Lorsque
j’ai rédigé l’article Pas le cas Papon,
l’exemple Papon ! il y a de
cela une quinzaine, c’est précisément à des
réactions telles celle de Raymond Barre, diffusée jeudi dernier
sur France Culture, que je le destinais. C’est distinctement la
normalisation à titre posthume, dans le paysage politique
français malade, de la carrière d’un individu condamné
pour "complicité de crime contre l’humanité" que je
craignais.
En
désignant Papon comme "un homme très courageux", "un
grand commis de l’Etat" et un "bouc émissaire", l’ancien
1er ministre de Giscard d’Estaing commettait l’acte historique – qui
n’est pas des moindres – d’effacer, pour tous les Français que cela
pourrait encore inquiéter, la criminalité inhérente
à la déportation de milliers de Juifs vers les camps de la mort
nazis.
En
omettant totalement, dans son intervention, de mentionner le passé
pétainiste de Papon, de même que sa responsabilité de
préfet de Paris lors du massacre des ouvriers algériens le 17
octobre 1961 [1] par la police française, Barre a décidé
de subordonner l’importance de ces assassinats collectifs aux services que
Papon aurait rendus à l’Etat.
Ce
faisant, Raymond Barre s’est servi du cas Papon afin de soumettre les avatars de l’histoire à
"l’intérêt national majeur" et à la
nécessité de "faire fonctionner la France". L’ancien 1er
ministre, dont Papon fut ministre du Budget de 78 à 81, procède
textuellement, dans son intervention radiophonique, au classement des
évènements des deux sortes dans l’ordre d’importance que je
décris ici.
Cette
bémolisation de l’importance de la participation française
à la Shoah, traitée de front avec la dithyrambe du service public
– qui primerait sur et effacerait tous les antécédents – c’est
précisément l’anti-exemple Papon que j’attendais et redoutais de ce microcosme politique
hexagonal, qu’à force d’étudier, je commence à
connaître.
Tout
comme je m’attendais à ce que l’envoyé spécial de ce Cosme,
chargé de la rédemption des collaborateurs officiels de l’Etat
pétainiste avec le fascisme et l’antisémitisme de 39-45,
complète sa manœuvre par quelque vilaine attaque contre les
victimes de Papon, ce que Barre n’a pas manqué de faire. Et ce n’est,
bien entendu, pas non plus un hasard si ledit envoyé spécial est
un dinosaure de la politique, qui n’a plus rien à attendre des
prochaines échéances électorales et plus qu’une chose
à craindre, que le ciel lui tombe sur la tête. Un politicien
d’active aurait, en prononçant de semblables avanies à
caractère racisant, pris le risque d’hypothéquer sa carrière.
Pas Barre. Plus Barre.
Alors,
l’ancien 1er ministre a affirmé, lors de l’émission
"Le rendez-vous des politiques", à propos du négationniste
du Front National Bruno Gollnish, que "c’était un homme bien".
Barre ajoute qu’il ne partage pas les opinions de Gollnish sur l’Holocauste,
mais il se présente comme "quelqu’un qui considère que les
gens peuvent avoir leurs opinions".
Ce
qu’il faut en comprendre ? D’une part, qu’on peut nier la
véracité de l’assassinat collectif des six millions de Juifs et
rester un mec bien, et d’autre part, que la négation de l’existence des
chambres à gaz n’est pas constitutive, pour un ex-1er
ministre gaulliste, d’une aberration historique mais d’une opinion !
On
n’agresse pas lorsqu’on a tort, on se défend. C’est pour cela qu’il
incombait à l’envoyé spécial du Cosme Francisque-Légion
d’Honneur, amis, parents et alliés, de stigmatiser les Juifs, pour
montrer à quel point lui, et les néo-antidreyfusards qu’il
représente, sont sûrs de leur raison et qu’ils ne craignent personne.
