Tuer les chiens…

Ce mercredi sort dans nos salles le film Shooting Dogs,
dont la Ména a assisté, en avant-première, à
la projection. Nous vous conseillons vivement d'aller voir ce film qui retrace
les circonstances dans lesquelles, le 11 avril 1994, fut perpétré
l'innommable massacre des Tutsis réfugiés au sein de l'Ecole
technique officielle (ETO) de Kigali. Cet établissement,
administré par des prêtres catholiques
salésiens, était, au moment du
déclenchement du génocide, placé sous
la protection de soldats belges de la Minuar (force onusienne au
Rwanda), ce qui explique l'afflux de Tutsis venus y trouver refuge dès
le 7 avril. Quatre jours plus tard, les soldats belges, emboîtant le pas
des soldats français venus évacuer les ressortissants
occidentaux, quittèrent l'ETO sans préavis, abandonnant plus de
deux mille réfugiés aux milices génocidaires qui n'attendaient
que ce départ pour commencer le massacre.
Le producteur et coscénariste David Belton
travaillait en 1994 à Kigali pour la BBC. Ce film répond
à son besoin de « rendre hommage à tous
ceux dont les télévisions du monde entier ont refusé de
montrer la mort en direct sous des prétextes fallacieux ». Les
personnages principaux sont un prêtre catholique, un
jeune coopérant et le capitaine Luc Lemaire, chargé des soldats
basés à l’ETO. Ces casques bleus faisaient partie du Kibat II
du contingent belge. Malgré des efforts pour alerter l'opinion par le
biais d'une équipe de la BBC alors présente sur les lieux,
le coopérant allait bientôt devoir choisir entre mourir au
côté des Tutsis ou profiter de l'évacuation offerte alors
exclusivement aux Occidentaux.
Si ce film met en évidence l'impardonnable
abandon des Tutsis par les forces de l'ONU totalement dépassées,
on lui reprochera néanmoins, en ayant excessivement zoomé, aussi
bien spatialement que temporellement, sur l'événement proprement
dit de l'abandon des réfugiés, d'avoir fait l'impasse sur la
présentation du mécanisme qui amena à ce massacre. Du
processus de fomentation du génocide !
Contrairement aux forces françaises qui avaient
anticipé la déroute des forces onusiennes, le contingent belge de
l'ONU, traumatisé par le massacre de dix des leurs, a lui, au contraire,
dû subir la situation. Le frère Gaspard
Nteziryay, qui a témoigné pour African Rights, estima
ainsi que « les soldats belges montraient leur
dégoût pour leur incapacité à nous protéger
ou à se protéger eux-mêmes ». C'est également
le témoignage de Vénuste, qui fit part
à African Rights de son impression que les soldats belges avaient
peur. Ces témoignages ne sauraient, en aucun
cas, bien sûr, justifier qu'on abandonne ainsi qui que ce soit à
des tueurs. Mais ils sont susceptibles d'expliquer en quoi les deux situations
que furent celles des forces françaises et onusiennes, qu'on aurait pu,
en première analyse, être tenté de comparer,
étaient, en définitive, très loin d'être
équivalentes.
L'abandon des réfugiés tutsis dans Shooting
Dogs
La scène centrale du film est celle au cours
de laquelle des camions français de l'opération Amaryllis
pénètrent subitement dans le périmètre de l'ETO.
Aucune coordination n'avait alors été établie avec la Minuar.
Face à l'impossibilité d'évacuer
tout ce monde, le film nous montre le prêtre – personnage central de
l’intrigue, que j’ai mentionné précédemment – interpeller
le chef français de l'opération pour s'enquérir de la
raison pour laquelle ce dernier n’est venu qu'avec
deux camions, alors que le religieux n’ignorait pas, et le lui fit remarquer,
que d'autres véhicules étaient disponibles à
proximité de l'établissement. Il n'obtint aucune réponse
de l’officier tricolore.
Le film montre ensuite les soldats qui font monter les Blancs
dans leurs véhicules – les Français et les ressortissants
européens – tandis qu'ils en expulsent tous les Noirs.

Image tirée
du film Shooting Dogs
L'évacuation des Blancs
par les soldats français
Le spectateur assiste ensuite à la prise de décision
du chef du contingent belge de la Minuar de quitter l'ETO, invoquant pour cela
des ordres émanant de l'ONU. En réalité, les Belges partirent de l'ETO dès l'évacuation, par les troupes
françaises, du groupe d’expatriés qui se trouvaient dans
l'enceinte de l'établissement. Quand bien même tenterait-on de
pondérer leur responsabilité en faisant valoir qu'ils
étaient, ce qui est vrai, submergés par une situation qui les
dépassait, on n’envisage à aucun moment qu’ils seraient partis en
abandonnant les ressortissants occidentaux !
