni la rectitude du
pouvoir égyptien. Moubarak montre ainsi qu’il n’a jamais souhaité
le règlement du problème palestinien. Il est fréquemment
intervenu, certes, par l’entremise de son chef du renseignement, Omar Suleiman,
afin que l’Autorité Palestinienne ne finisse pas dans une implosion
cataclysmique, mais il agit, on le voit aussi, pour que l’affrontement
Hamas-Israël ne cesse pas, et pour que les milices islamistes ne
disparaissent pas de l’échiquier moyen-oriental.
En fait,
Moubarak apprécie de voir les Israéliens constamment
affairés à contenir les attaques islamistes ; de ne pas voir
s’instaurer une période de calme militaire entre tous les Palestiniens
et l’Etat hébreu, qui serait propice à l’instauration de la
discussion nécessaire sur ce que l’on nomme maintenant les questions du
"foyer du conflit israélo-palestinien".
Moubarak
poursuit, ce faisant, le dessein traditionnel de l’Egypte, de s’imposer comme
la seule grande puissance arabe et régionale. Pour y parvenir, il a
besoin d’un Israël faible, rapetissé à des dimensions lilliputiennes,
cessant d’être la plus grande puissance du Moyen-Orient, pour devenir un
confetti du genre de Hong-Kong ou de Singapour. Il a également besoin
d’un conflit inter palestinien qui dure, car qui dit conflit inter arabe, dit
nécessité de l’intervention de LA grande puissance arabe, pour y
mettre fin.
Voilà
pourquoi l’Egypte n’assure pas la sécurité de sa frontière
avec Gaza. Cela lui vaut d’autres bénéfices annexes, tels que des
commissions pour ses marchands de canons et ses entreprises de transport, le
soutien du régime en place par le QG de l’islamisme sunnite,
constitué dans l’université d’Al-Azhar du Caire, et
contrôlant, cent fois plus que Ben Laden, les agissements, à
l’échelle mondiale, de la nébuleuse terroriste connue en Occident
sous le nom d’Al-Quaëda.
Evidemment,
la perméabilité de la ligne Philadelphie ne vaut pas à
Moubarak que des avantages, on l’a déjà vu, de par la
colère qu’elle suscite sur les bord du Potomac. De plus, cette
perméabilité est synonyme d’instabilité et
d’activités terroristes dirigées contre le pays de l’embouchure
du Nil et ses habitants : l’économie égyptienne paie ainsi
un lourd tribut aux diverses attaques islamistes menées contre les
touristes occidentaux fréquentant ses plages paradisiaques. Or Omar
Suleiman sait parfaitement que ces assassinats ont été
préparés depuis Gaza, avec des explosifs de contrebande, et
qu’ils privent désormais l’Egypte de 20% de ses revenus bruts. C’est
énorme.
La
politique de Caire ne brille pas non plus par sa cohérence, je l’écrivais
il y a quelques instants. Pour la comprendre, il faut connaître un peu le
pays des pyramides, savoir que, si l’Egyptien moyen est probablement l’un des
êtres le plus souriant, serviable et pacifique de la planète,
l’oligarchie au pouvoir depuis la révolution est mue uniquement par la
sauvegarde de ses privilèges, par le mépris et même la
haine de tous ceux qui n’en font pas partie. Elle haït Israël et les
Juifs, bien sûr ; il n’y a qu’à consulter, n’importe quel
jour de la semaine, les caricatures d’inspiration nazie, faisant florès
dans la presse cairote – il n’existe pas de presse libre en Egypte – pour s’en
assurer.
Elle
haït la minorité chrétienne copte, dont les droits
rétrécissent comme une peau de chagrin. Les voisins soudanais
réfugiés sur son sol, sur lesquels la police de Moubarak fait
volontiers et impunément des cartons chaque fois qu’une occasion se
présente. Les homosexuels, qui croupissent, sans faute, par milliers
dans les prisons du régime. Les Occidentaux et les Américains,
traités avec hauteur et mépris par les oligarques, qui
n’hésitent jamais à stigmatiser leur modèle de civilisation
"en faillite". Les Saoudiens "qui reçoivent "tout"
de l’Egypte et qui ne partagent rien des revenus du pétrole", et
nous, les Palestiniens, bien entendu, qui n’évitons pas la haine de la
classe dirigeante du Caire.
Il est
d’ailleurs significatif, qu’à Rafah, les armes passent mais les
personnes ne sont admises en Egypte qu’au compte-gouttes. Il faut avoir
été un responsable palestinien reçu au Caire, pour saisir
l’étendue du dédain qu’ils nous portent. Ils persistent à
nous considérer tels des auxiliaires voués à la
construction de la grandeur de l’Egypte ; nous sommes les descendants des fedayoun
palestiniens du début des années 60, volontaires
enrôlés dans leur armée pour accomplir les missions sans
retour, bref, leurs instruments.
Tant de
fois ai-je entendu, de mes oreilles, Omar Suleiman pousser les dirigeants du
Fatah à l’action contre les "terroristes" islamiques. Et
combien de promesses a-t-on entendues à Ramallah, quant au soutien "déterminant"
que nous apporterait le Caire, "si nous nous décidions à
faire le ménage à Gaza".
Nous ne
savions pas, qu’après avoir été renversés et
humiliés par les islamistes en juin dernier, devant l’armée de
Moubarak impassible, ceux-ci recevraient leurs armes d’Egypte, leur argent,
ainsi que les formateurs iraniens. Sans ces apports, qui ne servent qu’à
poursuivre la provocation contre les Israéliens et à renforcer le
contrôle de la population et les arrestations des opposants, les
islamistes se seraient déjà écroulés.
Car, il ne
faut jamais le perdre de vue, le camp palestinien est divisé entre les
destructeurs, partisans de l’apocalypse religieux, et ceux qui veulent
établir un Etat, afin d’intégrer la communauté des nations
et procurer une qualité de vie acceptable à nos concitoyens.
L’Egypte, elle, joue entre ces deux camps pour maintenir les braises au rouge,
tant elle n’a rien à proposer dans une situation apaisée et
constructive. Elle n’a aucun intérêt à la démocratie
non plus, puisque, si des élections libres s’y déroulaient, je
doute que l’oligarchie en place obtînt cinq pourcent des suffrages
exprimés. Et comme la paix dans la région enlèverait
à Moubarak et Cie le prétexte principal de la misère dans
laquelle croupissent les Egyptiens, la paix constitue le dernier de leur souci.
Il n’y a qu’à observer comment le pays du Nil vit sa paix avec
Israël pour le comprendre…
Ni les
Palestiniens, ni les Israéliens, ni personne d’autre dans cette galaxie n’a
un quelconque besoin de l’Egypte, des promesses de son président et de
son chef barbouze Omar Suleiman. L’Egypte, elle, a besoin de tout, à
commencer par un peu de logique et d’humilité politiques.