Les
cadets de la Division Charlemagne (division
française de la Waffen SS) III
Dans un courrier en date du 27 avril 2005, Michèle
Alliot-Marie, ministre de la Défense, assura au Tribunal aux
Armées de Paris (TAP), aujourd’hui saisi de plaintes contre des
militaires français, la « totale détermination du
ministère à apporter son entier concours aux investigations qui
seraient conduites et à favoriser sans aucune réserve la
manifestation de la vérité ».
Nous de constater dans les faits le caractère pour
le moins peu constructif des interférences dudit ministère dans
le travail de la justice durant l’instruction de ce dossier. Nous ne tarderons
pas, d’ailleurs, à décrire à nos lecteurs par le menu ce
qu’entendait le ministre de la Défense et qui prit rapidement les
allures d’une « totale détermination à apporter son entier
concours » au report de ladite investigation aux calendes grecques.
Il nous aurait fallu être totalement insensibles pour
ne pas trébucher sur le déphasage patent existant entre les
témoignages que nous avons recueillis au Rwanda et l’idée que
Madame le ministre se fait des soldats de la France. Cette inadéquation
prend des proportions inconciliables dans la première partie du livre de
Michèle Alliot-Marie Le chêne qu'on relève (Editions
Odile Jacob, collection Document, septembre 2005, € 40,00), où les
militaires de la grande muette sont carrément proposés en exemple
à la société, voire idéalisés.
Pas étonnant donc que notre ministre aux
armées, après avoir déclaré que « dans cette
affaire, il y a eu beaucoup de passions », crut bon d’ajouter que
« la justice est là pour permettre d’éviter que ces
passions n'entraînent encore des agitations inutiles ».
L’utilité de la Justice, à ce qu’il nous
semble, consiste surtout à établir la vérité,
à identifier les coupables de forfaitures et à s’assurer qu’ils
soient punis de façon proportionnelle à leurs crimes. Et tant
pis, si en remplissant sa tâche, la Justice réveille des
agitations inutiles. Encore faudra-t-il qu’Alliot-Marie nous fasse la
leçon et enseigne aux Français à distinguer les agitations
utiles de celles qui ne le sont pas !
Ceux qui, à notre instar, ne sont pas
complètement assoupis, ont vraisemblablement ressenti un effroi de la
tête aux pieds à entendre un ministre de la guerre
redéfinir, à la volée, pour la justice un nouveau rôle
qui ne fut jamais le sien.
Les lecteurs jugeront d’eux-mêmes si la
vérification des deux prochains témoignages que nous publions
ci-après, et éventuellement le châtiment des coupables,
procèdent ou non d’une agitation inutile. Il est vrai que l’ethnocide
des Tutsis a fait un million de morts parmi des civils, dont plus de la
moitié étaient des enfants, et que les témoignages qui
commencent à s’accumuler affirmant la participation de nos soldats
à cette boucherie déclenchent chez nous quelque chose qui
s’apparente à de la passion.
La passion de voir les faits reconnus par une justice que
le pouvoir laisserait sereinement remplir ses fonctions
perpétuelles ! Les monstres identifiés, punis,
chassés. De voir leurs chefs et ceux qui savaient et qui ont sciemment
œuvré à ne pas entraîner de passions qu’ils se
sont octroyé le droit − qui n’est pas le leur − de juger inutiles,
être sanctionnés. Sévèrement. Exemplairement. De
façon à ce que ce genre de veulerie tenace soit extirpé,
une fois pour toutes, des us politiques et militaires de ce pays. Diantre
merde, un pays comme le nôtre ne peut pas collaborer à une
solution finale tous les soixante ans !
Que ceux qui, aux fins d’intérêts passagers
autant que méprisables, corrompent, du haut de leur ignorance, le pouvoir
central sur lequel repose tout régime démocratique, soient
confinés à des fonctions qui soient à leur portée.
La France a déjà connu bien trop de ministres et de
présidents qui ont ajouté aux malheurs du monde, en ne
contrôlant ni ce qu’ils disaient ni ce qu’ils faisaient.
Témoin N.J. (les coordonnées complètes de ce
témoin sont déposées auprès de notre
rédaction)
Cellule
Mutara,
Secteur Mururu, Ville de Cyangugu
Objet: Apporter la
lumière sur la participation de l'armée française dans le
génocide
Je suis
né et réside dans la Cellule Mutara, Secteur Mururu, Ville de
Cyangugu.
