Dans cet article et dans le suivant, je porterai à
la connaissance des lecteurs de la Ména quelques uns des
courriers [1] adressés en 1994 par le président rwandais du
gouvernement génocidaire, Théodore Sindikubwabo, au
président français François Mitterrand, en prenant soin de
les présenter dans leur contexte historique original.
Ces documents avaient, jusqu'à présent,
été maintenus dans l’ombre discrète des archives de la
présidence de la République française. Il s’agit de
courriers et de notes apportant un éclairage supplémentaire de la
compromission du pouvoir français de l'époque dans le
génocide des Tutsis au Rwanda.
Le 8
avril 1994, Théodore Sindikubwabo fut nommé président du
gouvernement génocidaire
Ministre de la santé sous la présidence de
Kayibanda, Théodore Sindikubwabo exerçait, sous celle de son
successeur Juvénal Habyarimana, la profession de pédiatre au
centre hospitalier de Kigali. Sur le plan politique, il était membre du Mouvement
républicain national pour la démocratie et le
développement (MRND). Un parti, à dominante hutue, qui dirigea
le Rwanda de 1975 à 1994 [2].
Après avoir occupé plusieurs postes
ministériels, Sindikubwabo fut élu député, avant
d'être nommé président de l’assemblée rwandaise,
plus connue sous le nom de Conseil National de Développement
(CND).
Deux jours après la mort du président
Juvénal Habyarimana, les leaders du MRND se réunirent au
ministère de la Défense à l'instigation du colonel
Bagosora. Considérant que les accords d'Arusha n'avaient pas encore pris
effet, ils s'appuyèrent sur les termes de la constitution du 10 juin
1991 afin de procéder à la nomination de Sindikubwabo à la
fonction présidentielle intérimaire du Rwanda.
Dans sa livraison du 11 avril 1994, le quotidien l'Humanité
fit savoir que Paul Kagamé, qui occupe aujourd’hui la fonction de président
du Rwanda, avait, dès le lendemain de l'investiture de Sindikubwabo,
jugé « inacceptable » cette nomination, ajoutant que le
nouveau président figurait parmi ceux qui étaient liés
aux meurtres de civils à Kigali.
Sans doute la nomination de Sindikubwabo contribua-t-elle,
en cela qu’elle se soustrayait aux provisions des accords d’Arusha, mettant en
danger de mort une partie de la population rwandaise, à la
décision prise le 9 avril par le Front Patriotique Rwandais (FPR),
que dirigeait Kagamé, de « rétablir l'ordre à
Kigali » et de mettre un terme aux « actes barbares », en
ordonnant aux quelques 4'000 hommes postés alors dans le nord du pays de
marcher sur la capitale.
Le 13 avril, des suites de son hold-up et de la
réaction du FPR, le gouvernement intérimaire jugea prudent de délaisser
la capitale et s'installa à Gitarama.
Décrit par certains comme un homme de peu de
personnalité et qui aurait été un pion facilement
manipulable par les extrémistes du MRND, Théodore Sindikubwabo
montra, au contraire, des talents rhétoriques certains lorsqu'il s’agît,
un peu plus tard, de motiver les massacres perpétrés aux quatre
coins du pays par les petites mains du génocide.
Le
matin du 19 avril 1994, le président rwandais
organisa les premiers massacres
Le 19 avril, Théodore Sindikubwabo se trouvait dans
la préfecture de Gikongoro d’où il donna personnellement l’ordre
de déclencher une série de massacres.
Catherine Ninin s'est rendue, il y a deux ans, à la
prison de la commune de Karama, dépendant de ladite préfecture, afin
d'y interviewer pour RFI son ex-bourgmestre, le détenu Désiré Ngezahayo. Celui-ci
lui affirma que Théodore Sindikubwabo avait personnellement
dirigé, le 19 avril 1994, une réunion à la
préfecture de Gikongoro : « C’est le lendemain, le 20 », lui affirma-t-il,
« qu'on a fait des préparations ». Et de préciser:
« Ils (Les gendarmes) ont pris des armes, le sous-préfet Tenegua
Joseph a pris le véhicule, il a circulé avec le mégaphone
et a appelé la population pour aider les militaires à massacrer
les gens ».
Ngezahayo ajouta que,
le 21 au matin, tous les Tutsis avaient été tués, puis
inscrivit également les massacres perpétrés le jour
même à l'école de Murambi ainsi qu'aux paroisses de Kaduha
et de Cyanika au palmarès du président de la République
récemment proclamé.
Le même
jour, le discours du président rwandais à
Butare déclencha les massacres dans la région
Le même 19 avril, Sindikubwabo se rendit
à Butare, la deuxième ville du pays, considérée
comme sa capitale intellectuelle pour son université, son musée ainsi que ses instituts
de recherche. Jean-Baptiste Habyalimana en était le préfet. Tutsi
et membre du parti d'opposition, il était, jusqu'alors, parvenu à
maintenir le calme dans sa région, tandis que le génocide
sévissait partout ailleurs dans le pays.