Afin de prévenir tout mouvement de panique qui
aurait compromis la fuite des troupes belges et françaises, le
prêtre décida de réunir les Tutsis pour prier tandis que
les ressortissants occidentaux s’éloignaient discrètement. Dans
la réalité historique, la ruse fut plus hypocrite encore,
puisqu’on invita les Tutsis à aller partager un repas à
l'intérieur du bâtiment principal.
Les troupes ne parvinrent cependant pas à se
montrer suffisamment discrètes pour s'enfuir sans que les Tutsis ne se
rendent finalement compte du piège qui se refermait sur leurs
existences. Des scènes d’affolement s'ensuivirent immédiatement,
comme celle, insupportable, que nous relate le film, d'un Tutsi qui implore le
chef du contingent belge de ne pas partir avant d'avoir au moins tué les
enfants par balles, afin qu'ils n'aient pas à subir une mort indicible
à coups de machettes.
Des Tutsis ont effectivement été
filmés par des journalistes suppliant d'être ainsi abattus.
Autre scène dramatique du film de David Belton : celle tout à fait véridique
dans laquelle on voit ces Tutsis tenter d'empêcher le départ des
véhicules en s'allongeant devant leurs roues. Jean-Paul Biramvu – alors
secrétaire général de la Collectivité rwandaise des
Ligues et Associations des Droits de l’Homme (CLADHO) – en a
témoigné pour African Rights, en décrivant le choc
ressenti par les réfugiés tandis que le convoi belge
s’éloignait. « Fous de désespoir », affirma-t-il,
« certains jeunes gens se jetèrent devant le convoi ».
Rien n'y fit. Les Tutsis furent livrés aux
grenades et aux machettes de leurs génocidaires
qui encerclaient le périmètre de l'ETO, et au travers duquel les
militaires français entraient et sortaient à leur guise.

Image tirée du
film Shooting Dogs
Les Tutsis (au premier plan)
sont abandonnés à leurs génocidaires (au second plan)
Rapport d’African Rights : « On voyait encore le nuage de
poussière soulevé au passage des véhicules utilisés
par la Minuar et les soldats français. »
La responsabilité du siège des Nations Unies
Il importe que le public sache que l'ONU avait
refusé de tenir compte de la mise en garde faite, quelques mois avant la
tragédie, par Roméo Dallaire – le commandant en chef de la
Minuar –, de l'imminence d'un génocide alors en cours de planification.
Il s'agit là probablement de l’un des manquements les plus graves
à mettre au débit de l'Organisation des Nations Unies et de ses
forces d’intervention depuis sa création. Shooting Dogs invite
d’ailleurs le spectateur à se confronter à la
responsabilité de l'ONU dans la gestion du massacre de l'ETO.
Rappelons qu'en 1994, l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali était
Secrétaire général de l'ONU et Kofi Annan
Sous-secrétaire général. En 1999, Kofi Annan, devenu
depuis Secrétaire général, fit publier le résultat
d'une enquête commanditée par ses soins afin d'analyser le
comportement de l'organisation au Rwanda au cours du génocide. A
l'époque où fut publié ce rapport, Boutros Boutros-Ghali
avait pris la tête de l’Organisation internationale de la
francophonie.
Le rapport commence par indiquer que Kofi Annan avait
prié Dallaire, par un câble en date du 9 avril 1994, de
« coopérer avec les commandants français et belge pour
faciliter l’évacuation de leurs nationaux et des autres ressortissants
étrangers demandant à être évacués. ».
Ce câble précisait qu'il ne devait « ménager aucun
effort pour ne pas compromettre (son) impartialité ni outrepasser (son)
mandat », ajoutant qu'il pouvait « à (sa) discrétion le
faire si cela était essentiel pour l’évacuation des
ressortissants étrangers ». Enfin, précisait le câble,
« ceci ne devrait pas, je répète, ne devrait pas, englober
la participation à d’éventuels combats, excepté en
état de légitime défense ». Ces précisions, si
elles sont susceptibles d'expliquer la raison pour laquelle les casques bleus
décidèrent de ne pas faire front contre les miliciens hutus
à l'ETO, ne sauraient, en revanche, éclairer la raison qui motiva
l'abandon des réfugiés tutsis.