En annexe
figurent les documents certifiant, par un communiqué de la
présidence de la République, de ma libération en date du
28 août 2005.
Voici les
faits dont j'accuse les militaires français :
1. La réunion qu'ils ont
organisée à Alicom (succursale d'une compagnie minière,
Ndlr).
2. Les viols
qui ont eu pour conséquence la mort de leurs victimes qui n’ont pu
supporter le nombre de violeurs qui se sont succédé sur elles.
3. Le fait
qu’ils nous ont distribué des armes afin de tuer les Tutsis.
4. Les
pillages des véhicules dont ils vendaient les meilleurs au Zaïre
(aujourd’hui République Démocratique du Congo, Ndlr).
5. Autre
chose : lorsque nous nous sommes réfugiés au Zaïre, ils nous
ont fait subir des entraînements militaires à Burongi, Kashusha,
Miti et Tingi Tingi.
- Lors de la réunion organisée à
Alicom, au milieu du mois d’avril et début du mois de mai, étaient présents trois
Français venus dans une Jeep de marque Benz, ainsi que le colonel Simba Aloys et le
député Kayonde. Nous fûmes invités, en notre
qualité d'Interahamwe (milice génocidaire hutue, Ndlr), à
recevoir les directives, tandis qu’ils étaient censés combattre
les forces du FPR (Front patriotique rwandais, rebelles tutsis, Ndlr).
En conclusion de ladite réunion, ils nous ont
ordonné de rechercher et de tuer tous les Tutsis, nous faisant remarquer
qu’eux ne les connaissaient pas. C'est alors que les militaires français se sont
rendus au stade Kamarampaka, ceci afin de brouiller les pistes. Mais ils nous
avaient, au préalable, distribué des armes à feu, des grenades, ainsi que des
machettes, qu'ils prenaient dans une grosse caisse qui se trouvait dans leurs véhicules. Nous sommes
immédiatement partis à la recherche des Tutsis. Nous en
avons abattus deux qui se cachaient dans un bosquet. Nous avons, par la suite, défriché tous les
bosquets et en avons découvert deux autres que nous avons attaqués avec des
grenades. En dépit de leurs nombreuses blessures, ils nous ont échappé. Nous leur
avons tiré dessus en vain, mais du fait des nombreuses blessures dues
à nos grenades, ils sont morts ailleurs.
Parmi les invités présents
à la réunion figuraient Rutanga, Iyakaremye, moi-même,
Ndihokubwabo, ainsi que d'autres dont je ne me souviens pas des noms. Nous
étions plus ou moins au nombre de vingt.
- Il y a une maison rouge, juste au-dessous de la prison de
Cyangugu. C’est à cet endroit qu'ils violaient les filles, ceci souvent
à trois jusqu'à ce que mort s'ensuive. Personnellement je les ai vus violer une jeune fille d'à peu
près 13
ans. Ils étaient trois militaires à abuser d'elle jusqu’à ce
qu’elle en meure. Il y a aussi trois autres filles qui ont été violées par six
militaires. Je n'ai aucune nouvelle d'elles. Elles étaient toutes nues.
Là aussi j'étais présent.
- Des véhicules appartenant à des Tutsis qui venaient d'être
assassinés ont été embarqués dans l'avion qui
était stationné sur l'aérodrome de Kamembe. Ils ont été débarqués à l'aérodrome de Kavumu
au Zaïre. Ces véhicules étaient pleins de sang, ce qui prouve que les propriétaires venaient de se faire tuer. Juste après notre fuite
au Zaïre, je me suis chargé de les vendre avec la complicité
de Roger Simba, fils de Simba Aloys. Nous remettions la recette de ces
ventes aux Français que nous avions trouvés à l'aérodrome de Kavumu
(au Zaïre près de Bukavu).
