Malgré les pesanteurs et les rigidités toujours
omniprésentes, malgré les analyses lacunaires et les
difficultés à penser le monde tel qu’il devient sans recourir
à des notions devenues obsolètes, il est visible qu’une bonne
part du peuple français est en train d’essayer de tourner une page. Et
il est visible aussi que l’élection, désormais très
probable, de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République,
le 6 mai prochain, symbolisera la métamorphose en cours.
Durant les douze années qui viennent de s’écouler, les «
années Chirac », ce que j’ai appelé dans d’autres textes, un «
syndrome » s’est renforcé jusqu’à en venir à ressembler
à une maladie mortelle. L’économie française est
passée de l’essoufflement à une asthénie, que quelques
toilettages de chiffres n’ont pu dissimuler. Le « modèle social
français », déjà chancelant, est devenu un repoussoir pour
quiconque a l’esprit d’entreprise et un aimant puissant, pour qui veut vivre de
manière parasitaire. Les zones de non droit, à la
périphérie des grandes villes, se sont élargies, comme la
ghettoïsation de populations issues de l’immigration, que la France n’a su
ni assimiler ni même intégrer.
La déliquescence a aussi touché la justice, toujours plus
politisée, plus liberticide, et plus maculée d’erreurs et
d’atteintes, tant à la présomption d’innocence, qu’au droit des
gens du commun et des intellectuels d’être protégés des
criminels. Elle a touché la recherche et l’enseignement, ce qui s’est
traduit par une fuite, sans cesse accélérée, des cerveaux.
Elle a touché l’information et le savoir : et le fait que la France soit
le pays développé où on comprend le moins bien les
ressorts de la mondialisation, les vertus de l’économie de marché
et les soubassements du terrorisme international, constitue, en soi, le constat
d’un échec consternant. Elle a touché la politique étrangère,
bien sûr, où les dirigeants du pays ont fait le choix de tourner
le dos à l’alliance des démocraties face aux dangers totalitaires
qui les menacent, pour se placer en chefs de file des dictatures du
tiers-monde.
L’essentiel de ces traits s’était esquissé ou dessiné au
cours des années précédentes déjà, sans que
nul ou presque, en France, ne dise ce qu’ils laissaient entrevoir. Il en avait
résulté une montée conjointe de l’antisémitisme, de
la haine des Etats-Unis et d’Israël, d’une extrême-droite rance et
pétainiste, d’une extrême-gauche ressentimentale et
potentiellement violente. Quelques ouvrages, ceux de Nicolas Baverez « La
France qui tombe », ou les miens, « Un goût de cendres », « Pourquoi la
France ne fait plus rêver », avaient tenté d’expliquer ce qui
était en train de prendre forme. Ni les sondages, ni les
résultats électoraux, ni la majorité des livres
disponibles en librairie, ni les commentaires distillés par les grands
médias n’ont montré qu’une évolution profonde se
dessinait. Il semble, en dépit de tous les maquillages, que ce soit
pourtant le cas.
Le message à tirer du premier tour de l’élection
présidentielle française n’est pas univoque et dépourvu
d’ambiguïtés bien sûr. Le score, sans
précédents, de Nicolas Sarkozy est allé de pair avec un
score relativement élevé de Ségolène Royal,
malgré la vacuité médiocre des discours de celle-ci. En
dépit de l’incompétence dont elle a fait plusieurs fois la
démonstration, et de l’archaïsme profond d’un programme dont aucun
social-démocrate ouvert d’esprit n’aurait voulu, ailleurs en Europe, il
y a vingt ans déjà. La mort en direct du parti communiste s’est
accompagnée du maintien d’un gauchisme émietté entre six
candidats, mais encore bien présent. L’érosion du Front National
a eu pour corollaire la réémergence d’un centrisme opportuniste
et sans consistance, où se sont retrouvés, transitoirement, tous
ceux qui voudraient avoir à la fois l’immobilité et le mouvement,
le dynamisme économique et le statu quo. Ce centrisme est d’ailleurs
venu polluer l’essentiel des débats de l’entre deux tours jusqu’à
ce jour, poussant le dirigeant de l’UMP vers une édulcoration
feutrée de ses propos, et la madone du PS vers une agitation et des
manœuvres qui n’avaient pas eu d’équivalents depuis la fin de la Quatrième
république.