Quitte à pousser le mauvais goût jusqu’à alimenter les
rumeurs de basses fosses quant à l’existence du "fameux" lobby
juif malfaisant en France ! Raymond Barre a ainsi insisté pour
faire savoir – et surtout pour que cette ânerie soit rendue publique –
qu’il "considère que le lobby juif – pas seulement en ce qui (le)
concerne – est capable de monter des opérations qui sont indignes".
L’envoyé
spécial de ceux qui ont tant bouffé au râtelier des
Saoudiens et autre Saddam Hussein qu’ils souffrent désormais
d’indigestion chronique mais frappée par on ne sait quel autre miracle
français d’immunité juridique, n’est tout de même pas
allé jusqu’à expliciter de quelles opérations
il s’agit. A moins de prendre le parti de
faire rire le monde, en citant le complot israélien contre la France,
"dévoilé" par les Juifs Gabizon et Weisz, à la Ména,
on s’interroge sur ce que Barre aurait pu inventer.
Il a
tenu à revenir sur son commentaire "malheureux", suivant un
attentat terroriste, en 1980, contre la synagogue de la rue Copernic à
Paris. A l’époque, il avait osé "un attentat odieux qui
voulait frapper les Juifs se trouvant dans cette synagogue et qui a
frappé des Français innocents qui traversaient la rue
Copernic".
Il se
peut que l’opération indigne que le prédécesseur de Villepin a
mentionnée consistait dans le déplaisir exprimé à
l’époque par les Juifs. Qui venaient d’apprendre, tout de go et au
moment où ils étaient victimes d’un attentat, de la bouche du
chef de leur gouvernement, "qu’ils n’étaient pas français"
et "pas non plus innocents" !
En
tous cas, sur France-Culture, Raymond Barre a tenu également
à expliquer pourquoi il avait parlé de "Français
innocents". Je ne suis, pour ma part, pas totalement persuadé que
sa glose, livrée après une réflexion de vingt-sept ans,
renferme quoi que ce soit d’éclaircissant. Barre a précisé
la semaine dernière que "la caractéristique de ceux qui
faisaient l’attentat, c’était de châtier des Juifs
coupables".
Quitte
à fomenter une nouvelle opération indigne, j’insiste et je
pose trois questions : coupables de quoi, au juste ? Ces Juifs
coupables, M. Barre, qui sont-ils et où les trouve-t-on ?
La
réponse à ces interrogations, c’est, bien entendu, que le racisme
et l’antisémitisme n’ont jamais rendu les gens très intelligents.
Mais il ne suffit pas de se moquer d’un vieux monsieur qui termine sa
carrière d’une aussi piteuse façon, ce serait oublier l’exemple
qu’il donne. Ce serait oublier aussi que ses propos répugnants n’ont pas
fait l’objet d’une levée de boucliers unanimement
dégoûtée – comme dans l’Affaire A-Dura – de la presse
française. On y a préféré le minutage des propos de
l’ex-pensionnaire de Matignon et de la réponse
"scandalisée" du CRIF.
Puis,
on ne peut en rire, parce que cette vulgarisation des crimes de la collaboration-stigmatisation
d’un lobby juif imaginaire ayant commis des indignités imaginaires
marque une étape de plus dans le processus – par trop connu – de
l’officialisation d’un antisémitisme. Dorénavant, les propos de
Barre sont acceptables dans les media, et les accusations contre ceux qui les
dénoncent et dénoncent la glissade à laquelle ils
appartiennent se retrouvent de plus en plus souvent mis en cause par la justice
française. Le professeur Guy Millière n’est-il pas poursuivi pour
s’être soulevé contre la diffamation voulant que l’Etat
d’Israël ait ourdi un complot en vue de salir la France et
d’instrumentaliser les actes d’antisémitisme qui s’y produisent ?
