Les tentatives de la Grande Muette de convaincre la juge
Brigitte Raynaud du Tribunal aux Armées de Paris de
l’ « inopportunité » de son voyage à Kigali en
novembre dernier ayant été vaines, la juge finit par se rendre au
Rwanda afin de réaliser, deux jours durant, les auditions des six
plaignants tutsis. Les plaintes portent essentiellement sur deux
événements précis, l'un s'étant
déroulé dans les collines de Bisesero, dans l'ouest du pays,
l'autre à Murambi dans le sud-ouest. Dans son édition du 9
décembre 2005, Le journal Le Monde publia des extraits des
procès-verbaux des auditions.
La
colline de Bisesero
Trois des six plaignants relatèrent les
événements qui se déroulèrent sur la colline de
Bisesero, dans la forêt où des milliers de Tutsis se
réfugièrent fin juin 1994. Ils accusent des militaires
français d’y avoir délibérément retardé leur
intervention afin de permettre aux milices hutues d’achever les rescapés
tutsis encore en vie à cet endroit.
À l’époque, les militaires français
avaient affirmé avoir tardé à intervenir « faute de moyens
matériels », ceci en totale contradiction avec la déclaration du
colonel Rosier, chef du Commandement des Opérations Spéciales
(COS) au Rwanda, qui confia que c’était pour des raisons de
« neutralité » qu’il avait été
décidé de ne pas intervenir dans les affaires des miliciens [voir Rwanda 12 : ''Les miliciens font la guerre. Par souci de
neutralité, nous n’avons pas à intervenir''].
L’une des plaintes fait état de l’arrivée sur
place d’un premier détachement de militaires français le 27 juin.
Les soldats auraient conseillé aux Tutsis « de rester cachés, et
que, pour leur part, ils demanderaient au préfet de Kibuye
d'arrêter les attaques ».
Une autre plainte indique, quant à elle, que les
Tutsis furent, ce même jour, « assaillis et pourchassés par
les miliciens ». Le témoin déclara « que les militaires
français assistaient dans leurs véhicules à la
scène sans rien faire ».
D'autres plaintes accusent des soldats français
d'avoir incité des dizaines de milliers de Tutsis à sortir de
leurs caches, facilitant la besogne des miliciens hutus venus les massacrer.
Le camp
de Murambi
Les trois autres plaignants font état du
comportement de militaires français dans le camp de Murambi, un camp
tenu par les Français, au sein duquel une école en construction
servait de refuge aux rescapés tutsis que nos soldats avaient mission de
protéger. Or les témoins affirmèrent que les miliciens interahamwe
entraient comme ils le voulaient dans ce camp. Deux témoins déclarèrent
qu’à l'intérieur du camp, les miliciens hutus désignaient
des Tutsis que les Français obligeaient alors à sortir.
L’un deux affirma à la juge Raynaud « avoir vu
des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis, en utilisant
des couteaux brillants d'une grande dimension ».
Un autre évoqua les viols
répétés commis, dans ce même camp, sur une jeune
femme, aujourd’hui morte du sida, et dont il connaissait le père. Selon
lui, « elle était menacée (par les militaires français)
avec des couteaux, et d'autres fois ils lui offraient des biscuits ou lui
donnaient un peu d'argent ». Un autre plaignant déclara avoir
également « été témoin, personnellement, au
début du mois de juillet 1994, du fait que trois militaires
français (avaient) traîné une jeune fille
prénommée Rose, d'une vingtaine d'années, qui était
de la préfecture de Butaré, jusqu'à l'entrée du
camp pour la prendre de force dans leur abri ». Un autre affirma qu’un
militaire « chargé des affaires sociales » dans le camp de
Kibuye, venait choisir des jeunes filles pour des Français.
Les
Tutsis ne volent pas
D’autres témoins évoquèrent
l’utilisation d’hélicoptères, par les militaires tricolores, à
des fins inavouables. L’un d’eux affirma avoir « vu personnellement une
dizaine de Tutsis embarqués dans les hélicoptères, dont
les portes étaient toujours ouvertes. » Il précisa qu’il
avait « vu de ses propres yeux les militaires français mettre dans
les hélicoptères des Tutsis ainsi ligotés ». Un autre
affirma avoir vu, en compagnie de deux autres témoins, dont il affirme
pouvoir citer les noms, des militaires de Turquoise emmener un homme et
deux femmes dans un abri : « J'ai entendu crier à
l'intérieur et j'ai vu ressortir les trois corps dans trois sacs.
Je ne sais pas si à ce moment-là les Tutsis étaient
vivants ou morts ». Il expliqua que « les corps étaient
ensuite attachés à l'hélicoptère de couleur sable,
pouvant transporter environ huit personnes ».
