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Un étendard sanglant à laver (13ème partie) (info # 012604/6)
Par Serge Farnel

Mercredi 26 avril [22:14:00 UTC]

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© Metula News Agency






Pour Mitterrand, les génocides dans ces pays-là n’avaient pas beaucoup d’importance, et pour la ministre, dans la droite ligne de la même doctrine – un brin raciste à notre goût – l’establishment français ne devait tout de même pas se faire emm… par des Africains !


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La « totale détermination » du ministère de la Défense

 

Le mercredi 16 février 2005, les plaintes de six rescapés tutsis furent déposées auprès du doyen des juges d'instruction du Tribunal aux Armées de Paris (TAP) [1] par Me William Bourdon et Me Antoine Comte. Ces plaintes contre « X » pour « complicité de crimes contre l’humanité » et « complicité de génocide », concernent des soldats français agissant notamment dans le cadre de l’opération Turquoise qui se déroula entre le 22 juin et le 22 août 1994. Si cette opération fut mandatée par l’ONU, rendant – au sens judiciaire exclusivement – l’organisation mondiale responsable des comportements des soldats agissant en son nom, il n’en va pas de même de la mise en place, par l’armée française, d’une zone humanitaire sûre (ZHS) dans le sud-ouest du Rwanda, le Conseil de Sécurité ayant été mis, à l’époque, par Paris, devant le fait accompli. De fait, la justice française est, pour la première fois, susceptible d'être saisie d’une procédure imputant à des militaires français, agissant sous la responsabilité de l’Etat français, une participation directe au génocide des Tutsis au Rwanda.

 

Dans un courrier en date du 27 avril 2005, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, assura au TAP la « totale détermination du ministère à apporter son entier concours aux investigations qui seraient conduites et à favoriser sans aucune réserve la manifestation de la vérité ». Dans ses actes, elle allait tout faire, au contraire, pour empêcher une quelconque enquête de voir le jour.

 

À cet effet, elle commença par rappeler que la Mission d’information parlementaire, dirigée par Paul Quilès, avait conclu que la France « n'avait en aucune manière incité, encouragé, aidé ou soutenu ceux qui ont orchestré le génocide ». Madame Alliot-Marie entendait soumettre, par cette réflexion, l’action des juges aux conclusions de cette mission. De façon dicible, la ministre voulait ainsi dissuader la justice de se mêler d’une affaire qui avait déjà été classée par le parlement. Considérant que les accusations des plaignants mettaient en cause « l'ensemble de l'action de la France au Rwanda », Alliot-Marie les invita, dans la lancée de sa dynamique, à trouver les réponses à leurs questions au sein dudit rapport. Refuser d’entendre les témoignages visuels des spectateurs du génocide au prétexte qu’au Palais Bourbon on savait mieux qu’eux ce qu’ils avaient pu voir, voici qui ne manque pas d’une certaine arrogance. Pour Mitterrand, les génocides dans ces pays-là n’avaient pas beaucoup d’importance, et pour la ministre, dans la droite ligne de la même doctrine – un brin raciste à notre goût – l’establishment français ne devait tout de même pas se faire emm… par des Africains !

 

La ministre de la Défense se désintéressait royalement du fait que ces témoignages n’étaient nullement consignés dans le rapport auquel elle conseillait de soumettre l’indépendance de la justice. Des témoignages recueillis ultérieurement, grâce notamment au soutien d’une commission bénévole organisée spontanément par des personnalités françaises, qui ne se satisfaisaient pas des conclusions de la mission Quilès.

 

Dans un communiqué transmis le jour même où furent déposées les requêtes des plaignants, cette commission d’enquête citoyenne, la CEC, indiqua que « les procédures consécutives aux plaintes devaient permettre de vérifier les informations qu’elle avait elle-même réunies et qu’elle tenait à la disposition de la justice. Les procédures doivent également », poursuivait le communiqué de la CEC, « identifier au-dessus des simples exécutants les véritables responsables d’éventuelles complicités de génocide. »

 

Par un concours de circonstances, c’est le 29 juin 2005, le jour où fut annoncé le décès du vice-président de la commission citoyenne, François-Xavier Verschave, que le procureur de la République avisait que la justice allait, en dépit de la logique de Michèle Alliot-Marie, entendre les plaignants rwandais.

