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Un étendard sanglant à laver (5ème partie) (info # 012203/6)
Par Serge Farnel

Mercredi 22 mars [16:29:00 UTC]

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© Metula News Agency




...le ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de Théodore Sindikubwabo foulait les marches du palais de l'Elysée, celles de l'Hôtel Matignon ainsi que celles du Quai d'Orsay, dont les locataires avaient tenu à recevoir, avec tous les honneurs usuels, l’un des membres éminents des perpétrateurs de la Shoah africaine


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Dans cet article et dans le suivant, je porterai à la connaissance des lecteurs de la Ména quelques uns des courriers [1] adressés en 1994 par le président rwandais du gouvernement génocidaire, Théodore Sindikubwabo, au président français François Mitterrand, en prenant soin de les présenter dans leur contexte historique original.

Ces documents avaient, jusqu'à présent, été maintenus dans l’ombre discrète des archives de la présidence de la République française. Il s’agit de courriers et de notes apportant un éclairage supplémentaire de la compromission du pouvoir français de l'époque dans le génocide des Tutsis au Rwanda.

 

Le 8 avril 1994, Théodore Sindikubwabo fut nommé président du gouvernement génocidaire

 

Ministre de la santé sous la présidence de Kayibanda, Théodore Sindikubwabo exerçait, sous celle de son successeur Juvénal Habyarimana, la profession de pédiatre au centre hospitalier de Kigali. Sur le plan politique, il était membre du Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement (MRND). Un parti, à dominante hutue, qui dirigea le Rwanda de 1975 à 1994 [2].

 

Après avoir occupé plusieurs postes ministériels, Sindikubwabo fut élu député, avant d'être nommé président de l’assemblée rwandaise, plus connue sous le nom de Conseil National de Développement (CND).

 

Deux jours après la mort du président Juvénal Habyarimana, les leaders du MRND se réunirent au ministère de la Défense à l'instigation du colonel Bagosora. Considérant que les accords d'Arusha n'avaient pas encore pris effet, ils s'appuyèrent sur les termes de la constitution du 10 juin 1991 afin de procéder à la nomination de Sindikubwabo à la fonction présidentielle intérimaire du Rwanda.

 

Dans sa livraison du 11 avril 1994, le quotidien l'Humanité fit savoir que Paul Kagamé, qui occupe aujourd’hui la fonction de président du Rwanda, avait, dès le lendemain de l'investiture de Sindikubwabo, jugé « inacceptable » cette nomination, ajoutant que le nouveau président figurait parmi ceux qui étaient liés aux meurtres de civils à Kigali.

 

Sans doute la nomination de Sindikubwabo contribua-t-elle, en cela qu’elle se soustrayait aux provisions des accords d’Arusha, mettant en danger de mort une partie de la population rwandaise,  à la décision prise le 9 avril par le Front Patriotique Rwandais (FPR), que dirigeait Kagamé, de « rétablir l'ordre à Kigali » et de mettre un terme aux « actes barbares », en ordonnant aux quelques 4'000 hommes postés alors dans le nord du pays de marcher sur la capitale.

 

Le 13 avril, des suites de son hold-up et de la réaction du FPR, le gouvernement intérimaire jugea prudent de délaisser la capitale et s'installa à Gitarama.

 

Décrit par certains comme un homme de peu de personnalité et qui aurait été un pion facilement manipulable par les extrémistes du MRND, Théodore Sindikubwabo montra, au contraire, des talents rhétoriques certains lorsqu'il s’agît, un peu plus tard, de motiver les massacres perpétrés aux quatre coins du pays par les petites mains du génocide.

 

Le matin du 19 avril 1994, le président rwandais organisa les premiers massacres

 

Le 19 avril, Théodore Sindikubwabo se trouvait dans la préfecture de Gikongoro d’où il donna personnellement l’ordre de déclencher une série de massacres.

 

Catherine Ninin s'est rendue, il y a deux ans, à la prison de la commune de Karama, dépendant de ladite préfecture, afin d'y interviewer pour RFI son ex-bourgmestre, le détenu Désiré Ngezahayo. Celui-ci lui affirma que Théodore Sindikubwabo avait personnellement dirigé, le 19 avril 1994, une réunion à la préfecture de Gikongoro : « C’est le lendemain, le 20 », lui affirma-t-il, « qu'on a fait des préparations ». Et de préciser: « Ils (Les gendarmes) ont pris des armes, le sous-préfet Tenegua Joseph a pris le véhicule, il a circulé avec le mégaphone et a appelé la population pour aider les militaires à massacrer les gens ».

 

Ngezahayo ajouta que, le 21 au matin, tous les Tutsis avaient été tués, puis inscrivit également les massacres perpétrés le jour même à l'école de Murambi ainsi qu'aux paroisses de Kaduha et de Cyanika au palmarès du président de la République récemment proclamé.

