Insuffisant, avec des articles du genre de celui de l’Obs, pour donner aux Juifs l’envie de foutre le camp ?
Comme nous le signalions dans notre dépêche du
vendredi 26 courant, une commémoration en l’honneur du pogromiste
ukrainien Simon Petlioura s’était tenue la veille, à Paris, sur
la tombe du soldat inconnu. La Mena, seul organe de presse dont le
correspondant est parvenu à rester sur les lieux, a pu constater de
visu que la France officielle ne s’est pas contentée d’assurer la
sécurité d’une manifestation de laquelle elle aurait pu rester
à l’écart, mais qu’elle y a concrètement participé,
comme le prouvent notamment un certain nombre de nos clichés
photographiques.
En marge de cette commémoration, et devant les
dénégations surprenantes de l’ambassade d’Ukraine, il me semble
nécessaire de resituer la factualité historique des pogroms qui
furent perpétrés, en 1919 et 1920, dans les provinces d’Ukraine,
par l’Armée nationale ukrainienne, sous le commandement de Simon
Petlioura.
Kichinev :
le plus « célèbre » pogrom [1] de Russie (1903)
Il nous faut remonter au pogrom de Kichinev, au tournant du
siècle, pour comprendre le rôle de certains de ses acteurs, qui
interféreront plus tard avec Petlioura.
Dans les années 1898-1900 le parti socialiste
révolutionnaire se constitua en Russie, avant de faire assassiner,
en 1902, un certain Sipiaguine, alors ministre de l’Intérieur de
l’empire. Celui-ci fut aussitôt remplacé par l’ancien chef de la
police, le comte von Plehve, auquel le Tsar donna carte blanche aux fins de
détruire les mouvements révolutionnaires. Or, de nombreux jeunes
Juifs, que l’administration tsariste cherchait à convertir ou à
expulser légalement par le biais de mesures discriminatoires [2],
avaient rejoint les organisations pour lesquelles un soulèvement
populaire général était la seule manière d’obtenir
l’égalité de tous, y compris des Israélites, devant la
loi. Aussi, Plehve amalgama-t-il les Juifs, en général, aux
révolutionnaires. Il lui fallait, selon une expression couramment
utilisée par la police de l’époque, « noyer la révolution
dans le sang juif ».
Le plus « célèbre » pogrom de l’empire
eut donc lieu en 1903, à Kichinev, à l’époque capitale de
la Bessarabie (aujourd’hui de la République de Moldavie).
Kichinev, où 50’000 Juifs et 60’000 Chrétiens vivaient côte
à côte, et dont le journal principal, le Bessarabien,
subventionné par le gouvernement, préfigurait, 90 ans plus
tôt, la radio génocidaire rwandaise Radio
Télévision Libre des Mille Collines (RTLM). Ainsi, tout comme
les appels de la RTLM à tuer les Tutsis, qu’elle qualifiait de cafards,
le Bessarabien incitait-il régulièrement au meurtre des
Juifs qu’il vilipendait pour un oui ou pour un non.
Peu avant Pâques 1903, le Bessarabien accusa
ouvertement la population juive d’avoir assassiné un garçon
chrétien afin d’utiliser son sang dans le rituel de la Pâque
juive, imputation qui rappelle l’acte de France Télévisions
en 2000, qui, sur la base d’une mise en scène réalisée
dans la Bande de Gaza, accusa les soldats israéliens (juifs) d’avoir
tué l’enfant palestinien (non-juif) Mohammed Al-Dura. Cette récente
accusation d’infanticide donna le signal de départ d’un appel aux
musulmans à tuer les Juifs partout où la chose était
possible, en Palestine et dans le monde.

Kichinev,
Pâques 1903. Juifs massacrés pour un prétendu infanticide
A en croire certains témoignages contemporains, notre haine des
enfants des autres serait atavique…
Du déjà vu : Attention !
Le ministre de l’Intérieur du Tsar, Plehve, saisit
l’occasion de cette accusation de meurtre rituel pour adresser une lettre
secrète au gouverneur de Kichinev, dans laquelle il lui ordonna, en cas
d’attaques contre les Juifs, d’empêcher la police d’intervenir. L’ordre
de Plehve ne peut manquer de nous renvoyer à une autre analogie
historique – les mécanismes génocidaires se
répètent il est vrai la plupart du temps – s’agissait de la même
"neutralité" dont fit preuve le colonel Rosier, chef du Commandement
des Opérations Spéciales au Rwanda, lorsqu’il décida,
comme il le confiera plus tard à Libération, que
« les miliciens font la guerre. Par souci de neutralité, nous
n’avons pas à intervenir ». C’est dans des environnements
sécuritaires absolument identiques que furent mis en œuvre, le
matin de Pâques 1903, le pogrom de Kichinev, et, en juin 1994, le
massacre des Tutsis sur la colline de Bisesero au Rwanda.
