Avant-propos
Dans les derniers numéros de la série sur le
Rwanda Un étendard sanglant à laver, la Ména rapporte des
témoignages accusant les forces armées de la France d’avoir physiquement
participé à la tentative d’élimination du peuple tutsi ainsi
que de lui avoir infligé de multiples supplices dépassant souvent
l’entendement commun. Il n’est désormais plus question uniquement du
soutien politique, diplomatique et logistique surprenant accordé par
Paris aux génocidaires hutus, mais également de sa contribution directe
à cet assassinat collectif sur base de sélection raciste.
Lorsqu’un media accumule les éléments de
preuves établissant la participation à un crime des dirigeants
d’un Etat ou d’une armée, il a l’obligation déontologique de les
faire connaître. Les crimes sont commis par les nations de la même
manière que par les individus isolés et les associations de
criminels. L’important consiste à les déconstruire, puis à
les dénoncer ; à la différence des bandits qui n’agissent
que pour leur compte, les méfaits commis par une nation engagent −
à des degrés divers − les élus, les hauts
responsables institutionnels et militaires, l’intelligentsia, la presse, et les
citoyens des pays impliqués.
Une fois le crime d’Etat commis, refuser de
s’intéresser aux informations disponibles, se taire ou nier les faits,
accroît la co-responsabilité des citoyens concernés de
l’Etat criminel.
Mais un media qui se respecte n’accuse pas à la
légère une nation européenne de participation directe
à un holocauste. C’est pour cela que nous avons entouré la
collection des témoignages de Rwandais, hutus aussi bien que tutsis,
ex-bourreaux, autant qu’ex-gibiers, de conditions draconiennes en ce qui
concerne le contrôle des éléments vérifiables relatifs
à leur authenticité, la traduction précise de leurs
récits, ainsi que la disponibilité, mais également la
sécurité physique, des témoins.
Nous avons ajouté un paramètre de fiabilité
applicable à la diffusion de ces terribles accusations. Nous l’avons appelé
étude de plausibilité et l’avons confiée à
une personnalité n’ayant pas collaboré avec la Ména
dans le recueil des témoignages. Son analyse a consisté à
vérifier si les descriptions de lieux, de topographies, de dates, si
l’emplacement géographique des diverses tribus mentionnées dans
les témoignages, si la présence des forces française aussi
bien que hutues et celle des rebelles tutsis, correspondaient effectivement aux
connaissances avérées et incontestables existant à propos
du génocide, aux périodes décrites par les témoins.
Il fallait également effectuer le travail de
recoupement de ces nouveaux témoignages avec ceux déjà
verbalisés, ainsi qu’avec ceux qui remplissent les plaintes judiciaires
déposées devant les juridictions rwandaises, internationales et
françaises.
Pour cette analyse, la Ména a fait appel
à une personnalité disposant à la fois d’une connaissance
de son pays et du dossier du génocide très pointue,
ajoutée à une respectabilité intellectuelle hors du
commun, s’agissant de Monsieur Privat
Rutazibwa.
Le
lecteur trouvera ci-dessous les points saillants du cursus de Privat Rutazibwa ainsi
que ses observations sur les sujets convenus, qui ne me paraissent pas
nécessiter le moindre complément de la part de notre
rédaction.
Stéphane
Juffa
Un
étendard sanglant à laver (10ème partie)
Par Privat
Rutazibwa
Les
cadets de la Division Charlemagne (division
française de la Waffen SS) IV
Privat Rutazibwa est ancien directeur de l’Agence Rwandaise
d’Information/Rwanda News Agency (ARI-RNA) (de sa création en mars 1996
à mars 2006) ; ancien Président du Haut Conseil de la Presse
(instance publique de régulation des médias au Rwanda, de sa
création en mars 2003 à la démission de Rutazibwa en mai
2005) ; membre fondateur et Vice-président du conseil
d’administration du CRID (Centre de Recherche, d’Information et de
Documentation), organisation dont ARI-RNA est une branche. Privat Rutazibwa,
prêtre défroqué, est un grand journaliste ainsi qu’un
écrivain qui partage son œuvre entre la nécessité de
démasquer tous les inspirateurs et les responsables de l’ethnocide et ses
propositions concrètes pour la reconstruction d’un Rwanda
pacifié, réconcilié et démocratique.
France-Rwanda :
la grande peur de la vérité
La publication par la Ména d’une série de
témoignages de Rwandais sur le rôle de la France dans le
génocide des Tutsis au Rwanda éclaire d’une lumière vive
une réalité avérée mais pas souvent
dévoilée : la participation directe et active des soldats
français dans des actes de tuerie, de complicité de massacres et
de génocide ainsi que de viols contre des civils tutsis.
Les faits relatés se passent entre 1991 et 1994 dans
les anciennes provinces de Gisenyi, Cyangugu et Kibuye aujourd’hui regroupées
dans la Province Occidentale, l’une des quatre que compte actuellement le pays,
en plus de la capitale Kigali, à la suite du remembrement
consécutif à la deuxième phase de la réforme des
entités administratives décentralisées de janvier 2006.
