Si depuis l’adoption de la loi du 29 janvier 2001, la
France reconnaît officiellement l’existence du génocide
arménien de 1915 (estimé à 1,5 millions de morts), aucune
loi n’en sanctionnait, à ce jour, sa négation, contrairement
à celle du génocide des Juifs. La loi « Gayssot », qui
a repris l’accord de Londres du 8 août 1945 afin de lui adjoindre une
force contraignante, pénalise en effet, depuis 1990, d’un an de prison
et 45’000 euros d’amende, tout négationniste de la Shoah. C’est
animés de ce même souci de renforcer la loi déclarative de
2001 que les parlementaires français ont été
appelés, ce jeudi, à voter une proposition de loi normative du
groupe socialiste visant à étendre la loi « Gayssot »
à la négation du génocide arménien.
La loi a été adoptée, en
première lecture, à une large majorité, nonobstant la
participation de moins d’un quart de l’hémicycle au vote. Le texte attend
maintenant de passer devant le Sénat, mais, aux fins de ne pas envenimer
les relations avec la Turquie, il se pourrait bien que le gouvernement prenne
la décision de ne pas inscrire cette loi à l'ordre du jour en
deuxième lecture. Un scénario si prévisible qu’il fait
dire à certains que cette initiative des socialistes n’aurait
été destinée, à l’approche des élections
présidentielles, qu’à s’attirer la sympathie du demi million de
membres de la communauté arménienne de France.
Une attaque loin d’être du goût du socialiste
Julien Dray, qui, en retour, dénonça, hier, « la position
confuse de l'UMP » sur ce sujet. Encore faut-il rappeler au porte-parole
du PS que ce texte n’a pas non plus fait l’unanimité à gauche,
seuls 40 de leurs députés sur 150 ayant participé
à l’adoption de cette loi.
Parmi les positions contestataires dans les rangs
socialistes, celle d’Henri Emmanuelli – qui déclara que « la
responsabilité du législateur était d'écrire
l'histoire, fut-ce modestement. Pas de la réécrire ou de
l'interpréter » – cela nous rappelle le récent débat
relatif à l’article de loi reconnaissant « le rôle positif de
la présence française outre-mer, et notamment en Afrique du Nord
». Là encore, la gauche avait, à l’époque de cette
polémique, estimé que ce n’était pas aux
députés qu’incombait la tâche de juger des effets de la
colonisation. Aujourd’hui, cependant, le débat n’est plus relatif
à la reconnaissance historique du génocide arménien, cette
question ayant déjà été tranchée par
l’adoption de la loi de 2001.
Hier, Matignon a souligné qu’il n’était pas
favorable à ce texte. Il faut dire qu’à force de conduire ce
front, le gouvernement français pourrait bien subir les contre-sanctions
de son homologue ottoman. Ainsi Dominique de Villepin a-t-il
déclaré hier que « ce n’était pas une bonne chose que
de légiférer sur les questions d’histoire et de mémoire ».
Ce propos sort de la bouche d’un chef de gouvernement qui, faute d’avoir pu
nier le génocide des Tutsis du Rwanda, le doubla d’un génocide, totalement
imaginaire celui-là, qu’auraient perpétré les Tutsis
contre les Hutus. Quitte à débattre des génocides à
l’Assemblée, Villepin n’en est décidément pas à un
de plus ou de moins.
C’est ce qui nous interpelle au premier chef : comment
se peut-il que, dans la même ville, on vote une loi condamnant les
négationnistes d’un génocide qui s’est produit en 1915, loin de
nos frontières, et que, dans le même temps, Michèle
Alliot-Marie et le gouvernement auquel elle appartient fassent tout ce qui est
en leur pouvoir pour que notre justice ne puisse pas, ne serait-ce qu’entendre
les témoins du génocide tutsi ?