Le pogrom de Kichinev suscita une vive indignation dans
l’opinion publique occidentale, excepté auprès l’ambassadeur de
France à Saint-Pétersbourg, l’ancien ministre français des
Affaires Etrangères Maurice Bompard, qui écrivit dans un rapport
en août 1903 : « Je passe sous silence les troubles du genre de ceux de
Kishinev, parce qu’ils sont, pour ainsi dire, le contrecoup des troubles
agraires. La population juive est une pépinière de nihilistes et
d’agitateurs. ».
Le pogrom de Kichinev
entraîna la seconde vague d’émigration juive vers la Palestine.
Sous le choc, Théodore Herzl, le père
fondateur du sionisme moderne, rencontra Plehve et lui déclara : «
Aidez-moi à atteindre la terre ferme, et la révolte
s’arrête. Et en même temps, les Juifs s’arrêteront
d’adhérer au socialisme. ».
Après
le pogrom de Kichinev, Jabotinsky rejoint le mouvement sioniste (1903)
C’est suite au pogrom de Kichinev qu’Herzl envisagea,
brièvement et dans l’urgence, l’alternative de l’Ouganda au 6ème
congrès sioniste mondial de Bâle, qui s’ouvrit le 23 août
1903, et auquel participa le Juif ukrainien Vladimir Jabotinsky, qui avait
rejoint le mouvement sioniste
peu après les massacres anti-Juifs. Jabotinsky s'imposa comme l’un des
leaders du mouvement (il fut le fondateur du courant dit révisionniste
au sein du sionisme) et organisa des unités d'autodéfense,
destinées à répondre aux pogroms qui faisaient toujours
rage en Russie. Il ne
s’agissait pas là d’un pseudo groupe d’autodéfense, comme on en
trouvera plus tard parmi les milices hutues interahamwe au Rwanda, ou parmi les
organisations terroristes palestiniennes, ainsi autoproclamées afin de
dissimuler leur vocation ethnocidaire. Il s’agissait alors, authentiquement, de
se défendre pour sa survie.
Nourrissant l'espoir que le Royaume-Uni favoriserait
l'établissement d'un Foyer National Juif si les Juifs aidaient,
pendant la première guerre mondiale, les Britanniques à prendre
possession de la Palestine alors aux mains de l’empire ottoman, Jabotinsky eut
l’idée de mettre sur pied une force militaire juive, la Légion juive,
qui n’existera cependant jamais officiellement. Néanmoins, en 1915, il
créa, avec Joseph Trumpeldor,
le Corps des muletiers de Sion, une unité de 562 hommes, qui se
distingua lors de la bataille de Gallipoli sous les ordres du lieutenant-colonel
Patterson. Cette unité fut dissoute la même année.
Deux ans plus tard, les Britanniques acceptèrent la
formation de plusieurs unités juives, pour un total de près de
5'000 hommes, dont le 40ème bataillon, au sein duquel
combattit David
Ben Gourion, le 1er Premier ministre de l’Etat
d’Israël. En 1918, Jabotinsky prit part aux combats contre les Turcs dans
la vallée du Jourdain.
Un an plus tard, après l’écroulement de l’armée turque,
les unités juives furent dissoutes par les Britanniques.
Les
pogroms de Petlioura (1918-1920)
Tandis que les unités juives étaient engagées
sur le front dans les derniers mois de la première guerre mondiale,
l’Ukraine, où vivaient alors la moitié des Juifs de l’ancien
empire russe, avait profité du conflit pour, le 22 janvier 1918,
proclamer son indépendance et se choisir Kiev pour capitale. Une guerre,
qui dura jusqu’en 1920, fut alors déclarée entre Kiev et Moscou.
Simon Petlioura, qui, en 1905, avait fondé le Parti travailliste
ukrainien, présida, durant cette période, le directoire
ukrainien indépendantiste ; il était le chef du gouvernement
ukrainien.