 

Le même jour, le discours du président rwandais à Butare déclencha les massacres dans la région

 

Le même 19 avril, Sindikubwabo se rendit à Butare, la deuxième ville du pays, considérée comme sa capitale intellectuelle pour son université, son musée ainsi que ses instituts de recherche. Jean-Baptiste Habyalimana en était le préfet. Tutsi et membre du parti d'opposition, il était, jusqu'alors, parvenu à maintenir le calme dans sa région, tandis que le génocide sévissait partout ailleurs dans le pays.

 

Une fois rendu sur place, le président du gouvernement génocidaire commença par démettre Jean-Baptiste Habyalimana de ses fonctions. Le préfet et sa famille seront assassinés quelques semaines plus tard.

 

Le 19 avril, après avoir destitué et voué au massacre Habyalimana, le président de la République Sindikubwabo, en présence de son premier ministre, Jean Kambanda, procéda à la cérémonie d’investiture du nouveau préfet, Sylvain Nsabimana, un militaire extrémiste originaire du Nord.

 

Cette cérémonie fut aussi l’occasion pour Sindikubwabo d’en appeler à la population locale, afin d'obtenir d'elle qu'elle se mette au travail [3]. Le discours en question fut diffusé sur Radio Rwanda. En voici quelques extraits : « Peut-être n’avez-vous pas eu connaissance de nos instructions ... ou bien n’avez-vous pas saisi le sens de notre demande, ou alors, vous l’avez compris, mais vous avez refusé d’obéir. » Sindikubwabo clarifia peu à peu son propos : « Que tous ceux qui préfèrent regarder les autres travailler, s’en aillent... Que ceux qui sont chargés de nous en débarrasser le fassent vite afin que ceux qui ont le travail à coeur aient la possibilité de commencer... » Ne laissant rien au hasard, le nouveau président intérimaire explicita ce qu'il fallait entendre par « travail » et appela ses « frères » à « décoder ses messages », les invita à comprendre « pourquoi il parle comme ça. Analysez chaque mot », poursuivit-il, « essayez de comprendre pourquoi il est utilisé comme ceci et non comme cela ! » Sindikubwabo conclut son appel au génocide sur ces mots : « les temps sont difficiles. Que les blagues et les amusements cèdent la place au travail ! ».

 

A Butare, où Tutsis et Hutus avaient, pendant des siècles, vécu paisiblement ensemble, alors que la ville avait, jusqu'à ce moment été épargnée par le génocide, ce discours du 19 avril sonna l’hallali pour le déclenchement des massacres.

 

Selon African Rights, les résidents de Butare s'accordent pour se rappeler que, suite aux incitations de Sindikubwabo, c’est sous le commandement du lieutenant-colonel Muvunyi, qui avait un total contrôle opérationnel des Forces Armées Rwandaises (FAR) et de la gendarmerie, que les soldats ont exécuté les massacres, ceci aussi bien dans la préfecture de Butare que dans celle de Gikongoro.

 

Le soir du discours génocidaire, des unités de la Garde Présidentielle arrivèrent à l'aéroport de Butare. Les massacres débutèrent presque immédiatement. Un témoin cité par Human Rights Watch a raconté, que, à peine arrivée, la Garde Présidentielle s'était mise à creuser des fosses, qu’elle remplit de pneumatiques enflammés, avant d'y jeter les Tutsis. Ce témoin indiqua qu' « à la mi-journée le jour suivant, on pouvait entendre un bruit continu de fusil : les Tutsis et leurs alliés parmi les Hutus étaient exécutés dans une petite forêt adjacente à l'Université Nationale, derrière le Musée National, et au bord d'un courant d'eau dans les environs ». Selon ce témoin, les massacres ont continué jour et nuit pendant les trois journées qui suivirent.

 

Le 20 avril, alors que les casques bleus belges finissaient de se retirer, le massacre de la paroisse de Karama, dans la commune de Runyinya à Butare, fit entre 35 et 43'000 morts. C'est ce que nous relate le livre de Rakiya Omaar et Alex de Waal, Rwanda : Death, Despair and Defiance (Rwanda : Mort, Désespoir et Désobéissance) (Ed. African Rights, 1994)

 

Ce même jour, selon l'ouvrage d'Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda (Editions Karthala ; collection Homme et Société - science économique et politique ; décembre 1999 ; 42,75 €), Sindikubwabo incita également au massacre dans les fiefs de Shyanda, Gisagara, sans oublier N’dora... sa commune natale !

