Les
Etats-Unis en font beaucoup. Envoi d’une vingtaine de milliers de soldats en
Irak, pression plutôt réussie sur le premier ministre bagdadi
al-Maliki pour qu’il cesse de n’être que le pantin des extrémistes
chiites. Attaques menées contre les nids urbains de miliciens chiites de
Muqtada al-Sadr, nomination de l’audacieux général David Petraeus
à la tête des forces américaines et coalisées en ce
qui concerne l’Irak. Envoi d’un porte-avion de plus vers le Golfe persique,
avec toute son armada accompagnatrice dotée d’une force de frappe
considérable, sous la houlette de l’amiral Fallon, un as de
l’aéronavale aux talents certains de coordination de frappes
aériennes lourdes. Dénonciations appuyées et multiples du
rôle offensif de l’Iran et de ses services dans les rebellions
irakiennes, arrestations en Irak d’agents iraniens, officiers de la
« Force al-Quds », forces spéciales iraniennes…
Va-t-on,
la question est dans tous les esprits, vers une intervention américaine
contre l’Iran ? Avant de répondre, examinons le paysage…
Dans la
région, voit graduellement le jour un Axe sunnite, qu’on pourrait
baptiser coalition des effrayés : les despotes arabes, saoudiens,
égyptiens et autres, que la montée du danger
perso-chiite fait trembler. Il ne s’agit plus du simple désir, chez
eux, de fouler aux pieds les hérétiques, comme leur
compère Saddam l’avait si bien fait, mais d’échapper aux
ambitions hégémoniques de l’Iran ayatollesque.
L’acquisition
d’un arsenal nucléaire et balistique par les ayatollahs, la
montée en puissance du Hezbollah au Liban, qui prépare sans se
cacher le coup d’Etat, ou, s’il échoue, la guerre civile, la prise de
contrôle du Hamas par l’Iran et la Syrie : c’est la grand’ peur pour
les pétromonarchies sunnites du Golfe ; c’est elle qui a
motivée les gestes remarqués et renouvelés contre l’Iran,
sous formes de fatwas saoudiennes contre Téhéran et le Hezbollah,
de rencontres à peine secrètes entre responsables
israéliens et saoudiens, du soutien apporté à Abou Mazen
contre le Hamas. Ils ont très peur de l’apocalypse chiite et de
l’implantation durable et agressive des agents de la puissance iranienne sur
les rives de la Méditerranée.
En Arabie,
autant que l’on puisse déchiffrer les signes ésotériques
qui émanent, comme des signaux de fumée de Peaux-rouges à
travers la prairie, de l’opaque dynastie des Al-Saoud, un clash
sévère a opposé ceux qui – tel l’ancien patron des
services secrets Turki, qui vient d’abandonner, après 18 mois seulement,
ses fonctions de « Ministre des Affaires Américaines »
(ambassadeur à Washington) – voulaient flirter avec un Iran ascendant,
et ceux qui – tel son prédécesseur et directeur du Conseil
national de sécurité, Bandar, soutenu par le roi Abdallah – ont
plus peur de Téhéran que de Washington, ou même d’Israël
(ou qui plutôt voient pour l’heure plus de bénéfices
à rameuter le voisinage contre l’Iran que contre Israël).
Riyad,
soutenu par le pétro-potentat koweitien, a mis en œuvre un nouveau
cours pétrolier destiné à étouffer
économiquement un Iran totalement dépendant du revenu
pétrolier. La chute libre du prix du baril, passé de plus de 75
dollars à 50 en l’espace de quelques mois, reflète un
accroissement des pompages dans le Golfe arabe. Sur un marché
saturé, le prix du brut a donc chuté d’un tiers. La perte de revenu
est absorbable par les pétroliers du Golfe, mais pas par l’Iran
populeux. Les Saoudiens affaiblissent par la même occasion leur autre
grand ennemi : les investissements américains en formes
alternatives d’énergie. Le budget prévisionnel koweitien de l’an
prochain se fonde sur un prix de 26 dollars le baril ! A 50 dollars et
moins, les caisses iraniennes se vident, et la marge de manœuvre du
régime s’étrécit.
On
rapporte ici et là, surtout depuis les récentes
« élections » en Iran, que les
« modérés » y auraient repris la main, que le Guide
suprême Khamenei, appuyé par l’ex-président Hachémi
Rafsandjani, voudrait reprendre les rênes, de peur que
l’extrémisme illimité manifesté par Ahmadinejad ne
finisse, à coup de provocations inutiles, par amener la formation d’une
grande et agressive coalition contre l’Iran, prélude à un assaut
contre son programme nucléaire.
Il est
vrai que certains ayatollahs milliardaires tiennent à leurs
privilèges, alors qu’Ahmadinejad-le-maigre ne tient qu’à ses
ferveurs mystico-assassines. N’oublions pas, néanmoins, que les
ayatollahs sont passés maîtres dans la science de la manipulation
politique, celle qu’ils ont apprise des Soviétiques : remuer bien
haut la marionnette « modérée » pour entortiller les
gogos (qui se pressent en masse navrante du côté occidental :
il n’est pire sourd…) et gagner du temps pour les pas-modérés-du
tout qui utilisent les faux-modérés comme écran de
fumée.