Le 12 avril, Boutros Boutros-Ghali rencontra Willy
Claes, ministre belge des Affaires étrangères, qui l'informa – ce
que nous savons grâce aux minutes de l’entrevue conservées par
l’ONU –, avoir décidé de retirer ses troupes,
précisant qu'il préférait qu'un tel retrait ne se fasse
pas de façon isolée. Le lendemain, le Secrétaire
général de l'ONU en informa le Conseil de sécurité
qui prit la décision de réduire les effectifs de la Minuar
à 270 personnes, après avoir toutefois pris connaissance du
massacre de l'ETO.
Selon les règles de l’organisation, le Secrétaire
général de l'ONU a la responsabilité de porter à
l’attention du Conseil les questions sur lesquelles il y a lieu d’agir. Or,
bien qu'absent de Manhattan pendant une bonne partie des cent jours que dura le
génocide, le rapport indique que Boutros Boutros-Ghali fut tenu
quotidiennement informé, par câbles, du déroulement des
événements à Kigali. Ce n'est pourtant que le 29 avril
qu'il alerta le Conseil de sécurité afin qu'il reconsidère
le rôle de l’ONU sous un angle différent de celui de médiateur
neutre, témoin d’un ethnocide.
Si l'on ajoute à cela le fait qu’il fallut plusieurs
semaines pour que le Conseil de sécurité parvienne à un
accord, ceci alors que le génocide, lui, ne s'accordait aucune pause, on
comprend comment on a pu parvenir au massacre d'un million d'êtres
humains.
Il n'est pas rare d’entendre des responsables politiques
français accuser l’ONU d'avoir retiré les forces de la Minuar.
Mais la France, membre permanent du Conseil de Sécurité, avait
elle-même voté ce retrait !
Comme si cette infamie ne suffisait pas, l’Etat
français a, par la suite, soutenu le maintien, à l’ONU, de la
représentation du Gouvernement Intérimaire Rwandais,
celui-là même qui coordonnait la perpétration du
génocide. La France se heurta lors de cette démarche à
l’avis d’autres membres temporaires du Conseil de Sécurité, tels
la Nouvelle-Zélande ou la République Tchèque.
Quant à Boutros Boutros-Ghali, devenu
Secrétaire général de l’ONU, qui doit ses nominations
à la tête d’institutions internationales au soutien appuyé
de la France, il n'est pas inutile de rappeler, dans le contexte des
accusations portées à son encontre par des Etats membres du
Conseil de sécurité, que lorsqu'il occupait le poste de ministre
des Affaires étrangères d’Egypte, il avait favorisé la
fourniture d’armes aux Forces Armées Rwandaises, livraisons dont
le paiement avait notamment transité par le Crédit Lyonnais.
Abandon sans préavis
L’enquête de l'ONU qualifie ni plus ni moins
d' « ignominieux » le départ soudain des soldats belges. C'est vers 14h que se sont
retirées les troupes de la Minuar, qui avaient tout entrepris,
jusqu'au dernier moment, pour cacher à leurs protégés
qu’elles allaient les abandonner à leurs assassins. En plus de la
démission de leur devoir, les soldats belges, en appliquant leur
stratagème de dissimulation de leur objectif final, induisirent les
réfugiés à n’imaginer aucune tactique qui leur aurait
permis d'échapper au carnage auquel les soldats de l’ONU et les Français
les savaient condamnés.
Le père Léon expliqua aux enquêteurs d'African
Rights qu'il « prenait la soupe quand le signal de départ fut
lancé vers midi. Alors », ajouta-t-il, « nous avons couru
vers les véhicules. » Un autre témoin, Yves, est
persuadé que les interahamwe avaient connaissance du retrait imminent de
la Minuar ; il affirme avoir vu « derrière la
clôture, les interahamwe (commencer) à siffler et à
crier » aussitôt qu' « ils venaient d’apprendre que la Minuar
allait se retirer. »
Assumpta confirme que les miliciens étaient
prêts à attaquer. Elle raconte l’intolérable : les
réfugiés ont entendu et vu les interahamwe pénétrer
dans le périmètre de l’ETO par l’un de ses points d’accès,
tandis que les casques bleus sortaient par un autre.
Le rapport d’African Rights précise que
« les interahamwe envahirent l’ETO alors qu’on voyait encore le nuage de
poussière soulevé au passage des véhicules utilisés
par la Minuar et les soldats français. » Angélique,
quant à elle, ne comprend pas pourquoi aucun préavis ne leur a
été donné. « Si eux n’avaient pas d’autre alternative
que de partir », s'insurge-t-elle, « pourquoi ne nous ont-ils pas au
moins laissé un fusil pour nous défendre ? ».