Il y a maldonne quelque part ! Sans mettre en cause le
bien-fondé de la loi adoptée en première lecture hier au parlement,
on constate que la France s’autorise à donner des leçons au monde
alors que pend à ses propres guêtres une batterie de casseroles
largement en mesure de rivaliser avec celle de la Turquie. Rappelons, afin de ramener
un peu l’église au milieu du village, que les témoignages en
attente au Tribunal des Armées, ceux que la Ména a
recueillis au Rwanda, ainsi que ceux accumulés par des corps de police ouest-européens,
spécialisés dans les cas de génocides et de crimes contre
l’humanité, font état de participation active de la France dans
l’assassinat d’un million de personnes au Rwanda, il y a une douzaine
d’années.
Ils ont une vraiment bonne tête, ces Turcs… "E
pericoloso sporgesi", aurait répété, à bon escient,
l’écrivain Michel Butor aux députés apprentis historiens
du Palais Bourbon. Il est en effet dangereux de se pencher des
fenêtres de l’Assemblée sur les crimes des autres, alors qu’en
plus du Rwanda, il reste à la France à entamer son devoir de
lumière sur ses comportements au Vietnam, en Algérie, à
Madagascar etc. Combien d’écoliers tricolores savent-ils aussi, que le 17
octobre 1961, notre police a
précipité plus de 300 Maghrébins pacifiques de tous âges
depuis les ponts sur la Seine, au cœur de notre capitale, et qu’elle en a
« fini » d’autres alors qu’elle les avait déjà
appréhendés et emprisonnés ? Que certains des chefs
de notre police de l’époque, tel Maurice Papon, avaient appris ces
méthodes sous l’uniforme de Vichy, une vingtaine d’année plus
tôt, et que personne n’avait songé à freiner leur
avancement !
Au bilan des morts civils massacrés par des
armées depuis 1915, la Turquie arrive très loin derrière
nous à ce palmarès d’infamie.
En plus de sa partialité agaçante et de son
fondement moral inique parce qu’incomplet, la loi sur le négationnisme
du génocide arménien est néfaste pour le commerce. C’est
ce qu’a expliqué hier le directeur général de Peugeot
sur RTL, pour qui il y a un risque de représailles économiques en
Turquie [1].
François Hollande, pudique, a, quant à lui, expliqué
son soutien au projet de loi en précisant qu’il s’agissait « simplement
de lui dire [à la Turquie. Nda] que la discussion sur la reconnaissance
du génocide devait se poursuivre si on voulait aller vers
l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne ». On
est en droit toutefois de s’interroger sur ce qui permet ainsi au premier secrétaire
des roses de conditionner l’entrée de la Turquie dans l’UE ; comme
si le soutien hystérique de François Mitterrand aux
génocidaires hutus, devant le silence complet des agneaux de l’époque
du PS, lui avait interdit d’entrer dans l’Histoire…
Lorsque Hollande ajoute qu’ « il ne s'agit pas non
plus de brimer les historiens, mais simplement de faire en sorte que les
négationnistes du génocide arménien comme de tout autre
génocide puissent être punis comme il convient », il nous
impose la tâche de corriger son affirmation farfelue. De préciser à
Hollande, qu’en dehors du génocide des Juifs, la loi Gayssot, une fois
étendue à celui des Arméniens, ne concernera toujours pas les
autres éradicateurs ethniques.
Pourquoi donc ne pas étendre la loi Gayssot au
génocide des Tutsis du Rwanda et à tous les autres ? Une
extension qui aurait permis à SOS Racisme d’assigner Pierre
Péan, non seulement pour délits racistes, mais aussi pour
négationnisme. A moins qu’à l’instar de la législation
turque, qui interdit d’évoquer, sur son territoire, le génocide
arménien, une loi française en vienne, un jour, à
interdire les accusations proférées à l’encontre des
autorités françaises quant à leur participation au
génocide des Tutsis au Rwanda.