Depuis de
nombreuses années, en Iran, l’accident d’hélicoptère est
le moyen favori de la purge politique, surtout envers les dirigeants militaires
ou des Pasdaran. C’est un progrès considérable par rapport
à la pendaison, et cela évite les frais de torture. Donc,
à l’annonce qu’Ahmadinejad a été victime d’un regrettable
désastre aérien, nous saurons que Khamenei et les
pseudo-modérés sont sérieux – mais pas avant. Avant cela,
ils continueront de jouer sur les deux tableaux, et d’utiliser
l’épouvantail mystico-assassin pour effrayer les gobe-mouches tout en
secouant les plumes de la coiffe modérée pour appâter les
mêmes.
Mais leur
Iran est perclus de trous et de vulnérabilités : le pays
à l’économie nationalisée et bureaucratisée est
à demi en ruine. Pour financer le programme nucléaire, les
investissements lourds, les achats de matériels sensibles, pour
maintenir un niveau d’armement suffisant, acheter une partie de la population
pauvre à coup de distributions populistes et de prébendes, et
subventionner la révolution islamique, il faut des fonds
considérables – Téhéran comptait sur le pétrole.
Par ailleurs, l’Iran ne possède aucune capacité de raffiner le
pétrole en essence, et dépend donc totalement des importations,
ce qui a poussé Ahmadinejad à lancer un lourd programme de
conversion au gaz naturel du parc automobile. Le programme était viable
à un niveau élevé de revenu pétrolier, mais devient
un terrible fardeau au prix actuel.
Autre
vulnérabilité iranienne, les flux financiers. En la
matière, les Américains ont lancé discrètement une
campagne visant à affaiblir l’Iran en l’isolant
financièrement : on fait savoir aux établissements financiers
internationaux qui travaillent avec les banques iraniennes qu’ils seront mis
sur liste noire par les autorités fédérales
américaines s’ils continuent. La gêne et même la
pénurie causée à Téhéran sont
sérieuses, et prometteuses, même si l’Iran tend à utiliser
l’euro plus que le dollar pour se prémunir. Washington essaie
également de coopérer avec l’Union européenne. Mais
décider à 27 est une affaire lente et difficile, d’autant que
l’UE ne s’est pas dotée des instruments indispensables à
l’identification et au ciblage des établissements financiers
délictueux : Washington doit parler à 27 Etats plutôt
qu’à une seule instance. Les Américains ont donc
été forcés de travailler plutôt avec les banques
européennes. Téhéran a besoin de crédit, et peut de
moins en moins en obtenir.
Finalement,
la vulnérabilité technologique concerne non seulement les
techniques du nucléaire et de la missilerie, mais
également l’extraction pétrolière et gazière. Il y
a besoin en la demeure d’une vaste coopération internationale pour
limiter au maximum les fuites technologiques en direction de l’Iran. Plus il
sera difficile et coûteux pour l’Iran de se procurer ces technologies de
pointe, plus difficile deviendra sa situation économique.
On ne
manque donc pas de moyens de serrer la vis au régime des ayatollahs. Une
certaine volonté se manifeste à Washington à cet
égard, mais c’est bien peu et c’est bien tard : découvrir
aujourd’hui que l’Iran est l’un des grands soutiens des insurrections
irakiennes, c’est faire preuve d’une étrange cécité, ou de
vision différée, puisque le soutien a commencé dès
la chute de Saddam. Pourquoi avoir perdu trois ans ? Découvrir et
dénoncer, de même, les interférences syriennes,
après avoir passé trois ans à faire semblant de ne rien
voir afin de ne pas avoir à intervenir, c’est faire preuve d’une
extraordinaire pusillanimité. De même, il y a plus de deux ans, le
magazine Time, se basant entre autres sur des rapports du renseignement
militaire américain, dressait le portrait de la stratégie
iranienne en Irak : les Gardes révolutionnaires iraniens (Pasdaran)
y avaient créé un réseau de près de 300 tueurs
opérant en Irak, divisés en 17 groupes de fabricants de bombes et
d’escadrons de la mort, formés par le Hezbollah et les Pasdaran,
abrités à Sadr City, le bastion de Muqtada al-Sadr, et
dirigés par Abou Moustafa al-Sheibani (Time, 14 août 2005,
« La guerre secrète de l’Iran pour conquérir l’Irak »).
On en savait bien plus – qu’a t-on fait ? Ali al-Dabbagh, porte-parole du
gouvernement irakien, vient de déclarer à la BBC que les
terroristes basés en Syrie étaient responsable de la
moitié des attentats commis à Bagdad ; rien de neuf à
cela : pourquoi n’avoir pas fait payer Damas plus tôt ?