Au moment du génocide, en 1994, Cyangugu et Kibuye
faisaient partie de la fameuse « zone humanitaire sûre » (ZHS)
créée par l’opération française – sous couverture
onusienne – turquoise. On parle également, plus familièrement, de
« zone turquoise ». Deux des cinq témoignages publiés
par la Ména sont relatifs à ces deux anciennes provinces et
rapportent des faits précisément liés à
l’opération turquoise.
Les trois autres témoignages concernent l’ancienne
province de Gisenyi, fief des principaux dignitaires de l’ancien régime
et siège du célèbre camp militaire para-commando de
Bigogwe. Les anciennes communes de Gisenyi, comme Nkuli, Kinigi, Kibilira,
Ngororero et, plus précisément, le voisinage du camp Bigogwe,
étaient habités par une forte concentration de Bagogwe,
éleveurs tutsis fort attachés à l’élevage bovin et
à un mode de vie très traditionnel.
Gisenyi ne faisait pas partie de la zone turquoise, bien
que la carte présentée par une délégation
française – dont faisait partie l’ « expert historien »
Gérard Prunier – à la direction politique et militaire du FPR
(Front Patriotique Rwandais, rébellion armée en guerre contre le
régime Habyarimana de 1990 à 1994) peu avant le
déploiement de l’opération inclût cette ancienne province
de l’ouest.
La délégation française convoitait
visiblement toutes les cinq provinces non encore sous contrôle des
troupes de l’APR (Armée patriotique rwandaise, branche armée du
FPR). Il s’agissait de Butare, Gikongoro, Cyangugu, Kibuye et Gisenyi. Ces
trois dernières, qui longent le lac Kivu, bordent également toute
la frontière occidentale avec la RDC (République
démocratique du Congo, ex-Zaïre), ce qui représentait un
deuxième avantage stratégique pour les Français.

Rwanda
Les négociations avec le FPR, mais surtout, son
avancée rapide sur le terrain militaire, ont permis d’épargner
les anciennes provinces de Butare et Gisenyi de la zone turquoise. Toutefois,
des unités spécialisées des troupes françaises ont
souvent débordé des limites conventionnelles de leur zone, et
l’une d’entre elles, composée de 18 éléments, s’est
même fait capturer par l’APR aux frontières de Gisenyi-Kibuye,
après un léger affrontement. Leur remise à la France, – de
même que le corps d’un des leurs morts au cours de l’affrontement – a
fait l’objet d’un gentlemens’ agreement au terme duquel la France
s’engageait à ne pas prolonger le mandat de l’opération
turquoise, et cela fut respecté.
Le fait que les trois témoignages relatifs à
l’ancienne province de Gisenyi ne comportent pas d’anachronismes sur
l’opération turquoise et la période formellement reconnue comme
celle du génocide (soit du 7 avril au 17 juillet 1994) constituent
à mon avis une indication supplémentaire de plausibilité.
Deux de ces témoignages évoquent des faits qui se sont
déroulés en 1991 autour du camp Bigogwe, et le troisième,
un acte de viol commis par des militaires français en 1993 dans
l’ancienne commune de Nkuli.
La présence d’experts militaires français au
camp Bigogwe et des troupes françaises dans les anciennes provinces de
Gisenyi, Ruhengeri, Byumba, Kigali-Ngali, Umutara et dans la ville de Kigali
avant l’opération turquoise est également un fait historique
avéré. Certains relevaient de l’habituelle coopération
militaire entre la France et le régime de Habyarimana depuis 1975,
d’autres étaient les membres des deux opérations militaires
françaises qui avaient précédé Turquoise
à partir de 1990, à savoir Amaryllis et Noroît.
Ces témoignages se recoupent également avec
beaucoup d’autres, maintes fois entendus, et dont certains ont même
été publiés dans la presse rwandaise. Comme celui de feu
le professeur Bugingo, publié il y a quelque temps dans le journal Grands
Lacs Hebdo de l’agence ARI (Agence Rwandaise d’Information). Cet ancien
professeur de l’Université Nationale, miraculeusement rescapé de
Butare avec huit autres personnes, y relate sa première rencontre avec
les Français à Gikongoro ; les menaces de mort constantes des
miliciens en présence des mêmes Français ; et surtout, la
réprobation d’un officier français qui l’avait pris pour un Hutu
et qui l’incitait à choisir le camp des déplacés hutus
à Gikongoro (où les miliciens tuaient et violaient
quotidiennement devant les Français) plutôt que celui des Tutsis
de Nyarushishi à Cyangugu, que le professeur voulait gagner avant de
passer à Bukavu (République Démocratique du Congo).
Cette hostilité des Français à
l’égard des personnes supposées hutues mais associées
à des Tutsis durant le génocide est constante dans plusieurs
témoignages, et elle trouve un écho dans ce témoignage n°1
de la série publiée par la Ména, où le
témoin K.C dit : « le dénommé Murengera, un des
interprètes à qui j’ai essayé d’expliquer que
j’étais hutu et non tutsi, l’a répercuté aux
Français qui ont réagi en voulant savoir ce que je faisais avec
les Tutsis, considérant que je devais les aider. C’est alors que je me
suis échappé et me suis caché dans la brousse ».