Petlioura était également commandant en chef
de l’Armée nationale ukrainienne. Il avait, à ce titre,
donné carte blanche à sa milice nouvellement formée des
Haïdamaks [3], dont le mot d’ordre révélateur était
l’extermination des bolcheviques et des Juifs. Les Haïdamaks
étaient à l’armée nationale ukrainienne ce que seront,
trois quarts de siècle plus tard, les Interahamwe aux forces
armées rwandaises, durant le génocide des Tutsis, et ce que sont
aujourd’hui les milices arabes Djandjaouids au Darfour pour les
autorités de Khartoum.

Simon
Petlioura, héros national ukrainien, en 2006…
En 1919 eurent ainsi lieu, sous le prétexte captieux
d’« expéditions punitives », des tueries dans des centaines de
communautés, au cri de guerre de « mort aux Juifs et aux
Bolcheviques » [4]. Il ne s’agissait plus, comme lors des pogroms russes
de 1881 ou de 1905, de massacres qu’il était loisible au régime
d’imputer à l’impulsion d’une population se livrant à des
meurtres, des pillages et des viols. Il s’agissait, cette fois, de massacres
qui, suivant les déplacements de l’armée nationaliste
ukrainienne, avaient été parfaitement organisés. Un
avant-goût de Shoah, en quelque sorte. On évalue les victimes juives
de l'Ataman [5] Petlioura à près de 40’000, dans ces
régions où le sang juif avait déjà abondamment
coulé aux 17ème et 18ème
siècles.
Cette année 1919, parmi les pogroms
perpétrés pendant près de quatre mois par les
unités alliées de l’armée nationale ukrainienne, beaucoup
eurent lieu dans la province de Podolie, au sud-ouest de l’Ukraine. A Brazlav,
Raigorod, Litine, à Monastiristch, Khmelnik, Proscourov, les
Haïdamaks allaient de maison en maison, massacrant, violant, mutilant
femmes et hommes juifs. Ils se livrèrent également à des
pogroms à Orinine, à Olgopol et à Berhad, où des
centaines de Juifs furent abattus.
La même année, dans le district de Kiev même, sous le
commandement de divers Atamans, les Juifs subirent aussi des massacres et des
violences. A Radomysl, près de 400 Juifs furent égorgés et
de nombreuses femmes violées. Les pogroms de la province de Kiev se
poursuivirent en 1920. Plus de cent Juifs furent égorgés et moult
autres blessés lorsque des bandes de rebelles
déclenchèrent, à Jachkov, un pogrom qui dura huit jours.

Felshtin
1919. A force de mensonges antisémites…
L’Armée nationale ukrainienne, sous le commandement de Simon Petlioura, a directement
pris part aux pogroms. L’un des plus sanglants fut, sans doute, celui
déclenché, en 1920, dans le district de Kiev, à Hodorkov.
Au cours de ce massacre, les soldats de Simon Petlioura, ont, douze heures
durant, égorgé près de 700 Juifs, en blessant quelque 800
autres.
L’armée russe, devenue l’Armée rouge des
suites de la révolution, finalement victorieuse du conflit opposant
Moscou à Kiev, mit un terme à la courte indépendance de
l’Ukraine, qui fut rattachée à l’Union Soviétique.
Alors
que cessent les pogroms de Petlioura, débute la diffusion des Protocoles
des Sages de Sion
Au début du XXème siècle,
la police politique secrète du Tsar s’était appuyée, aux
fins antisémites et politiciennes que l’on a mentionnées
précédemment, sur le faussaire Mathieu Golovinski, pour qu’il
rédige un brûlot accusateur des Juifs et de leurs traditions. Les Protocoles
des Sages de Sion furent ainsi rédigés à Paris, en
1900 ou 1901. En mai 1920, année de la fin des pogroms de Petlioura, le Times
mordait à l’hameçon et faisait connaître le faux
antisémite au grand public, se rattrapant toutefois, un an plus tard, en
titrant « La fin des Protocoles » et en publiant la preuve de
l’imposture. Le journal anglais avait, en effet, identifié une
supercherie consistant en ce que Golovinski avait repris le pamphlet de Maurice
Joly contre Napoléon III, un Dialogue aux enfers entre Machiavel et
Montesquieu, texte dans lequel « la France » avait
été remplacée par « le monde » et
« Napoléon III » par « les Juifs ».
Cette découverte confondante n’arrêta
toutefois pas l’éditeur Grasset, qui publia les Protocoles
l’année même où la mystification fut
dévoilée.
Hitler mentionna les Protocoles dans son ouvrage Mein
Kampf et en fit la pièce maîtresse de la propagande
antisémite du IIIème Reich. Les éditions
Grasset continuèrent à imprimer et à réimprimer
diverses versions du faux antisémite avéré, ce jusqu’en
1938.