 

La convocation à Paris, frais de déplacement non compris

 

Début juillet 2005, Jacques Baillet, procureur du TAP, se déclarant incapable d’opter soit pour la décision d’ouvrir une information judiciaire, soit pour celle de juger les plaintes irrecevables, estima, dans son réquisitoire introductif, que la plainte déposée par Mes Comte et Bourdon apparaissait insuffisamment justifiée ou motivée, et demanda, par voie de conséquence, à la doyenne et unique juge du tribunal, Brigitte Raynaud, d’ « entendre les parties civiles afin de leur faire préciser de quel préjudice personnel et direct elles entendaient demander réparation ».

 

C'est précisément la voie qu’emprunta la juge d'instruction à la fin du même mois, en proposant aux avocats des plaignants d'entendre leurs clients, convoqués à cet effet à Paris les 7, 8 et 9 septembre derniers. C’était néanmoins sans compter sur l’impossibilité pour les six victimes tutsies de financer le voyage de Kigali à Paris. Me Bourdon ne se priva pas de suggérer que le parquet avait sciemment misé sur la contrainte financière des plaignants. « Il n'est pas justifié », s’offusqua-t-il, « que les plaignants soient obligés de débourser 5'000 euros pour leur transport », avant que de fustiger le parquet dont l’initiative ne pouvait être, selon lui, « qu'un subterfuge pour reporter l'ouverture de l'information judiciaire ».

 

L'audition n'eut finalement pas lieu par ce motif. A défaut d’entendre les victimes tutsies, ce fut leur autre avocat, Me Antoine Comte, qu’on entendit le 7 octobre, lorsqu’il fit savoir au journal Le Monde que la justice éludait « la responsabilité de la France, qui s'est engagée à poursuivre sur le territoire toute personne, étrangère ou de nationalité française, impliquée dans le génocide ».

 

Vous avez dit « ouvrir une information judiciaire » ?

 

Se posèrent dès lors avec acuité les questions du déplacement de Brigitte Raynaud au Rwanda, dans le cadre ou non d’une commission rogatoire. [2]

 

C'est  finalement en s’appuyant sur l'article 86 du code de procédure pénale, destiné à prévenir les constitutions de partie civile abusives, ce qui est le cas de plaintes non suffisamment motivées, que le procureur demanda, le 6 octobre, au juge d'instruction de procéder à une audition préalable des plaignants, ceci avant qu'il ne prenne ses réquisitions ouvrant une enquête près le TAP. Il signa, à cet effet, des réquisitions permettant à la juge Brigitte Raynaud de se rendre au Rwanda.

 

Le procureur n'ayant de la sorte pas cédé à la demande qui lui avait été faite d’ouvrir une information judiciaire, Me Comte, interrogé alors par l'AFP, avait estimé que « tous les moyens étaient bons pour ne pas en ouvrir ». Il reconnut néanmoins qu’il s’agissait d’un « premier encouragement », tout en prenant la précaution d’ajouter que « ce n'était pas encore suffisant ».

 

La juge d'instruction était donc prête à aller recueillir au Rwanda les éléments susceptibles de permettre au procureur de se prononcer sur la recevabilité des plaintes des plaignants rwandais.

 

De l' « inopportunité » d’un déplacement de la juge française au Rwanda

 

Le billet d'avion de Brigitte Raynaud à destination de Kigali bien en poche, plus rien ne semblait pouvoir s'opposer à ce que la juge d'instruction se rendît au Rwanda.

 

Or, le 27 octobre, la directrice des affaires juridiques du ministère de la Défense prit l'initiative d'écrire à Mme Raynaud afin de l’alerter des « risques » qu’elle encourait à l’occasion d’un tel déplacement : « J'attire votre attention », put lire la juge, « sur le fait que nous ne disposons pas dans cet Etat des moyens militaires de protection que nous avons pu vous assurer en Côte d'Ivoire [3] ». Le ministère de la Défense avait joint à son courrier une note blanche des services de renseignement relevant de la défense qui lui faisaient savoir que son déplacement au cours du mois de novembre « pourrait s'avérer inopportun du fait de l'actualité médiatique et judiciaire. » La destinataire de ce courrier, dut probablement s’interroger sur l’interprétation qu’elle devait faire de l’adjectif « inopportun », qui possède, en pareille occurrence, tous les attributs d’un flagrant délit d’ingérence du pouvoir exécutif dans les affaires judiciaires de notre pays.