 

Le 27 avril, la France recevait une délégation du gouvernement de Théodore Sindikubwabo

 

Une semaine après ces sommets d’inhumanité, soit le 27 avril, jour où la milice de Yusufu Munyakazi - arrêté depuis en République Démocratique du Congo pour ces crimes – attaquait, dans l'ouest du Rwanda, les réfugiés de la colline Kizenga, de Mahembé et de Rwamatamu, lors d’une boucherie qui se solda par quelque 8'000 morts, Jérôme Bicamumpaka, le ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de Théodore Sindikubwabo foulait les marches du palais de l'Elysée, celles de l'Hôtel Matignon ainsi que celles du Quai d'Orsay, dont les locataires avaient tenu à recevoir, avec tous les honneurs usuels, l’un des membres éminents des perpétrateurs de la Shoah africaine.

 

C'est paradoxalement ce jour, nous apprend Alison Des Forges, que Théodore Sindikubwabo se rendit au Conseil Préfectoral de Sécurité de Butare afin d'inviter les tueurs à massacrer les Tutsis ... de façon plus discrète !

 

A l'occasion d'une conférence de presse tenue le lendemain de sa visite officielle aux Juppé, Mitterrand et autres Balladur, Jérôme Bicamumpaka jugea « exagéré le chiffre de 100 000 morts, avancé comme bilan des massacres commis dans son pays au cours des trois dernières semaines ». Le surlendemain, son président revenait à Butare, informant la population locale qu'il était venu sur place pour superviser personnellement le massacre des Tutsis.

 

Quelques mois plus tard, aurait-il fallu, pour bien faire, organiser une nouvelle conférence de presse à Paris, au cours de laquelle les génocidaires, amis de la France, auraient pu, sans craindre de nouvelles exagérations, annoncer que leur gouvernement avait franchi la barre du million de victimes ?

 

Le 6 mai, le chef de l'état-major particulier de l'Elysée établit une note à l’intention de François Mitterrand relative à un appel téléphonique du président rwandais

 

Le général Quesnot y informe tout d’abord François Mitterrand que Théodore Sindikubwabo venait de téléphoner à l’Elysée, une semaine après que la délégation rwandaise y avait été reçue. Au cours de cet appel, le président rwandais avait tenu à exprimer au chef de l'Etat français ses remerciements pour la qualité de l'accueil qui lui avait été réservé.

 

Le 4 mai 1994, jour de l'entretien téléphonique précité, l'interlocuteur présidentiel de Quesnot s’est peut-être félicité d'avoir déjà quelques centaines de milliers de cadavres à son actif ? Le chef de l'état-major particulier de l'Elysée, pas moins que Mitterrand ni que son secrétaire général, n’ignore en tous cas à cette date que des massacres sont en cours !

 

Christian Quesnot y établit en effet que « l’introduction de l’ONU ou de l’OUA » n’était pas de nature à mettre fin « aux massacres en cours », pas plus que le « zeste d'humanitaire pour donner bonne conscience ». Zeste hypocrite qui préfigurait, dans le ton et les intentions mises à nu de l’establishment français, l’opération militaire à vocation faussement humanitaire Turquoise, qui sera lancée un mois et demi après la remise de ce rapport.

 





Le bordereau de Christian Quesnot

 

Toujours dans cette même note, Christian Quesnot fait également part au chef de l’Etat de sa crainte de la contagion qu'encourrait la France au sein de sa zone d'influence africaine, si elle optait pour « l'abandon de fait d'années de coopération franco-rwandaise ».

 

Trois jours après la remise de ce rapport, le général Huchon, chef de la mission militaire de la coopération, recevait toutefois, dans son bureau de fonction, un autre représentant officiel des forces ethnocidaires.

 

Le séjour parisien de l'envoyé génocidaire ne dura pas moins de quatre jours. Probablement le temps de discuter de la stratégie indirecte dont il est question sur la note qui précède.

 

Suivant la voie hiérarchique, le chef de l'état-major particulier a transmis son rapport au secrétaire général de l'Elysée, qui atteste par un "signalé", suivi de ses initiales "H.V", sous "à l’attention de Monsieur le Président de la République", le fait qu’il en a mentionné le contenu à François Mitterrand. H.V pour Hubert Védrine.

 





Détail du bordereau : Signalé, HV

 

 

A suivre ...

 

 

 

Notes:

 

[1] Documents également mis à la disposition de la revue chrétienne Golias.

 

[2] Lorsque Paul Kagamé prit le pouvoir en juillet 1994, le parti MRND, duquel étaient issus les principaux planificateurs du génocide, fut immédiatement proscrit.

 

[3] Dans son rapport du 28 juin 1994, René Degni-Ségui, en sa qualité de rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, pointa un doigt accusateur en direction de Théodore Sindikubwabo : « Des témoignages concordants et dignes de foi », précise le rapport, « indiquent que le nouveau Président de la République se serait rendu à Butare pour exhorter la population hutue aux massacres » [ONU A/49/508, S/1994/1157, Commission des droits de l’homme de l’ONU, E/CN.4/1995/7].

 

 

 

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