A suivre …
Notes :
[1] Pogrom est un mot russe venant de po-
« entièrement » et gromit- « détruire ». Il
s’agit d’un soulèvement violent, souvent meurtrier, d’une émeute
tolérée ou soutenue par le pouvoir, accompagnée de
pillages contre une communauté juive.
[2] Dans son ouvrage La Destruction des Juifs d’Europe (Fayard,
mai 1988, 69 €), Raul Hilberg écrit que « ni les politiques ni les
actions anti-juives n’apparurent brusquement en 1933 ». Il rappelle « qu’il y a
eu, depuis le quatrième siècle de notre ère, trois
politiques anti-juives successives, celle de la conversion, celle de
l’expulsion, celle de l’annihilation. La deuxième apparut en
remplacement de la première, et la troisième surgit en
remplacement de la deuxième ». Ainsi en est-il de la purge des Juifs de
Moscou de 1891, qui fit suite à la promulgation d’un décret, en
date du 29 mars 1891, qui mit en pratique les modalités de cette
expulsion.
[3] Les Haïdamaks étaient des milices
constituées de paysans et de cosaques locaux. Ces derniers formaient un
groupe de population d'Europe orientale et de parties de l'Europe adjacentes
à l'Asie. Ils vivaient sur les terres dépeuplées à
la suite de l’invasion mongole du 13ème siècle, qui
avait entraîné la fuite vers l’ouest des survivants des massacres.
Batu Kahn, le petit-fils de Gengis Kahn, le premier empereur mongol, s’empara
de Kiev en 1240 et marqua peu à peu son indépendance
vis-à-vis de l’empire, en fondant la Horde d’Or, dont les
descendants furent les Tatars, qui, longtemps, dominèrent la
région. C’est dans les steppes de la région de la Kiévie,
appelée Ukraine (U-Kraina signifiant « le pays
après »), que vivaient en hommes libres les cosaques.
A partir du 17ème siècle, les
nobles polonais colonisèrent cette région avec leurs serfs. Ceux
qui refusèrent la soumission formèrent des groupes plus à
l’Est et se révoltèrent fréquemment ; la plus
célèbre de leur révolte fut celle conduite par Bohdan
Chmielnicki en 1648 (voir note [5]).
Après l'occupation de l'Ukraine par les souverains
russes, une partie importante des cosaques se mit à leur service,
exécutant des sombres besognes pour ses nouveaux maîtres. Ces
cosaques, formaient une population hétérogène,
composée de paysans ayant fui les obligations imposées par leurs
seigneurs, les pauvres des villes de Pologne et du
grand-duché de Lituanie, ainsi que d’aventuriers venus de toute
l’Europe, y compris de France.
[4] Dans un précédent article paru dans les
colonnes de la Ména, nous évoquions comment le
génocide des Juifs avait pu être déclenché par la
peur des Bolcheviques [lire
l’article de la série « Rwanda »] :
"Dans son essai intitulé "Pour une
critique de la barbarie moderne", Enzo Traverso nous rend compte de ce que
furent les crimes nazis pour l’historien allemand conservateur Ernst
Nolte" ; ce triste personnage que Raphaël Lellouche
évoqua dans l’un de ses article, considérant qu’ils ne furent rien
d’autre qu’« une réplique aux exterminations pratiquées par les
Bolcheviques, la matrice ultime et décisive de toutes les horreurs du XXe
siècle », tenta de réhabiliter Hitler, qui se serait « rendu
coupable d'un excès déplorable dans l'effort historiquement
justifié de défendre l'Allemagne et l'Occident contre la menace
communiste ».
[5] Le Hetmanat est l'organisation militaire, politique et
sociale des cosaques ukrainiens des 17ème et 18ème
siècles, dirigée par un Hetman (ou Ataman). Son apparition en
tant qu'organisation politico-militaire est liée à celle des
combats livrés dans le but de conserver les libertés acquises par
les cosaques lors de la révolte de 1648, sous l’impulsion du Hetman
Bohdan Chmielnicki. Ce dernier parvint à soulever toute l’Ukraine,
battit l’armée polonaise à plusieurs reprises et, nonobstant les
massacres de dizaines de milliers de Juifs lors de pogroms, devint, à
l’instar de l’assassin Petlioura, une véritable légende, symbole
de la résistance cosaque et héros ukrainien. La dissolution
officielle du Hetmanat fut l'œuvre de la tsarine Catherine II, mais cette
organisation connut une courte résurrection en 1918, sous le Hetman Pavlo Skoropadskyï.