La même justice ne tente-t-elle pas de punir ceux qui reproduisent nos
articles et qui demandent que l’imposteur et fauteur de haine et de guerre
Charles Enderlin rende compte de ses actes devant elle ?
Marginaliser
les justes. Les effrayer. Les punir. Pour qu’ils se taisent. Pour que
l’antisémitisme puisse se couvrir et passer pour un processus de
défense contre le "communautarisme" et contre le "lobby
menant des opérations indignes". La répression contre les
Juifs dans l’Allemagne nazie avait aussi débuté par la
nécessité imaginaire de protéger la nation contre la
menace que les Juifs faisaient peser contre elle.
Et ce
n’est pas un hasard si ces processus d’officialisation de
l’antisémitisme se déroulent maintenant. Qu’on le veuille ou non,
et que ce soit Ségolène Royal, François Bayrou ou Nicolas Sarkozy
qui soit élu, cela marquera de toute manière la rupture avec
l’époque politique à laquelle appartient Raymond Barre. Fin des
affiliations bizarres, des amitiés dangereuses et de l’ère du
chagrin et de la pitié ! Le prochain président
français n’aura pas porté la francisque comme Mitterrand, son
père non plus, comme Giscard, Védrine ou Jospin. Fin de la
proximité brûlante et des flous historiques ; dans 48 jours,
ce sera une nouvelle génération qui prendra l’Elysée. La
première à ne pas dépendre de la seconde guerre mondiale
d’une manière ou d’une autre, la première du post-post gaullisme,
même si un candidat gaulliste est bien placé dans le sprint final.
Reste
que la vieille garde ne voit pas d’un bon œil d’être
dépossédée de ses avantages, de ses raisons d’Etat et de
ses milliers de secrets absolument inavouables et sur lesquels le prochain
président ne manquera pas de buter tôt au tard. Lors, lorsque
Barre explique qu’avoir envoyé 1650 Juifs à Auschwitz, ce n’est
pas la fin du monde, et que les Juifs, de toutes façons, sont des
comploteurs malsains, on pourra peut-être se servir de ces arguments
devant les tribunaux de l’après-gaullisme. Car la
génération actuelle de politiciens, le président Chirac en
tête, tremble littéralement en regardant son image, en se souciant
de ce qui va lui arriver "après".
Quant
au risque grandissant de se voir dirigé par un magyaro-juif n’ayant rien
à cacher, ne devant rien à personne, et qui, de plus,
étale sa sympathie pour Israël, c’est carrément un cauchemar
pour Raymond Barre et ses contemporains. Mieux vaut, si on ne peut pas lui
faire barrage, préparer l’"ambiance"
politico-judico-médiatique de la pire manière possible pour sa
prise de fonctions. Pourrir, pourrir et pourrir le temps proche où on ne
fera plus partie du système. Barre s’y est collé. Chirac et Villepin
s’y emploient, en n’ayant toujours pas apporté leur soutien au candidat
de leur parti, en tête dans tous les sondages.
Mais
il paraît, Messieurs de la télévision, des ministères
et du parlement, que vous avez intérêt à vous attacher
fermement à vos petits avantages ! Sarkozy – au contraire de ses
propos se voulant rassurants – préparerait un coup de balai tsunamique
s’il passe. Si vous voulez ne plus dormir la nuit, regardez donc le nettoyage
qu’il a réalisé à l’UMP… depuis qu’il y a
été élu président !
Note :
[1]
Pour Le Monde in "Sur France Culture, Raymond Barre défend
Papon, Gollnish, et fustige le "lobby juif"", du 3 mars courant,
il n’y a que "plusieurs dizaines d’Algériens" qui auraient
été tués le 17 octobre 1961. Selon nos sources, ils furent
entre 300 et 650.
De
plus, Le Monde omet de préciser que ces Algériens ont
été exécutés par la police française,
préférant la formule passive : "(…) manifestation
pacifique au cours de laquelle plusieurs dizaines d’Algériens ont
été tués".