Ces soldats français ont-ils tenté de les précipiter
du ponton de leur hélicoptère, afin de vérifier si les
Tutsis volaient ?
Passée au prisme du témoignage des
rescapés, Turquoise peut se décomposer aujourd'hui entre
la couleur bleue du ciel, d’où des Tutsis ont été
largués par des hélicoptères de l'armée
française, et verte de la forêt de Nyungwe dans laquelle les
malheureux se sont écrasés.
Il est
inadmissible de ne pas admettre
Me Comte considéra que ces accusations visant
des militaires français étaient constitutives du crime de
complicité de génocide. « La mission de l’opération
Turquoise était de mettre en place une zone de sécurité
pour les personnes qui fuyaient les massacres », avait alors tenu à
rappeler l’homme de loi. « Or des exactions ont été soit
commises, soit permises par les autorités françaises. » Et
d’affirmer que c’était la première plainte de l'histoire pour ce
crime contre des militaires français en opération à l'étranger.
Aucune note blanche n'ayant été
adressée par les services de renseignement à Brigitte Raynaud
afin de lui signifier le caractère « inopportun » de son retour
sur Paris, la juge retrouvait la capitale française et, le lundi 5
décembre, remettait au procureur du TAP, le procès-verbal
consignant les récits des six plaignants rwandais.
Dès lors, il appartenait au procureur Jacques
Baillet de décider s’il fallait prendre des réquisitions en vue
de l'ouverture d'une enquête. Quatre jours après que fut remis
ledit PV, les deux avocats des plaignants firent connaître leur
impatience par le biais de l’AFP. Pendant que Me Comte
déclarait que le fait de ne pas ouvrir une enquête était
susceptible de constituer « une entrave au fonctionnement de la
justice », son confrère, Me Bourdon, déclarait qu’un
« retard à l'ouverture d'une enquête (aurait
été) un déni de justice au vu de la concordance et de la
gravité des témoignages ». La ministre française de
la Défense, Mme Alliot-Marie, crut opportun d’intervenir pour faire
savoir à l’avocat que le délai était simplement à
mettre sur le compte d’« une procédure couramment utilisée
pour éviter n'importe quelle allégation ». Une façon
originale, onze ans après les faits totalement inexplorés pas son
ministère, d’interpréter le saut depuis un aéronef… sans
parachute ni élastique.
Le jour même, à l’occasion de sa participation
à l'émission Le franc parler sur France Inter, ainsi
que sur la chaîne d'informations en continu I-Télé, Alliot-Marie
clama qu’il était « inadmissible que les militaires français
puissent être accusés de cette façon et de choses qui la
plupart du temps sont complètement farfelues ». Des accents
teintés de suffisance, de manque d’égard pour les victimes, de
beaucoup trop d’égards pour les assassins, et d’unilatéralité
consentante de la part des media, qui n’est pas sans nous rappeler le modus
operandi d’Arlette Chabot dans l’Affaire Al-Dura.
Le journaliste du Figaro Patrick de St-Exupéry
ne se montra pas à court de répartie, en rappelant, deux jours
plus tard, la ministre à son devoir de réserve
élémentaire, affirmant qu’ « il devrait donc revenir
à la justice de faire le tri entre de possibles
"éléments farfelus" et d'éventuels
éléments plus sérieux », avant de conclure que,
« pour ce faire, l'ouverture d'une information judiciaire paraît
s'imposer ».
Deux
sur six
C'est à la veille du week-end de Noël, au soir
du vendredi 23 décembre dernier, que Jacques Baillet, procureur du TAP,
annonça, suite aux plaintes des victimes tutsies, l'ouverture d'une information
judiciaire contre X pour « complicité de génocide ».
Me Bourdon ne manqua pas de confier le
lendemain à l’AFP que le choix de cette date mettait en évidence
une « volonté caricaturale de
discrétion ».
Or, dans son réquisitoire introductif, le procureur
avait jugé que quatre des six plaintes étaient irrecevables,
considérant que les plaignants concernés par ces plaintes ne
pouvaient pas « se prévaloir d'un préjudice personnel et direct,
d'après l'exposé qu'elles avaient fait devant la juge ». Il
précisa qu' « elles ne pouvaient se prévaloir de faits,
à les supposer avérés, susceptibles de constituer le crime
de complicité de génocide ».
Les deux seules plaintes qui furent jugées
recevables concernaient, d’une part, celle indiquant que des Tutsis
étaient, dans le camp de Murambi, désignés aux soldats
français qui les obligeaient à en sortir, d’autre part, le fait
que les soldats français avaient assisté sans rien faire,
à Bisesero, à la chasse aux Tutsis par les milices hutues.