 

La note faisait également valoir qu'un tel déplacement risquait de « radicaliser la position des autorités rwandaises », eu égard aux ouvrages très critiques à leur encontre [un bien étrange argument imposé par l’exécutif dans les considérations menant à une décision vouée à rendre la justice ! Ndlr]. La Grande Muette n’en avait-elle pas trop fait, montrant par là même qu’elle articulait sa stratégie de communications autour de la sortie annoncée de livres racistes, voire négationnistes, et dont elle connaissait, de toute évidence, déjà parfaitement le contenu ? [4] La note des services secrets précisait encore que  cette « radicalisation » risquait de se manifester par des « pressions importantes » et des « menaces ».

 

Ce n’est pas sans une pointe d’humour que Brigitte Raynaud, agacée qu’on la maternât ainsi en public, avait finit par rappeler qu’elle avait « une grande habitude des voyages ». Faute d’inquiéter la magistrate au point de lui faire annuler son séjour au Rwanda, allait-il falloir maintenant, pour faire bonne figure, lui fournir un service d'ordre rapproché, afin d'assurer ne serait-ce que l’illusion d’une certaine cohérence entre les paroles et les actes des services du renseignement militaire ?

 

Le déblocage de cette situation, qu’on aurait jugée risible si elle ne venait pas de porter gravement atteinte à l’indépendance de la justice française, vint du Quai d'Orsay, qui obtint de l'ambassadeur de France au Rwanda, Dominique Decherf, qu'il acceptât de donner sa garantie personnelle quant au manque de fondement des « menaces » alléguées. Ce que Decherf fit en se réservant – dans ses termes à lui – de garantir à la juge que c'était plutôt le tapis rouge que les autorités rwandaises étaient susceptibles de déployer sous ses pas.

 

Ce que le diplomate avait tenu à souligner ainsi, c’était que pour que d'éventuelles « menaces » émanant des autorités rwandaises fussent crédibles, encore aurait-il fallu que Brigitte Raynaud vînt au Rwanda recueillir des témoignages relatifs, non pas à l'implication de militaires français dans le génocide, mais à celle du Front Patriotique Rwandais ! Pourquoi, en effet, les autorités rwandaises prendraient-elles ombrage de ce que l'on vienne au Rwanda recueillir des témoignages relatifs à l'implication de militaires français dans le génocide, alors qu’une telle démarche s’inscrit précisément dans le sens des objectifs fixés par la commission rwandaise d’enquête sur le même thème ?

 

Une incohérence de plus, mais de taille respectable, à verser dans le dossier tragicomique qui dure maintenant depuis douze ans que se joue le feuilleton négationniste sur le sol français.

 

 

 

A suivre ...

 

 

 

Notes :

 

[1] Jusqu’à la loi du 29 décembre 1966, les militaires étaient jugés par leurs pairs. La loi du 10 novembre 1999 a, pour ce qui concerne la justice, aligné les droits des militaires sur ceux des civils. Créé en 1999, le Tribunal aux Armées de Paris (TAP), dont les locaux se trouvent dans la caserne de Reuilly dans le 12e arrondissement de Paris, est une juridiction dont les magistrats, issus de la société civile, jugent les infractions militaires en son nom. Il juge les infractions commises hors du territoire par les militaires français, les employés civils et les familles accompagnant les forces à l'étranger. Les règles suivies devant le TAP sont identiques à celles suivies devant les juridictions pénales nationales à compétence militaire. L’appel contre les jugements rendus par le TAP est porté devant la cour d'appel de Paris. Le TAP est composé d'un ministère public, dont les fonctions sont assurées à titre permanent par un procureur de la République assisté d'un substitut, d'un juge d'instruction, dont la fonction est également assurée à titre permanent, d'une chambre de l'instruction et d’une formation de jugement constituée de juges civils, qui exercent leurs fonctions habituelles dans diverses juridictions civiles du ressort de la cour d'appel de Paris.