Bush a cru
pouvoir faire la « guerre au terrorisme » en isolant les fronts, en
choisissant une cible puis l’autre, sans comprendre un instant que le
« front » de la guerre n’est pas territorial. On ne pouvait mener la
guerre en Irak sans traiter d’une manière ou d’une autre les trois
grands voisins de l’Irak qui soutiennent les insurrections chiites ou sunnites
ou les deux : Iran, Syrie, Arabie saoudite. Mais encore aurait-il fallu
que Bush ôte ses œillères et refuse d’écouter les
propos lénifiants de ses conseillers chéris, Condi Rice, George
Tenet à la CIA, et bien d’autres. Les ennemis sur l’action desquels on
faisait l’impasse se sentaient d’autant plus encouragés, par cette
insolite immunité, à s’attaquer aux forces américaines en
Irak. L’Arabie saoudite continua de plus belle à y exporter ses jihadis
et à les financer, pas trop afin de ne pas provoquer une riposte, assez
pour affaiblir les Américains ; l’Iran fournissait les
insurgés en armements, les formait à la guérilla
façon Hezbollah, et appliquait sa stratégie « à la
libanaise », tout en éliminant les dirigeants chiites qui lui
déplaisaient et en promouvant ses propres pions ; la Syrie ouvrait
toutes les portes aux jihadis désireux d’entrer en Irak. Les
insurrections faisaient rage grâce à leurs sanctuaires, et les
sanctuaires étaient protégés par l’auto-aveuglement
diplomatique de l’administration Bush !
Ce dernier
aura donc, depuis 2001, mené de front plusieurs politiques
contradictoires. L’Amérique a été plongée, en
dépit d’elle-même, dans un nouveau conflit mondial dont elle n’a
pas fini d’apprendre les règles. L’administration Bush reflète
l’état d’esprit composite de l’Amérique, engluée dans le
« politiquement correct » d’avant le 11
septembre, « l’esprit du 10 septembre » comme l’ont nommé
certains, et d’une Amérique qui veut contre-attaquer, sans savoir forcément
comment procéder. Les règles du jeu « du 12 septembre »
sont à inventer. Mais le président s’est entouré d’une
coalition « du 10 » et « du 12 » sans opter fermement pour
l’une ou l’autre date. La confusion règne à Washington.
L’électorat – qui le lui reprochera – veut des directions claires. Il
avait donné beaucoup de crédit à Bush, mais pas un
chèque en blanc. Il a repris ses billes en novembre dernier, tant il est
vrai que ce sont les Républicains qui ont perdu, et non les
Démocrates qui ont gagné.
Les media,
ivres de leur puissance depuis la fin de la guerre du Vietnam et le Watergate,
forts d’une impunité absolue et d’une puissance de manipulation
formidable, ont mené une guerre implacable contre Bush. Les élus
de l’exécutif et du législatif sont soumis au suffrage
universel ; les sociétés cotées en bourse à la
censure de leurs actionnaires et aux décisions des acheteurs ; les
media sont incontrôlés, et, idéologiquement, très
à gauche : neuf journalistes sur dix se définissent
eux-mêmes ainsi. Leur hypercritique malveillante étend un
parapluie protecteur au-dessus de tous les ennemis des Etats-Unis.
L’incapacité de l’administration à bien concevoir sa
stratégie et à l’énoncer clairement a laissé le
champ libre à l’aristocratie médiatique dont le fiel se
répand quotidiennement. La confusion qui règne au sein de la
population américaine tient en grande partie à ce double
mouvement.
Bush est,
nul ne l’ignore, un canard plutôt boiteux : il cessera formellement
d’être président le 20 janvier 2009, mais cèdera son
pouvoir de décision à son successeur élu dès le
premier mercredi de novembre 2008. Privé de majorités favorables
dans les deux chambres du Congrès, contesté dans son propre
parti, Bush aura-t-il la marge de manœuvre, et, au fond, l’esprit de
décision et la sagesse stratégique voulus pour faire face
à l’Iran ?
Ahmadinejad
et ses séides sont convaincus de la grande faiblesse du « tigre de
papier » américain. Le marasme irakien, l’échec
israélien au Liban, la situation politique aux Etats-Unis, le
désarroi au sein de la coalition occidentale, le soutien inconditionnel
de Chirac et de Poutine à toutes les turpitudes de l’Iran, ont
parachevé le sentiment d’impunité qui isole encore plus le
président iranien de la réalité : il se pense
invincible. On peut prévoir une aggravation des attaques
anti-américaines (et anti-israéliennes). En Afghanistan comme en
Irak, l’Iran met la pression. C’est dans ce cadre qu’il commettra des erreurs
stratégiques fatales, le genre d’erreur de calcul qui force la main des
hésitants. Une provocation de plus, et Bush, qui n’est jamais aussi bon
que quand il est piqué au vif, repassera à l’action au lieu de
n’être que passif-agressif. La région le soutiendra – elle le lui
demande. Le jeu est jouable, à condition d’être joué !