Le
cheikh Youssef El-Badri : « Nous sommes musulmans. Nous prions, nous
jeûnons et nous excisons. »
Du 21 au 23 juin 2003, le Conseil national de la maternité
et de l’enfance organisait une conférence au Caire en coopération
avec plusieurs ONG égyptiennes et européennes et avec la
participation de représentants de l’ONU. C’est à cette occasion
que la première dame d’Egypte, Madame Suzanne Moubarak, se basant sur
une enquête démographique médico-sociale de 1995, qui avait
sondé près de 14’000 femmes égyptiennes mariées, de
14 à 49 ans, avait déclaré que 97% [1] des femmes
égyptiennes étaient excisées [2].
Seul aspect positif des choses : le débat devient
public sur une pratique qui touche près d’un million de filles
égyptiennes – soit 3’600 filles par jour ! – chaque année
selon le ministère de la Santé [3]. L'Egypte sert
désormais de champ de bataille entre les forces progressistes et
réactionnaires sur le sujet de la lutte contre la mutilation
génitale féminine (MGF).
En plus de la mutilation qu’elle représente, il
importe de ne pas fermer les yeux sur le fait que cette pratique barbare
entraîne très souvent un certain nombre de
problèmes d’ordre strictement médical :
- une hémorragie violente, qui, dans des
conditions non hygiéniques, entraîne souvent la mort
[4] ;
- des douleurs insoutenables qui peuvent perdurer
très longtemps, l’opération étant effectuée
sans anesthésie sur une zone riche en terminaisons nerveuses ;
- des difficultés à uriner,
l’urètre étant très souvent endommagé ;
- le Tétanos, des septicémies et des
inflammations chroniques de la vessie, des reins ainsi que des organes
génitaux ;
- des douleurs violentes lors des rapports sexuels. La
femme est soumise à un nouveau supplice lors de la nuit de noces,
lorsque le mari élargit l’orifice étroit en l’incisant.
- un accouchement éprouvant, parfois
précédé d’une nouvelle incision lorsque la femme est
à nouveau infibulée. Souvent, le nouveau né
étouffe ou meurt à son passage par cette ouverture
mutilée ;
- des traumatismes psychologiques et nerveux.
Selon l’Association égyptienne des
obstétriciens, l’excision serait à l’origine de 25 % des cas
de stérilité. De plus, 35 % des inflammations chroniques chez les
femmes et 85 % des problèmes de l’appareil génital féminin
seraient le résultat d’erreurs commises par les non-médecins lors
de cette amputation.
La position officielle de
l’Etat égyptien
En Egypte, après l’annulation, le 24 juin 1997, par
un tribunal du Caire, du décret du ministre égyptien de la
Santé interdisant l’excision [5], sous les pressions des islamistes, aucune
loi ne défend désormais cette pratique. Il est néanmoins prohibé
qu’elle soit infligée par d’autres que par des médecins. Un autre
décret (n° 415 de 1954) interdit la chirurgie hors des cabinets
médicaux et des hôpitaux. Cependant, la loi n’a jamais
empêché l’existence de boutiques, connues par tous, où se
pratique l’excision.
Quant au Clergé, représenté par la
Mosquée Al-Azhar, la plus haute instance de l’islam sunnite dans le
monde, et son cheikh, Mohammed Sayyed Al-Tantawi, il justifie son silence par
« l’absence de textes religieux faisant autorité en la matière »
[6]. Cette attitude est proche de celle du Mufti de la République, Nasr
Farid Wassel, pour qui l’excision est avant tout une coutume sociale [7]. Quant
au cheikh Youssef Al-Qaradhawi, l’un des dignitaires religieux les plus
influents de l’islam sunnite et guide spirituel des Frères musulmans, il
laisse le choix aux parents de la jeune fille [8].
Les arguments des
défenseurs de l’excision
Il est cependant aventureux d’affirmer que l’excision soit
directement liée à l’islam, du moins en Egypte, puisqu’elle est
identiquement pratiquée chez les Coptes chrétiens [9]. Pour
certains chercheurs, son apparition serait même antérieure au
monothéisme. Ceci dit, l’islam n’a jamais interdit cette pratique. Au
contraire, des récits attribués à Mahomet dans les « hadiths »
(Paroles) l’approuvent explicitement. Aujourd’hui, les islamistes comptent
parmi les plus ardents défenseurs de l’excision. Plusieurs arguments,
généralement soutenus par la religion musulmane, sont
avancés à ce sujet :
L’argument de la pudeur
Un des récits de Mahomet associe cette pratique au
plaisir sexuel. S’adressant à une circonciseuse, il lui aurait dit :
« Coupe peu et n’exagère pas car cela rend le visage plus rayonnant
et c’est meilleur pour l’homme ». Commentant ce récit, l’auteur
arabe classique Al-Jahidh écrit :
« La femme au clitoris trouve un plaisir que la
circoncise ne trouve pas. Ce plaisir est proportionnel à la
quantité amputée (...). Le prophète dit à la
circonciseuse: "O Um-Atiyyah, coupe peu et n'exagère pas car cela
rend le visage plus rayonnant et c'est meilleur pour l'homme". On dirait
que le prophète souhaitait réduire sa concupiscence dans la
mesure où cela la rendrait modérée. Car si la
concupiscence est anéantie, le plaisir n'a pas lieu, et l'amour entre
les conjoints diminue. Or, l'amour entre les conjoints est un frein à la
débauche (...).