Une fois rendu sur place, le président du
gouvernement génocidaire commença par démettre Jean-Baptiste
Habyalimana de ses fonctions. Le préfet et sa famille seront
assassinés quelques semaines plus tard.
Le 19 avril, après avoir destitué et
voué au massacre Habyalimana, le président de la
République Sindikubwabo, en présence de son premier ministre,
Jean Kambanda, procéda à la cérémonie d’investiture
du nouveau préfet, Sylvain Nsabimana, un militaire extrémiste
originaire du Nord.
Cette cérémonie fut aussi l’occasion pour
Sindikubwabo d’en appeler à la population locale, afin d'obtenir d'elle
qu'elle se mette au travail [3]. Le discours en question fut
diffusé sur Radio Rwanda. En voici quelques extraits : « Peut-être n’avez-vous pas eu connaissance de nos instructions
... ou bien n’avez-vous pas saisi le sens de notre demande, ou alors, vous
l’avez compris, mais vous avez refusé d’obéir. » Sindikubwabo clarifia peu à peu son propos : « Que tous ceux qui préfèrent
regarder les autres travailler, s’en aillent... Que ceux qui sont
chargés de nous en débarrasser le fassent vite afin que ceux qui
ont le travail à coeur aient la possibilité de
commencer... » Ne laissant rien au hasard, le nouveau président
intérimaire explicita ce qu'il fallait entendre par
« travail » et appela ses « frères » à
« décoder ses messages », les invita à comprendre
« pourquoi il parle comme ça. Analysez chaque mot », poursuivit-il,
« essayez de comprendre pourquoi il est utilisé comme ceci et non
comme cela ! » Sindikubwabo
conclut son appel au génocide sur ces mots : « les temps sont difficiles. Que les blagues et les
amusements cèdent la place au travail ! ».
A Butare, où Tutsis et Hutus avaient, pendant des
siècles, vécu paisiblement ensemble, alors que la ville avait,
jusqu'à ce moment été épargnée par le
génocide, ce discours du 19 avril sonna l’hallali pour le déclenchement
des massacres.
Selon African Rights, les résidents de Butare
s'accordent pour se rappeler que, suite aux incitations de Sindikubwabo, c’est sous
le commandement du lieutenant-colonel Muvunyi, qui avait un total
contrôle opérationnel des Forces Armées Rwandaises
(FAR) et de la gendarmerie, que les soldats ont exécuté les
massacres, ceci aussi bien dans la préfecture de Butare que dans celle
de Gikongoro.
Le soir du discours génocidaire, des unités
de la Garde Présidentielle arrivèrent à l'aéroport
de Butare. Les massacres débutèrent presque immédiatement.
Un témoin cité par Human Rights Watch a raconté, que,
à peine arrivée, la Garde Présidentielle s'était
mise à creuser des fosses, qu’elle remplit de pneumatiques
enflammés, avant d'y jeter les Tutsis. Ce témoin indiqua qu'
« à la mi-journée le jour suivant, on pouvait entendre un
bruit continu de fusil : les Tutsis et leurs alliés parmi les Hutus
étaient exécutés dans une petite forêt adjacente
à l'Université Nationale, derrière le Musée
National, et au bord d'un courant d'eau dans les environs ». Selon ce
témoin, les massacres ont continué jour et nuit pendant les trois
journées qui suivirent.
Le 20 avril, alors que les casques bleus belges finissaient
de se retirer, le massacre de la paroisse de Karama, dans la commune de
Runyinya à Butare, fit entre 35 et 43'000 morts. C'est ce que nous
relate le livre de Rakiya Omaar et Alex de
Waal, Rwanda : Death, Despair and Defiance (Rwanda :
Mort, Désespoir et Désobéissance) (Ed. African Rights,
1994)
Ce même jour, selon l'ouvrage d'Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au
Rwanda (Editions Karthala ; collection Homme et Société
- science économique et politique ; décembre 1999 ; 42,75
€),
Sindikubwabo incita également au massacre dans les fiefs de Shyanda,
Gisagara, sans oublier N’dora... sa commune natale !
Le 27
avril, la France recevait une délégation du gouvernement de
Théodore Sindikubwabo
Une semaine après ces sommets d’inhumanité, soit
le 27 avril, jour où la milice de Yusufu Munyakazi - arrêté
depuis en République Démocratique du Congo pour ces crimes –
attaquait, dans l'ouest du Rwanda, les réfugiés de la colline
Kizenga, de Mahembé et de Rwamatamu, lors d’une boucherie qui se solda
par quelque 8'000 morts, Jérôme Bicamumpaka, le ministre des Affaires
Etrangères du gouvernement de Théodore Sindikubwabo foulait les
marches du palais de l'Elysée, celles de l'Hôtel Matignon ainsi
que celles du Quai d'Orsay, dont les locataires avaient tenu à recevoir,
avec tous les honneurs usuels, l’un des membres éminents des perpétrateurs
de la Shoah africaine.