Nombreux sont les civils tutsis qui furent tués dans
les minutes qui suivirent le départ des militaires. Par balles, avec des
grenades, des machettes, des massues, des lances, ou bien encore
lapidés.
Une escorte jusqu'aux bases du FPR
aurait pourtant suffi
Le rapport de l'ONU consigne qu' « en
plaçant leur confiance dans la Minuar », certains
réfugiés « se sont exposés à un danger accru
lorsque les troupes des Nations Unies se sont retirées. »
Si certains Tutsis avaient envisagé de se rendre
dans divers quartiers de Kigali contrôlés par le Front Patriotique
Rwandais (le FPR, l’organisation politico-militaire tutsie), ce qui
était notamment le cas du stade d’Amahoro, ou des alentours du Conseil
National du Développement (CND) à Remera, qui abritait, dans le cadre des
accords d'Arusha, un bataillon de 600 soldats du FPR, nombreux sont ceux
qui avaient pensé avoir plus de chance de survivre en demeurant sous la
protection des casques bleus de l'ETO !
A l'ETO justement, où Vénuste, dans son
témoignage à African Rights, affirme avoir proposé
des solutions aux soldats de la Minuar, telle celle consistant à escorter
les réfugiés jusque dans la zone contrôlée par le
FPR à Remera : « Nous leur avons ensuite proposé »,
précise-t-il, « d’aller informer le FPR de notre présence
à l’ETO. »
Spéciose Mukayiranga, la veuve de Fidèle
Kanyabugoyi, co-fondateur de Kanyarwanda, une association de défense des
droits de l’homme basée à Kigali, confirme les dires de
Vénuste, faisant remarquer qu'ils auraient au moins pu,
lorsqu'ils sont partis, « s’assurer que quelqu’un prenne notre
sécurité en charge. Ils auraient au moins pu avertir le FPR qui
était au CND. »
Apolline Uwantege, qui avait 16 ans au moment du
génocide, a narré pour sa part les tentatives de certains
réfugiés de s’enfuir de l’ETO pour gagner la zone
contrôlée par le FPR : « On avait entendu dire que les
Inkotanyi – dénomination populaire des combattants des FPR,
littéralement, en kinyarwanda, ceux qui se battent avec acharnement
– se trouvaient au stade Amahoro. On s’est dispersé hors de l’ETO tout
en cherchant comment atteindre le stade. » Et de préciser que, pour
le malheur de ceux qui avaient placé leur survie entre les mains des
soldats de l’ONU, « les Hutus du quartier quadrillaient les lieux. »
Ceux qui réussirent à rejoindre le stade
Amahoro, près de l’hôtel Chez Lando, racontent qu'ils
furent gardés là-bas un temps, avant d'être
transportés dans la ville de Kabuye, et enfin, à Byumba, dans un
orphelinat.
Le rapport d'African Rights fait remarquer que
« la plupart de ceux qui ont survécu ont été
sauvés par les soldats du Front Patriotique Rwandais qui se battaient
contre les Forces Armées Rwandaises pour gagner le contrôle de la
région, une bataille finalement remportée par le FPR. African
Rights d'ajouter qu' « il est pitoyable de réaliser que si les
troupes de la Minuar étaient parties, ne serait-ce qu’un jour plus tard,
beaucoup plus de personnes auraient pu être sauvées par le
FPR ».
La France tirait les ficelles
Les militaires français qui, on l’a vu dans
l’article précédent, dirigeaient de fait l'armée
rwandaise, avaient choisi leur moment précis pour intervenir
à l'ETO. C'est ainsi que notre armée mit la force onusienne,
responsable, en principe, de la protection des expatriés
européens et des civils, devant le fait accompli. Le capitaine Luc
Lemaire, de la force belge de l’ONU, à l’occurrence de l’arrivée
des Français, requit et obtint de ses supérieurs l'autorisation
de quitter l'ETO. Ayant, au préalable, reçu du Lieutenant-colonel
Dewez l’ordre de se rendre à Gitarama afin d’évacuer des
ressortissants belges, il profita de la sécurité offerte par
l'escorte française pour évacuer son détachement et
abandonner les civils sous sa protection à un massacre certain.
Les excellentes relations de l'armée
française avec les génocidaires sont confirmées par de
nombreux témoignages concordants rassemblés par African Rights.