Le fait que deux seulement des six plaintes aient
été jugées recevables fut considéré par Me Bourdon
comme « une demi-mesure ». Interrogé par l’AFP, il jugea que l’ « information restait pour l'instant incomplète du
fait des dernières résistances incompréhensibles du
procureur à permettre des investigations sans réserve », et observa
que « l'élargissement des investigations aux faits
dénoncés par les quatre autres plaignants était
inexorable ».
Peut-être l’homme de loi avait-il par ailleurs en
mémoire l’Affaire Dreyfus, lorsqu’il jugea utile de mettre en
garde la partie adverse contre un possible recours au secret-défense [1].
« Chacun sait », affirma-t-il à cet effet à l’AFP, « que
les travaux de la mission parlementaire ont buté notamment sur le
secret-défense ». Et d’ajouter que « la gravité des
faits dénoncés et l'exigence de vérité ne rendaient
pas pensable que le secret-défense soit opposé à
l'autorité judiciaire lorsqu'il sera question, et c'est
nécessairement pour bientôt, d'avoir accès à
l'ensemble des archives militaires et civiles pertinentes ». Ces archives
dont la Ména a récemment offert à ses lecteurs
quelques croustillantes mises en bouche.
Six sur
six
L’information judiciaire qui est ouverte constitue une
instruction préalable, et doit permettre au juge d’instruction aux
armées de poursuivre ses investigations concernant les deux plaintes qui
ont été jugées recevables.
Oui mais ! La juge d’instruction Brigitte Raynaud se
vit subitement accorder la mutation qu’elle avait réclamée de
longue date. Echange de cadeaux pendant les jours de fêtes ? Rien
que de plus normal ! Elle s’apprêtait donc à partir
pour la délégation interministérielle à la Ville.
L’instruction est aujourd’hui entre les mains de sa
remplaçante, Florence Michon, une jeune magistrate, ancien substitut
à la section antiterroriste du parquet de Paris, autrement dit, issue de
l’équipe du juge Bruguière.
Le cadeau de Noël que Brigitte Raynaud offrit en
échange à sa hiérarchie, à l’occasion de son
départ, en dit long sur le bras de fer qui atteignit alors son apogée.
Dans une ordonnance rendue le 16 février 2006, elle déclara en
effet recevables les quatre plaintes rejetées par Jacques Baillet.
L’ordonnance précisait que les auditions des quatre plaintes faisaient «
ressortir des dommages réels, tant matériels que moraux ou
psychologiques, puisque chacun des plaignants a vu disparaître l'ensemble
de ses biens, mais aussi et surtout, tout ou partie de sa famille proche,
père, mère, frères ou soeurs, le plus souvent dans
d'atroces souffrances ».
Cinq
sur cinq
Le message fut reçu cinq sur cinq par le parquet qui
fit aussitôt appel de la décision de la juge d'instruction, ce qui
est un fait rarissime. C'est aujourd’hui, donc, la chambre d'instruction de la
cour d'appel de Paris qui est saisie de ce recours.
Si le parquet a ainsi interjeté appel de la
décision de Brigitte Raynaud, c’est, nous n’en doutons pas un seul instant,
que, parmi les plaintes rejetées, figurent les accusations les plus
graves portées à l’encontre de militaires français, dont
celle d’avoir volontairement retardé l’intervention humanitaire sur la
colline de Bisesero. Or cet événement est susceptible de
constituer un point nodal permettant de saisir toute l’ambiguïté de
l’opération Turquoise.
Le vrai coup de tonnerre pourrait bien venir un jour de
soldats de Turquoise qui, n’ayant pas à rougir de leurs actes,
décideraient de se retourner contre leurs chefs, et de cesser de
participer à l’omerta. Le rejet par le procureur de la plupart des plaintes
pourrait bien être motivé par le souci de ne pas voir ces soldats
faire une apparition publique à l’occasion d’une séance du Tribunal
aux Armées de Paris. Séance qui pourrait à nouveau marquer
l’état-major de l’armée française d’un sceau raciste, aussi
confondant que celui qui l’a marqué lors de l’Affaire.
C’est la raison pour laquelle nous ne ferons pas
l’économie d’aborder, par le détail, ce qui s’est passé
à Bisesero.
À suivre …
Note :
[1] Astuce gouvernementale française destinée
à soustraire à tout débat, au droit de publication et
à l’accessibilité de la justice les affaires classées
"secret-défense" ou "très
secret-défense".
Les différents niveaux de
classification, dans Wikipedia :
"Très
Secret-Défense
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Secret-Défense
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