NB : Cet avion français transportait
également des armes du Rwanda vers l'aérodrome de Kavumu au Zaïre, car ils ne tenaient pas à ce que les Zaïrois (les
Congolais) s'en saisissent à la frontière terrestre. A Kavumu,
ces armes étaient réceptionnées par le colonel Gasarabwe,
le député Kayonde, le colonel Simba, ainsi que d'autres officiers
des FAR (Forces armées rwandaises, hutues. Ndlr) dont j'ignore
les noms. Ces armes étaient ensuite livrées à Burongi,
Kashusha, Miti et ailleurs où nous, Interahamwe, étions
formés par les Français et les FAR. Ils nous préparaient
à revenir et nous apprenaient à tuer tous les Tutsis au Rwanda.
Quant à moi, j'ai subi l'entraînement sur le site de Burongi. Tout
cela s’est poursuivi à Tingi Tingi, à Kisangani, ...
Lorsque j’ai
compris leurs objectifs, je suis parti du Gabon où j’étais alors
en 1997, et suis revenu au Rwanda. Je suis également allé
à Kinshasa, au Congo-Brazzaville (là aussi les Français
ont formé les Interahamwe qui étaient au service de Sassous
Nguesso, ainsi que ceux venus de Bangui).
Je suis
prêt, à tout moment, à témoigner et à donner
de plus amples informations.
Fin du
témoignage
Témoignage suivant :
Témoin N.Y. (les coordonnées complètes de ce
témoin sont déposées auprès de notre
rédaction)
Gisenyi-Ville
Objet :
Marché de Gisenyi
J’accuse l'armée française de tueries
auxquelles elle s’est adonnée d’octobre 1990 jusqu’à
l’année 1994.
À l’époque, les militaires français
avaient érigé des barrières de contrôle sur les
routes. Avec l’aide de l'armée de Habyarimana, ils contrôlaient
les pièces d'identité et, chaque fois qu'ils constataient la
mention « Tutsi », son propriétaire était retenu et
maltraité. Ils lui crachaient au visage, le traitant de paria dans son
propre pays.
Lors de la libération de la prison de Ruhengeri par
les forces du FPR (Front patriotique rwandais,
rebelles tutsis, Ndlr), les
militaires français se sont jetés sur les Tutsis de Bagogwe et
les ont massacrés en les traitant d’Inkotanyi (les bagarreurs, surnom
des rebelles tutsis. Ndlr). Parmi les victimes, les membres de la famille
Semutanga, Faustin, qui jouait dans l'équipe de football Étincelle
: lui, sa mère, son père, ses frères, et plus de 200
Bagogwe y ont perdu la vie. Toutes ces familles ont été
embarquées dans des camions militaires. Elles étaient
accusées d'être des Inyenzi (cancrelats. Ndlr) ayant
attaqué le camp de Bigogwe. Pourtant, ce n’étaient que des
pauvres paysans qui habitaient la contrée. Leurs dépouilles nous
sont revenues, ramenées par les militaires français.
J'accuse encore les militaires français d'avoir
procédé à l'entraînement des Interahamwe (milice génocidaire hutue, Ndlr). Ils leur ont appris à tuer. Sans leur aide, il n’y
aurait pas eu de massacre. Ils ont soutenu les criminels auprès de la
communauté internationale, aussi bien sur le plan politique que par des
actions militaires, de telle sorte que les Interahamwe ont agi sans être
inquiétés, soutenus qu’ils étaient par un lion (le
témoin fait ici référence au dicton rwandais selon lequel
celui qui est soutenu par le lion peut puiser de l'eau en priorité,
Ndlr). Lorsqu’ils (les Français, Ndlr) ont créé la zone
turquoise, les victimes, qui avaient réussi à se cacher, ont
fait leur réapparition, se croyant alors en sécurité. Les
malheureux ont été jetés en pâture à leurs
bourreaux.
Je témoigne par la présente, attestant que
j'ai perdu toute ma famille dans ces événements, dont le
responsable est l'armée française. J'accuse donc l'Etat
français qui se doit de répondre des actes de son armée.
En guise de conclusion à mon témoignage, je
réclame que justice soit faite.
Je précise aussi que si je n'ai pas cité les
noms des membres de ma famille disparus dans les événements
décrits ci-dessus, c’est qu'à chaque fois que je les cite, j’en
souffre énormément, ce qui a des conséquences
négatives sur moi. Mais s'il le faut, je suis prêt à témoigner
devant la Cour à qui, encore une fois, je réclame que justice soit
faite pour réhabiliter les familles rescapées.