Ce vendredi matin, l’association SOS Racisme a tenu
une conférence de presse à Paris pour annoncer qu’elle avait,
hier, déposé plainte avec constitution de partie civile pour
diffamation raciale et incitation à la discrimination raciale, à
l’encontre Pierre Péan, auteur de l’ouvrage Noires fureurs, blancs
menteurs – Rwanda 1990-1994 (Editions Mille et une nuit, coll. Enquête,
novembre 2005, 22€) ainsi que contre la librairie Arthème Fayard
qui, étant propriétaire des éditions Mille et une nuit,
est à ce titre civilement responsable.
Assistaient à cette conférence, outre le
président de SOS Racisme, Dominique Sopo, les présidents
des antennes rwandaise et française d’Ibuka, respectivement
François Ngarambe et Espérance Brossard, de même que
l’avocat belge Me Maingain, une plainte au civil ayant été
préalablement déposée en Belgique. L’avocat
français des parties civiles, Me Forster, s’est fait excuser.
Espérance Brossard a fait savoir que des Rwandais
étaient susceptibles de venir se greffer prochainement à la
partie civile.
Concernant
le délit de diffamation à caractère racial, la plainte s’appuie sur un certain nombre d’extraits de
l’ouvrage incriminé, qui entendent démontrer que « les faits
imputés aux Tutsis sont précis et contraires à l’honneur
et à la considération de cette ethnie, qui est
expressément visée et accusée de recourir
systématiquement au mensonge et à la dissimulation, en employant
des manœuvres douteuses et frauduleuses, dans le seul but de tromper la
communauté internationale concernant la justesse de sa cause ».
Parmi les phrases citées dans ce livre, certaines
sont des citations que les plaignants considèrent que « l’auteur de
l’ouvrage reprend à son compte ».
Ainsi en est-il de celle qui raconte que « dès leur
plus tendre enfance, les jeunes Tutsis étaient initiés à
la réserve, au mensonge, à la violence et à la
médisance », ou encore que « les Tutsis acceptent facilement de
faire des faux témoignages (…) par lucre et/ou pour accabler un
étranger ou un ennemi de leur groupe ».
La plainte s’appuie également sur la
référence faite par Péan aux écrits de Paul Dresse,
ancien agent territorial, dont une note de bas de page précise qu’ils
ont été tirés d’un ouvrage publié en 1940 : «
Cette formation au mensonge a été observée par les
premiers Européens qui ont eu un contact prolongé avec les Tutsis
(…) Mais elle favorise aussi la duplicité et c’est ce qui fait de cette
race l’une des plus menteuses qui soit sous le soleil ».
Parmi les phrases extraites de l’ouvrage de Péan et
produites dans la plainte, certaines sont directement exprimées par
l’auteur du livre incriminé : « la culture du mensonge et de la dissimulation
domine toutes les autres chez les Tutsis », ou encore « s’agissant d’un
témoignage, le mensonge va jouer à plein ».
Péan fait, par ailleurs, un parallèle sans
équivoque avec l’expression « l’an prochain à
Jérusalem », prononcée une fois l’an par les membres de la
diaspora juive, en proclamant que « cette culture du mensonge s’est
particulièrement développée dans la diaspora tutsie. Pour
revenir « l’an prochain à Kigali », celle-ci a pratiqué
avec efficacité mensonges et manipulations ».
La plainte cite enfin cette phrase de la plume de
Péan : « Elles [les associations de Tutsis, Ndlr] ont
infiltré les principales organisations internationales et d’aucuns parmi
leurs membres ont su garder de très belles femmes tutsies vers des lits
appropriés. ». En plus d’être menteuses, elles sont donc
belles, ah les diablesses !
S’appuyant sur ces extraits d’un goût effectivement
plus que douteux, le document juridique conclut que « le délit de
diffamation envers un groupe de personnes, à raison de leur appartenance
à une ethnie, est donc bien constitué au sens de l’alinéa
2 de l’article 32 de la loi du 29 juillet 1881 ». Une loi qui
prévoit « un emprisonnement d’un an et une amende de € 45’000 ou
l’une de ces deux peines seulement ».
Concernant
le délit d’incitation à la discrimination raciale, la plainte ajoute que « Monsieur Péan
présente au lecteur, sans faire preuve de la moindre nuance, des faits
propres à faire naître chez celui-ci des réactions de rejet
à l’égard des Tutsis ».
A l’appui de cette allégation, le document
précise que l’auteur « a, au surplus, fait le choix
d’insérer dans son ouvrage une succession de citations, qu’il reprend
à son compte, et dont les termes tendent, à tout le moins,
à susciter des actes de discrimination envers les Tutsis, en les
présentant définitivement comme menteurs par culture, tradition
et formation et en soulignant leur caractère manipulateur ».
Le document considère donc qu’est ainsi
constituée « une provocation à la discrimination, à
la haine ou à la violence envers un groupe de personnes à raison
de leur appartenance à une ethnie déterminée, au sens de
l’alinéa 8 de l’article 24 de la même loi contre le racisme ».
De la
stratégie de la défense
A la question posée par un représentant de la
Ména de savoir ce qu’il faut penser « du probable
système de défense de Péan, qui va sans doute tenter de se
réfugier derrière le fait que certains des propos
incriminés ont été formulés à l’appui de
citations d’un historien ou d’un agent territorial », Me Maingain a
répondu qu’il n’avait « aucune crainte quant à
l’argumentaire qui allait être produit en justice » et a tenu
à rappeler que « la principale source d’inspiration de
Péan » n’était autre qu’un certain Nyetera, que l’auteur
cite « sans réserve », et à propos duquel le conseil a
rappelé que le Tribunal International pour le Rwanda avait
lui-même rejeté la qualité d’expert.
Quant au président de SOS Racisme, Dominique
Sopo, il a ajouté à cette même question, que l’auteur du
livre incriminé n’avait fait preuve d’ « aucun recul par
rapport aux citations ». Et de compléter : « On pense
que, vu que c’est Péan, il met son autorité en jeu. Donc on croit
que c’est vrai », ce qui a fait dire au président de l’association
anti-raciste qu’il s’agissait ici d’une « escroquerie manifeste ».
Me Maingain a ensuite évoqué « la
question du retour à la fascination d’un certain
pétainisme ».
Le président d’Ibuka Rwanda, François
Ngarambe, a enfin tenu à rappeler que « si l’idéologie
venait avant le génocide, elle venait également après le
génocide, lorsqu’il s’agissait de le nier ». Et d’ajouter que
« Péan, sans le nier explicitement, finit par créer un doute
qui, finalement, le dilue dans un contexte de massacre interethnique ». Il
a également précisé que « le racisme tel
qu’exprimé dans son livre met en cause la vie des Tutsis »,
expliquant que ces derniers y étaient décrits comme étant
« tellement menteurs, tellement mauvais qu’ils méritent leur
sort ». Il a conclu en déclarant que « le livre de Péan
était de nature à remettre le feu aux poudres, non seulement au
Rwanda, mais aussi dans la région des grands lacs où les
importants efforts concédés pourraient être
complètement anéantis ».
Péan :
« la seule chose qui s’impose est le silence »
Interrogé sur sa réaction à chaud,
Pierre Péan a fait savoir à la Ména que « face
à des accusations ridicules, la seule chose qui s’impose est le
silence ». Il a affirmé à notre agence qu’il avait confiance
en la justice avant d’ajouter : « si je répondais, cela
voudrait dire que je me défends et il est hors de question que je rentre
dans le système ».