L’islam
est-il hostile à la laïcité ?
Les symptômes de l’ingérence de la religion
dans la vie politique sont le plus souvent tragiques : emprisonnements,
violations des libertés publiques, assassinats ; le diagnostic est implacable :
l’Etat porte une lourde responsabilité, à la fois historique et
contemporaine, dans ces évènements. La solution, pourtant
controversée, se pose en forme de question : une
amélioration de la condition des minorités religieuses dans les
pays arabes du Moyen-Orient implique-t-elle une modernisation de l’islam ou des
changements socio-économiques impulsés par la mise en œuvre
d’une volonté politique éclairée ?
La première hypothèse est fréquemment
évoquée dans le cadre d’un discours qui met dos-à-dos
l’islam et les autres monothéismes. Ainsi, pour un historien comme
Bernard Lewis, c’est dans la particularité même du christianisme,
et précisément dans la distinction qu’il fait entre ce qui
appartient à Dieu et ce qui appartient à César, entre
l’Eglise et l’Etat comme deux institutions séparées, que se
trouve le germe du sécularisme, même si ce « germe » a
dû attendre plus de quinze siècles, et quelques guerres de
religion, pour éclore. D’autres chercheurs, qui se sont penchés
sur les processus par lesquels la sécularisation s’est accomplie, sont
arrivés à des conclusions opposées : « … la
religion chrétienne est depuis si longtemps mêlée au tissu
social européen qu’il a fallu une mobilisation militante pour
créer un espace séculier, mobilisation responsable d’un conflit
qui a duré au moins deux siècles. La séparation de
l’Eglise et de la société a nécessité une
« opération chirurgicale » qui a gravement meurtri l’Eglise et
qui, de surcroît, a entraîné la religion dans une
réaction politique, surtout dans les sociétés catholiques
[1]. ».
Cette « mobilisation militante », qui prit, en
France, le nom de « laïcité », a revêtu au
Moyen-Orient des années cinquante et soixante le visage du socialisme
nassérien et de ses tentatives de nationalisation du religieux.
Trente-cinq ans (et de nombreux attentats islamistes) après la
disparition de Nasser, de nombreux observateurs commencent à penser que
les effets secondaires de la laïcisation ne se limiteraient pas aux
« sociétés catholiques ». Une constatation s’impose en
effet : l’expérience nassérienne est un échec dont
les minorités religieuses payent aujourd’hui le prix. En outre, les
mesures discriminatoires qui régissent le champ religieux s’inscrivent
dans le cadre plus global du pluralisme, et, par extension, de la
démocratie, dont les avancées égyptiennes sont relativement
symboliques.
S’interroger sur les rapports entre ces deux
éléments, c’est tenter de vérifier la validité du
syllogisme suivant :
L’islam est hostile à la laïcité
Or la laïcité est indispensable à la
démocratie
Donc l’islam est incompatible avec la démocratie.
Pour vérifier, à la manière des
logiciens, la « valeur de vérité » de cette
première prémisse, il convient de s’interroger sur la
signification des deux termes clé : islam et laïcité.
L’islam,
des ambiguïtés meurtrières
Sur la définition de l’islam, trois visions s’affrontent.
La première, essentialiste, postule que l’islam, composé de
valeurs immuables, posséderait des propriétés
intrinsèques. Ces dernières seraient méconnues à la
fois par le profane et par certains acteurs religieux, qui, selon Abdelmajid
Charfi [2], assimileraient implicitement trois niveaux : l’ensemble des
valeurs énoncées par le Coran et la sunna, la pratique
historique, principalement constituée de la pensée religieuse
avec l’ensemble de ses composantes (commentaires des textes [tafsir],
théologie [kalam, uçul al-fiqh], droit [fiqh],
etc.), et la foi individuelle, du vécu intériorisé,
où interviennent les caractéristiques propres à chaque
individu et les influences des différents courants de pensée, des
modèles humains et des évènements vécus.
Seul le premier niveau permettrait de juger de la nature
véritable de l’islam, et donc de déterminer si, oui ou non, il a
des visées politiques ; le deuxième niveau, induit une
confusion entre credo et histoire, alors même qu’une distinction est
faite entre christianisme et chrétienté ; et enfin, le
troisième niveau donne libre cours au interprétations les plus
fantaisistes.
A cette conception s’oppose une vision, que l’on pourrait
qualifier d’« existentialiste », selon laquelle l’islam est une Weltanschauung
– une vue métaphysique du monde – étalée sur quatorze
siècles dans un espace qui recouvre un quart de la planète et qui
regroupe presque un milliard de personnes. Il ne serait donc pas possible de
lui attribuer des qualités politiques univoques.