Ce qui est certain, c’est que faute d’une justice
universelle, ce n’est pas de justice dont il a été question, hier
à l’Assemblée, mais bien de politique. Sans doute est-ce ce qui a
conduit le député communiste Jean-Claude Lefort à formuler
une proposition qu’il a rendue publique mercredi dernier. Elle consiste à
demander que « le gouvernement dépose un amendement afin qu’aucune
négation d’un génocide ou d’un crime contre l’humanité ne
puisse être exonérée de sanctions ».
Voilà enfin une proposition qui a un sens et
qui éviterait de nous faire passer pour les justiciers-guignols de la
planète ! Et rien, sauf ses inconsistances, n’empêche
François Hollande de suivre Lefort, joignant ainsi un acte efficace et
courageux à ses proclamations apocryphes et démagogues.
Jean-Claude Lefort a explicité sa démarche à
la Ména : « Pour moi, le gouvernement se serait honoré
à proposer un amendement non restrictif sur cette question pour la
raison majeure qu’il n’y a aucune hiérarchie à établir
quand un génocide s’est produit et a été reconnu comme tel
». Dans sa déclaration d’avant-hier, l’ancien vice-président de
la Mission d’Information Parlementaire pour le Rwanda écrit qu’ « on ne
peut oublier ou soustraire de la loi d’autres génocides qualifiés
– je pense en particulier aux génocides rwandais et cambodgien ». Je me
suis permis de suggérer au député qu’il conviendrait
d’indiquer explicitement qu’il s’agit du génocide des Tutsis,
plutôt que de s’en tenir à l’expression trop vague de
« génocide rwandais », utilisée par les
négationnistes français pour étayer la théorie odieuse
du double génocide. A quoi Lefort me répondit que « c’est au Tribunal
Pénal International pour le Rwanda (TPIR) de juger et de condamner les
responsables ». Avant d’expliquer que « la loi ne remplace pas les jugements de
cour. Cela étant, on ne peut se dérober devant le fait que le
génocide rwandais a frappé massivement et principalement des
populations tutsies » et que « les jugements déjà rendus par le
TPIR en attestent. ».
Si la proposition de Lefort réclame une sanction
légale automatique en cas de négation d’un génocide ou d’un
crime contre l’humanité, encore faut-il que ceux-ci aient
été, au préalable, qualifiés juridiquement comme
tels. A ma question de savoir s’il est juridiquement possible de se fier
à la qualification de génocide ou de crime contre
l'humanité faite par un organisme international ad hoc, la
réponse du parlementaire est sans détour : « oui à
l’introduction en droit interne des qualifications internationales, et oui
aussi à toute initiative permettant de lever d’éventuels
obstacles rencontrés au plan international pour qualifier des crimes non
encore qualifiés ». Et de rappeler « la possibilité de
qualification de crime de guerre » aussi bien par « le Conseil de Sécurité
de l’ONU, qui a la possibilité de saisir la Cour Pénale Internationale
pour en disposer que par le déclenchement, par le Procureur de ladite
CPI, d’une procédure ».
Il est fort probable qu’une boîte de Pandore ait
été ouverte lorsque fut adoptée la loi Gayssot en 1990. Mais
à la différence de la lointaine Turquie en 1915, les zévénements
beaucoup plus récents du Rwanda, d’Algérie, du Vietnam et de Madagascar
impliquent les dirigeants du pays qui ne qualifie les ethnocides et les crimes
de guerre que lorsqu’ils ont été commis par d’autres. Il est vrai
que nombre de ceux qui ont décidé de la "glorieuse
épopée de l’armée française au Rwanda"
siègent désormais à l’assemblée qui poursuit les
négationnistes turcs… Tout comme ceux qui s’emploient activement
à faire croire que le massacre du peuple tutsi n’a jamais eu lieu et que
notre pays, de toutes façons, mais s’ils se trompent sur leur
première affirmation, n’y aurait été pour rien.
Il est vrai qu’on n’attend pas de la part de ces
héros qu’ils se fassent justice tout seuls…
Notes :
[1] La France est le 5ème fournisseur de
la Turquie avec 4,7 milliards d'euros d'exportations en 2005.