Cette attitude des Français démontre, comme
l’indique avec justesse le même témoin, que « les
Français étaient venus dans le cadre du plan
élaboré par les autorités civiles et militaires
hutues ». De même que ces dernières ne faisaient pas de
différence entre la rébellion du FPR et la population tutsie dans
sa totalité, qu’elles avaient décidé d’exterminer, de
même leurs alliés français considéraient tous les
Tutsis comme des ennemis. Et ceci relève de la conception militaire
ordinaire des choses. Avant toute intervention, les militaires reçoivent
généralement un briefing précis sur l’état du
terrain, la nature de l’ennemi, des alliés éventuels, de tout
autre acteur et de l’environnement en général.
Il serait fort intéressant de connaître dans
le détail le genre de briefing dispensé aux militaires
français avant leurs interventions successives au Rwanda et dans la
région des Grands Lacs à partir de 1990 et ce qu’on leur
apprenait des Tutsis en particulier. Je soulève cette interrogation avec
d’autant plus d’insistance en pensant à un autre témoignage
recueilli il y a quelque temps auprès d’un citoyen congolais alors en
exil au Rwanda qui avait fui les exactions et persécutions des
militaires français de l’opération Artémis en Ituri,
République Démocratique du Congo.
Ce Congolais d’ethnie hema (une ethnie de l’Ituri en RDC
apparentée aux Tutsis selon l’imaginaire ethniste de la région) faisait
état de perquisitions intempestives, de saisies de documents, de
pillages et de violences exercés par des militaires français de
l’opération Artémis dans la ville de Bunia (Ituri), sur des
familles hema soupçonnées de collaborer avec l’UPC (Union des
Patriotes Congolais de Thomas Lubanga, aujourd’hui en détention au TPI
à la Haye où il fut transporté par un avion militaire
français). Selon ce témoin, les militaires français
demandaient s’il n’y avait pas de Tutsis cachés dans ces familles au
cours desdites perquisitions.
Il est donc permis de penser que les faits relatés
dans tous ces témoignages et les accusations portées contre des
militaires français n’étaient peut-être pas des cas
isolés, mais obéissaient à un plan précis ;
que les officiels français (politiques, diplomates) et surtout leur
armée n’ignoraient pas le plan d’extermination des Tutsis
concocté par leurs alliés du hutu power ainsi que
l’idéologie ethniste de haine sous-jacente à ce même plan.
Et que la décision des Français de poursuivre, malgré
tout, leur alliance avec les forces du génocide était consciente
et totale (politique, diplomatique, idéologique et militaire, aussi bien
aux plans tactique, stratégique, logistique qu’opérationnel).
Telle est l’hypothèse qui devrait désormais
guider la poursuite des enquêtes si l’on veut vraiment établir la
vérité sur le rôle exact de la France dans le
génocide des Tutsis au Rwanda. En publiant ces témoignages, la
Ména fait œuvre salutaire et courageuse dans la recherche de la
vérité. Un travail qui tranche avec l’arrogance et la fuite en
avant des autorités publiques françaises ; un travail
à l’opposé des lobbies révisionnistes et
négationnistes à l’œuvre contre la mémoire du génocide
des Tutsis.
Un travail qui, je le souhaite, fera la différence
avec d’autres initiatives citoyennes en France, tout aussi louables, mais qui
restent à mi-chemin dans la recherche de la vérité sur le
rôle de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda. Tout en
exposant les responsabilités de la France dans ce drame, ces initiatives
sont souvent d’une grande indulgence lorsqu’elles font croire que les officiels
et militaires français sont simplement coupables d’excès dans la
défense des intérêts géopolitiques de leur pays ;
d’erreurs d’appréciation ou de négligence dans leur soutien au hutu
power ; qu’ils n’étaient pas conscients de l’intention ni de
l’ampleur du plan génocidaire ; ou qu’ils se sont laissés
manipuler par des acteurs africains dans un contexte socio-politique dont ils
ne maîtrisaient pas la complexité.
Non, le rôle de la France pourrait être bien
plus grave que cela. Et il faut bien qu’il y ait des Français capables
d’affronter cette triste vérité, sans mépris raciste ni
fausse fierté. Il est étonnant de constater que parmi les
multiples acteurs étatiques et institutionnels impliqués dans le
dossier rwandais, un grand nombre, comme les Etats-Unis, la Belgique, l’Afrique
du Sud, l’Union Africaine et les Nations Unies ont déjà fait leur
mea culpa, et que seules l’Eglise catholique et la France campent sur leur
arrogance. Et Dieu sait que leur responsabilité est des plus criantes.
Saluons une fois de plus le travail de la Ména et de
tous les citoyens honnêtes ainsi que des institutions qui œuvrent
pour que la vérité soit établie sans la moindre complaisance.
Et que le peuple français n’ait pas peur de cette vérité,
puisqu’elle nous libérera tous. Les victimes rwandaises du
génocide l’attendent avec impatience pour mieux comprendre et être
soulagés. Et le peuple français a également droit à
cette vérité pour établir les responsabilités,
identifier les vrais coupables et laver son honneur perdu au Rwanda.