 

[2] Selon le parquet général de la cour d'appel de Paris, dont relève le TAP, l'action publique est enclenchée dès le dépôt de la plainte ; la magistrate aurait donc pu délivrer une commission rogatoire pour se rendre sur place et entendre les victimes. Le 5 octobre, le procureur général Yves Bot alla même jusqu’à appeler le procureur du TAP, Jacques Baillet, afin qu'il s'assure que la juge en avait bien conscience. Mais Brigitte Raynaud comptait bien obtenir de la part du procureur du TAP un réquisitoire introductif en vue de l'ouverture d'une information judiciaire. Elle l’exprima dans un courrier qu'elle lui adressa le 7 septembre, et dans lequel elle lui indiqua qu’il était « fait obligation au juge d'instruction d'instruire toute plainte avec constitution de partie civile, sauf cas d'irrecevabilité manifeste, ce qui », précisa-t-elle, « n'était pas le cas en l'espèce ». Précisant que la plainte des victimes tutsies était « parfaitement motivée par rapport aux exigences posées par la jurisprudence de la Cour de cassation », arguant qu’il suffisait simplement de les lire dans le détail pour être amené à « admettre le principe d'un préjudice personnel résultant directement des infractions visées », elle finissait par conclure que « la délivrance d'un réquisitoire introductif (lui) semblait s'imposer ». Certains vécurent ce blocage comme le résultat de la mise en oeuvre d'une stratégie consistant à freiner la marche de ce dossier sensible. L'impatience s'empara ainsi bientôt des avocats des plaignants qui finirent par écrire au procureur à qui ils demandèrent d'ouvrir au plus vite une information judiciaire, ceci afin de permettre à cette affaire de suivre son cours, tout en évitant qu'elle ne s'achemine peu à peu vers une procédure longue, via la cour d’appel et la cour de cassation.

 

[3] Brigitte Raynaud était effectivement également chargée de la Côte d'Ivoire. Elle y instruisit deux enquêtes distinctes. L’une d’elles concerne les bombardements par l'aviation ivoirienne du camp français de Bouaké, en novembre 2004, bombardement qui fit 9 morts. L’autre affaire est celle du décès de l'Ivoirien Firmin Mahé, qui, soupçonné par les forces françaises d’actes criminels, a été assassiné dans un véhicule blindé, le 13 mai 2005, la tête étouffée dans un sac-poubelle. Affaire dans laquelle cinq militaires français, dont le général 4 étoiles et ancien commandant de la Force Licorne, Henri Poncet, également ancien commandant de l’opération Amaryllis au Rwanda, avaient été mis en examen pour « complicité d'homicide volontaire ». Le 17 octobre 2005, Michèle Alliot-Marie, suspendait le général Poncet, soupçonné d’avoir « couvert le décès d’un Ivoirien appréhendé par des militaires français » avant de lui infliger un blâme quinze jours plus tard. Le 2 février dernier, Brigitte Raynaud s’est rendue en Côte d’Ivoire dans le cadre de ce dossier. On retrouve, dans cette affaire, la même opposition entre le procureur Jacques Baillet et la juge Brigitte Raynaud que celle qui prévaut aujourd’hui dans l’affaire des victimes tutsies. À l’occasion de la présentation de ses voeux à l'armée, Jacques Chirac, faisant l'impasse sur l'implication de militaires français dans le génocide des Tutsis au Rwanda, a évoqué l'affaire Poncet en déclarant que cet acte « ne saurait en rien ternir la réputation de l'armée française ».

 

[4] Il s’agit des trois livres suivants :


Noirs fureurs, blancs menteurs (Pierre Péan, Edition Mille et une nuits, novembre 2005, 22€)

Les larmes de l’honneur (Jacques Hogard, Edition Hugo doc, octobre 2005, 10 €)

Rwanda – L’histoire secrète (Abdul Ruzibiza, Editions du Panama, octobre 2005, 22€)

  

 

 

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