La dernière vision, apologétique, qui a pour
but de défendre la religion contre les attaques dont elle est l’objet,
n’a, à mon avis, d’intérêt que dans la mesure où
elle rend compte d’une réalité qui intéresse la
deuxième conception. Elle relève par ailleurs plus de la
théologie que des sciences sociales.
La
vision essentialiste
Pour ses tenants, l’islam des dérives n’est pas
l’islam de la révélation. A l’origine de cet amalgame figurent un
certain nombre de confusions, dont les plus notables et les plus pernicieuses
sont celles qui mêlent principes moraux et systèmes politiques,
communauté religieuse et Etat et commandements religieux et droit. Le
point commun à ces approches est l’idée qu’il existe, dans les
textes fondateurs, quoique à l’état invisible au premier abord,
un modèle bien défini, destiné à organiser la
communauté des croyants. Il existe une constitution islamique et l’islam
est à la fois, non seulement une religion et une orientation dans la vie
temporelle (Din wa Dunya), mais une religion et un Etat (Din wa Dawla).
Un tel amalgame, on s’en rend compte, conduit à assimiler islam et
islamisme.
Mais quelles sont dès lors les frontières de
l’islam véritable et faut-il en conclure que les oulémas
[3] représentent l’orthodoxie islamique ?
Puisqu’il il n’existe pas d’interprétation qui
porterait le sceau d’une autorité officielle, il faut alors s’en
remettre à l’interprétation dominante, qui devient ainsi
l’interprétation légitime. En raison de sa compromission avec le
pouvoir, les oulémas d’Al-Azhar ont vu leur rôle dans ce
domaine contesté dans les dernières décennies par les
islamistes. Ces derniers considèrent que les lettrés religieux se
sont compromis avec le pouvoir et prônent un retour à l’orthodoxie
qu’ils prétendent incarner.
La
vision existentialiste
Il n’existe pas d’orthodoxie islamique, pas de
réalité intrinsèque. La Weltanschauung
évolue au fur et à mesure que le monde évolue. L’islam
doit s’adapter à la modernité. Le « retour aux
origines » est une idée constamment avancée, qui est souvent
associée, à l’instar du wahhabisme, à la mise en
œuvre des tendances dures. En fait, l’islam recouvre des
réalités diverses qui se réclament toutes de l’orthodoxie.
Pour Goldziher, le rôle du dogme dans l’islam ne peut
être comparé à celui qu’il joue dans la vie religieuse d’aucune
des Eglises chrétiennes. Il n’y a ni conciles, ni synodes pour,
après une controverse animée, fixer les formules qui
désormais seront censées embrasser l’ensemble de la vraie foi. Il
n’y a pas d’institution ecclésiastique qui serve de mesure à
l’orthodoxie, pas d’interprétation autorisée des Ecritures
saintes qui soit unique, sur laquelle la doctrine et l’exégèse de
l’Eglise puissent être bâties. « Le consensus, l’autorité
suprême, dans toutes les questions de pratique religieuse, exerce une
juridiction élastique, en un sens à peine définissable,
dont la conception même est, de plus, expliquée de façon
variée. (…) Ce qui est accepté comme consensus par un parti est
loin d’être accepté comme tel par un autre [4]. »
Les principes moraux et les valeurs de l’islam forment un
corpus suffisamment généraliste pour autoriser un comportement et
son contraire. A titre d’exemple, la choura (« principe de
consultation ») et la ta’a (« principe
d’obéissance ») sont énoncés par le Coran comme des
vertus qui doivent orienter le comportement des musulmans vivant en
communauté, mais la manière dont les deux principes doivent
être réalisés dans les faits n’est pas
spécifiée par les textes sacrés. La loi islamique ne peut
donc se passer de « décrets d’application » qui
relèvent naturellement de la compétence des lettrés, les oulémas.
Pour cette raison, l’absence doctrinale de clergé n’a pas suffi à
empêcher la création d’un corps hiérarchisé d’hommes
de religion. Dès lors, même Al-Azhar ne saurait être
considérée comme le porte-parole de l’orthodoxie et le
« décodeur » de la révélation, pas plus,
d’ailleurs, que les convergences d’opinion occasionnelles entre les islamistes
et les lettrés traditionnels.
Notes :
[1] David Martin, « Remise en question de la
théorie de la sécularisation », in Grace Davie et
Danièle Hervieu-Léger (dir.), Identités religieuses en
Europe, La découverte, 1996, page 26.
[2] Abdelmajid Charfi, Al-Islam wa Al-Hadathah (Islam et
modernité), Tunis, Ad-Dar at-Tunisiya li an-Nashr, 1990.
[3] Docteurs de la loi islamique formés à
l’université d’Al-Azhar.
[4] I. Goldziher, Le dogme et la loi de l’islam,
Histoire du développement dogmatique et juridique de la religion
musulmane, Librairie Paul Geuthner, 1920, pages 183-184.