Néanmoins, des signes existent qui ne trompent pas et qui pourraient se
révéler prometteurs. Chez les gauchistes, c’est, visiblement, la
panique et le ralliement aigre et désabusé au « tout sauf Sarkozy
». Chez les droitistes, c’est, souvent, l’amertume bilieuse, voire l’appel
à voter Royal, au nom du refus du « mondialisme », de l’ «
américanisation » et du « complot sioniste », que ces gens croient
détecter. Mieux vaut, selon eux, par défaut, la nouvelle Jeanne
d’Arc du borgne ou du pauvre.
Au parti socialiste, on s’est mis à distiller des mots fielleux,
comme si la haine de l’adversaire pouvait tenir lieu de programme, et on prend,
dans la fébrilité et l’improvisation, des cours de danse
classique pour s’exercer au grand écart. Seule figure qui permettrait de
réunir ceux pour qui, comme disait le maréchal, la terre ne ment
pas, et ceux pour qui les damnés de la terre devraient se changer en
dictateurs du prolétariat. En passant par les adeptes du tracteur et les
amoureux du Béarn, qui aimeraient bien, de leur côté, faire
main basse, un peu plus tard, sur le socialisme à la française et
le faire devenir PD, parti démocrate.
Des signes ne trompent pas, assurément. Et ils pourraient se
révéler incontestablement prometteurs. Je n’ai, ces derniers
jours, rencontré personne pour douter de l’élection de Nicolas
Sarkozy. Je n’ai rencontré presque personne pour douter que cette
élection allait être porteuse de changements profonds.
Au minimum, l’élection de Sarkozy signifiera une réhabilitation
du travail et de la liberté d’entreprendre, une diminution du poids de
l’Etat sur la société française, un retour vers quelques
unes des valeurs les plus fécondes parmi celles nées dans les
sociétés ouvertes. Au minimum, aussi, l’élection de
Sarkozy ouvrira, sur un plan international, à des relations plus saines
et plus productives entre la France, Israël, et les Etats-Unis.
Aller au delà du minimum, faire que la France renoue pleinement avec le
dynamisme économique planétaire et retrouve le rang plein et
entier d’alliée des sociétés ouvertes et libres, serait
souhaitable, mais constituerait un changement tellement radical par rapport
à l’état actuel des choses, que cela est, pour l’heure, à
peine envisageable.
Voyant les défauts de Sarkozy, mais aussi ses immenses qualités,
je ne pense pas, cela dit, qu’il soit un homme prêt à mener une
politique du chien crevé au fil de l’eau et à accepter de laisser
le pays glisser sur la pente sur laquelle il glisse depuis un temps certain. Je
pense, au contraire, que c’est un homme d’audace, de volonté et de
courage, et je pense qu’il n’hésitera pas devant les obstacles.
Peut-être décevra-t-il et me donnera-t-il tort. Peut-être
s’avérera-t-il que le « malade France » se trouve dans un état si
désespéré que nul ne peut désormais le sauver.
Peut-être Nicolas Sarkozy s’engluera-t-il dans la mélasse
tiède et glauque de la politique politicienne, une fois installé
à l’Elysée. Peut-être laissera-t-il ses tendances
bonapartistes prendre le dessus. En ce cas, il n’y aurait plus qu’à
partir. On reviendrait en France pour voir les vieilles pierres et quelques
musées.
Je ne puis, en tous cas, me résigner à voir le pays qui m’a vu
naître à être gouverné par un courlis [1] méprisant,
autoritaire, opportuniste, technophobe, antiaméricain, à
même de s’assimiler à Sainte Blandine, Léon Blum ou Hassan
Nasrallah, selon le jour de la semaine et le lieu où il se trouve.
Peut-être Sarkozy décevra-t-il et son carrosse s’avérera,
à l’usage, vide et niais comme une grosse citrouille, mais Ségolène,
de par sa conduite politique, son programme et son attitude, se situe déjà
au delà de tout risque de déception. Une candidate à la
présidence qui se réjouit du soutien d’Arlette Laguillier, d’Olivier
Besancenot, de José Bové, de Marie-Georges Buffet, de Dominique
Voynet, et qui a pu applaudir et approuver les propos d’un «
député » appartenant à un mouvement terroriste lors d’un
voyage au Liban, s’est, à mes yeux, déjà cent fois
disqualifiée et a déjà mille fois fait la preuve de son inaptitude
à accéder à la fonction qu’elle brigue.
Note :
[1]
Courlis : oiseau échassier migrateur à long bec
courbé vers le bas (Larousse).