Le juge Jannab Ibn Al-Khashkhash prétend avoir
compté les femmes circoncises dans un seul village, et avoir
découvert que les femmes chastes sont circoncises et les
débauchées, incirconcises. L'adultère et la recherche des
hommes sont plus généralisés chez les femmes
[incirconcises] de l'Inde, de Byzance et de Perse, parce qu'elles ont plus de
concupiscence envers les hommes. C'est la raison pour laquelle l'Inde a
établi des maisons pour les prostituées. On dit que cela n'est
dû qu'au fait qu'elles ont un clitoris et un prépuce abondants [10]. »
Ce passage est souvent cité par les juristes
classiques et modernes [11]. Selon Ibn-Qayyim Al-Jawziyyah, l’excision
modère la concupiscence qui, selon lui, « si elle est
exagérée, fait de l’homme un animal ; et si elle est
anéantie, fait de lui une chose inanimée. Ainsi, la circoncision
modère cette concupiscence. De ce fait, tu trouves les hommes et les
femmes incirconcis jamais rassasiés de l’accouplement » [12].
Al-Baji rapporte de Malik qu’il dit : « Celui qui
achète une esclave qu’il la circoncise s’il veut l’enfermer. Mais si
c’est pour la revendre, il n’est pas tenu de la circoncire » [13]. Ce
qui signifie que la femme circoncise sera plus facile à maîtriser
à la maison. Aujourd’hui encore, comme l’affirme le juriste palestinien
Sami Aldeeb, les hommes, dans certaines cultures, vont jusqu’à
préférer les partenaires circoncises aux incirconcises.
Les arguments
pseudo-médicaux
Le Dr. Al-Ghawwabi affirme que l’excision consiste à
couper le clitoris et les petites lèvres parce que le clitoris « se
dresse comme l’organe de l’homme et pousse la femme à se masturber
provoquant de nombreuses maladies et l’épaississement des petites
lèvres de manière répugnante [14]».
La théorie selon laquelle l’excision
préviendrait le SIDA est la dernière trouvaille des
défenseurs de cette pratique, une théorie à la mode
actuellement dans la presse populaire, voire même dans certains
écrits scientifiques.
Certains auteurs islamistes, comme le cheikh Al-Badri, ont
tendance à comparer l’excision à la circoncision, en appelant la
première pratique « circoncision féminine ».
Ceux-là ont généralement tendance à soutenir que
l’excision protègerait du SIDA, en invoquant des témoignages
d’organismes médicaux européens, ce qui constitue une
falsification flagrante, car les rapports publiés en Occident auxquels
il est souvent fait référence, ne concernent pas l’excision mais
uniquement la circoncision masculine.
Certains islamistes voient dans l’opposition à
l’excision un complot « judéo-occidental » visant à
répandre la prostitution et le SIDA dans les sociétés
musulmanes pour soumettre la « Oumma » (Nation de l’Islam) au monde
des infidèles (« Ahl al-Kûfr », sous-entendu :
l’Occident). Ainsi, l’islamiste Ahmed Abd El-Rahman écrivait le 7 juin
2003 dans le journal égyptien Al-Haqiqa [15] : « l’absence
d’excision ouvre la porte à la dépravation et à la
prostitution, comme en Occident, où l’on ignore cette
nécessité humaine normale. Voulons-nous ressembler aux
Occidentaux ? (…) Ils veulent détruire la société
musulmane. ».
Actuellement, les opposants égyptiens à
l’excision, avec, à leur tête, l’écrivain féministe
Nawal Al-Saadawi (opposante au régime), elle-même circoncise,
accuse l’Etat de ne rien faire pour empêcher la pratique de l’excision en
Egypte. En tout cas une chose est claire : en
absence de légitimité, d’assise populaire, le régime de
Hosni Moubarak ne prendra pas le risque de se confronter aux islamistes pour
tenter de mettre un terme à cette mutilation.
Notes :
[1] Le pourcentage de femmes égyptiennes
excisées, très difficile à vérifier, est
estimé à 91,8 % selon l’Association du planning familial du
Caire.
[2] La mutilation génitale féminine
peut prendre des formes différentes : l’ablation partielle ou totale du
clitoris (clitoridectomie), l’ablation du clitoris tout entier et la coupe des
petites lèvres (excision), ou, dans sa forme la plus extrême,
l’ablation de tous les organes génitaux et la suture des deux
côtés de la vulve, laissant seulement une très petite
ouverture vaginale (infibulation).
[3] 85 % sont faites par des matrones et par des «
barbiers chirurgiens ».
[4] 1’300 jeunes filles décèdent chaque
année avant l’âge de dix ans à la suite d’une excision
pratiquée hors de l’hôpital.
[5] Une interdiction qui avait été
instituée en juillet 1996 par le ministre de la Santé de
l’époque, M. Ismail Sallam.
[6] Roz Al-Youssef (Egypte), le 28 juin 2003.
[7] Cité par M. El-Shinawi, “L’excision :
entre loi religieuse et médecine”, Ed. Dar Al-Kalam, p. 44.
[8]
Youssef Al-Qaradhawi, “Fatwas modernes”, Al-Maktab, Beyrouth.
[9] Même si l’Eglise copte ne s’est jamais
exprimée sur ce sujet.
[10] Al-Jahidh, vol. 7, p. 27-29.
[11] Voir notamment Al-Nazawi, vol. 1, p. 40>;
Ibn-Taymiyyah : Fiqh al-taharah, p. 69 ; Ibn-Taymiyyah : Fatawi al nisa, p. 17.
[12] Ibn-Qayyim Al-Jawziyyah : Tuhfat al-mawdud,
cité par le juriste palestinien Sami Aldeeb dans “Khitan”.
[13]
Al-Baji, vol. 7, p. 232.
[14]
Al-Ghawwabi, p. 62. Voir aussi Ammar, p. 47 ;
Al-Jamal : Nihayat al-bayan, p. 52.
[15] Cité
par B. Chernitsky pour MEMRI, “La controverse sur l’excision en Egypte”, No.
152, 12/11/2003.