C'est paradoxalement ce jour, nous apprend Alison Des
Forges, que Théodore Sindikubwabo se rendit au Conseil
Préfectoral de Sécurité de Butare afin d'inviter les
tueurs à massacrer les Tutsis ... de
façon plus discrète !
A l'occasion d'une conférence de presse tenue le
lendemain de sa visite officielle aux Juppé, Mitterrand et autres Balladur,
Jérôme Bicamumpaka jugea « exagéré le chiffre
de 100 000 morts, avancé comme bilan des massacres commis dans son pays
au cours des trois dernières semaines ». Le surlendemain, son président revenait à Butare, informant la population locale
qu'il était venu sur place pour superviser personnellement le massacre
des Tutsis.
Quelques mois plus tard, aurait-il fallu, pour bien faire,
organiser une nouvelle conférence de presse à Paris, au cours de
laquelle les génocidaires, amis de la France, auraient pu, sans craindre
de nouvelles exagérations, annoncer que leur gouvernement avait franchi
la barre du million de victimes ?
Le 6
mai, le chef de l'état-major particulier de l'Elysée établit
une note à l’intention de François Mitterrand relative à un
appel téléphonique du président rwandais
Le général Quesnot y informe tout d’abord
François Mitterrand que Théodore Sindikubwabo venait de
téléphoner à l’Elysée, une semaine après que
la délégation rwandaise y avait été reçue.
Au cours de cet appel, le président rwandais avait tenu à exprimer
au chef de l'Etat français ses remerciements pour la qualité de
l'accueil qui lui avait été réservé.
Le 4 mai 1994, jour de l'entretien
téléphonique précité, l'interlocuteur présidentiel
de Quesnot s’est peut-être félicité d'avoir
déjà quelques centaines de milliers de cadavres à son
actif ? Le chef de l'état-major particulier de l'Elysée, pas
moins que Mitterrand ni que son secrétaire général, n’ignore en tous
cas à cette date que des massacres sont en cours !
Christian Quesnot y établit en effet que
« l’introduction de l’ONU ou de l’OUA » n’était pas de nature
à mettre fin « aux massacres en cours », pas plus que le
« zeste d'humanitaire pour donner bonne conscience ». Zeste
hypocrite qui préfigurait, dans le ton et les intentions mises à
nu de l’establishment français, l’opération militaire
à vocation faussement humanitaire Turquoise, qui sera
lancée un mois et demi après la remise de ce rapport.

Le
bordereau de Christian Quesnot
Toujours dans cette même note, Christian Quesnot fait
également part au chef de l’Etat de sa crainte de la contagion qu'encourrait
la France au sein de sa zone d'influence africaine, si elle optait pour
« l'abandon de fait d'années de coopération franco-rwandaise ».
Trois jours après la remise de ce rapport, le général Huchon, chef de la
mission militaire de la coopération, recevait toutefois, dans son bureau
de fonction, un autre représentant officiel des forces ethnocidaires.
Le séjour parisien de l'envoyé
génocidaire ne dura pas moins de quatre jours. Probablement le temps de discuter
de la stratégie indirecte dont il est question sur la note qui
précède.
Suivant la voie hiérarchique, le chef de l'état-major particulier a transmis son rapport au secrétaire
général de
l'Elysée, qui atteste par un "signalé",
suivi de ses initiales "H.V", sous "à
l’attention de Monsieur le Président de la République",
le fait qu’il en a mentionné le contenu à François
Mitterrand. H.V pour Hubert Védrine.

Détail du bordereau : Signalé, HV
A suivre ...
Notes:
[1] Documents également mis à la disposition
de la revue chrétienne Golias.
[2] Lorsque Paul Kagamé prit le pouvoir en juillet
1994, le parti MRND, duquel étaient issus les principaux planificateurs
du génocide, fut immédiatement proscrit.
[3] Dans son rapport du 28 juin 1994, René
Degni-Ségui, en sa qualité de rapporteur spécial de la Commission
des droits de l’homme de l’ONU, pointa un doigt accusateur en direction de
Théodore Sindikubwabo : « Des témoignages concordants et dignes de foi »,
précise le rapport, « indiquent que le nouveau Président de
la République se serait rendu à Butare pour exhorter la
population hutue aux massacres » [ONU A/49/508, S/1994/1157, Commission des droits de l’homme
de l’ONU, E/CN.4/1995/7].