Notamment par le père Jean-Paul Lebel, qui a indiqué que les
Français étaient venus car leurs relations avec les locaux
étaient plutôt bonnes alors que les Belges « craignaient
l’hostilité locale ».
Le rapport d'African Rights fait état de ce
que « l’arrivée des soldats français, reconnaissables au
drapeau sur leur uniforme et à leur béret rouge, fut une source
de consternation pour les réfugiés. » Le constat
précise que « leur appréhension alla croissant lorsqu’ils
virent les soldats de la Minuar rassembler leurs affaires, démanteler
les fusils des tranchées, démonter leur tente et regrouper tout
leur matériel vers l’un des bâtiments principaux ».
Emmanuel Rugangura, lié au Programme des Nations
Unies pour le Développement (PNUD), fut l’un des seuls Rwandais
évacués. Il raconte son transfert par les Français :
« Les rues de Kicukiro étaient déjà jonchées
de corps quand nous sommes partis. Alors que nous traversions, nous entendions crier
“Vive la France !” parmi la foule (hutue) alignée aux bords des
routes. » Il explique que son convoi fut ensuite dirigé vers le
lycée français : « Lorsque nous sommes arrivés
là, les soldats, probablement français, ne voulaient pas nous
laisser entrer. Nous sommes restés à l’extérieur sous
l’œil narquois des soldats qui gardaient l’entrée. Un peu plus
loin, à l’entrée du centre sportif de Kigali, il y avait un
barrage routier tenu par les interahamwe. Ils sont venus nous menacer et nous
ont dit qu’ils allaient nous tuer pendant la nuit. »
Le soir venu, le soldat qui gardait l’entrée du collège leur a
dit de « dégager ». Emmanuel lui répondit alors qu'il
préférait être tué par une arme à feu
plutôt qu’avec une machette. « Il (le soldat français) a
éclaté de rire et est parti. C’était comme s’ils se
moquaient de nous. ». Le témoin explique ensuite qu'ils n'eurent
pas d’autre choix que de passer la nuit à l’extérieur : « On
a profité de l’obscurité et de la pluie pour se glisser sous les
véhicules du parking de l’école. Nous étions environ
treize. Le jour suivant, une dizaine de camionnettes sont arrivées pour
évacuer ceux qui avaient passé la nuit au lycée français.
Nous ne faisions pas partie d’entre eux. » Emmanuel doit sa vie au
représentant du PNUD qui vint à sa rescousse en véhicule
blindé et à qui sa femme demanda alors la raison pour laquelle on
refusait de les laisser entrer au lycée. La réponse du
coopérant du PNUD fut que Boutros Boutros-Ghali n’avait pas encore
donné la permission d’évacuer les locaux.
Le père Louis Peeters a affirmé que, étant donné
que « les Français avaient une certaine influence sur la politique
rwandaise » (c'est le moins que l'on puisse en dire. Ndlr), « comme
ils étaient présents au moment de l’évacuation, ils
auraient facilement pu escorter les réfugiés jusqu’au stade
Amahoro ».
Au lieu de cela, un témoignage tiré du livre Conspiracy
to murder (Conspiration pour tuer) de Linda Melvern (Editions Verso,
avril 2004, $ 25), nous indique que « les Français promirent aux
gens qu'ils allaient rester. » Ce faisant, ils facilitèrent la fuite du
contingent belge de la Minuar.
Saving a dog
Les Français n’ont évacué que des
responsables politiques hutus proches du noyau dur génocidaire, au
centre duquel œuvrait Agathe Habyarimana, la veuve du président
tué le 6 avril, elle-même évacuée par le premier
avion en partance de Kigali et reçue avec des fleurs offertes par
l'Elysée à son arrivée à Paris.
Évacuant les uns, les assassins menacés par
l’avance du Front patriotique rwandais, et abandonnant les autres, les civils tutsis
à leurs bourreaux, les dirigeants français ont ainsi fait la
preuve de leur connivence avec les assassins.
Boniface Ngurinzira, un politicien en tête des listes
des génocidaires parmi les personnes à éliminer, avait
été amené, avant le 7 avril, à l’ETO, par les casques
bleus. Il eut beau supplier les militaires français de l’emmener avec
eux, ces derniers lui refusèrent cette faveur. Il fut l’une des victimes
du massacre de l’ETO. Aujourd'hui, une Rwandaise a demandé
réparation, par voie juridique, du fait qu'il fut abandonné, avec
sa famille, par les soldats de l'ONU.
Ces mêmes soldats qui reçurent l'ordre de
tirer sur les chiens qui, se nourrissant des cadavres du génocide,
commençaient à poser un problème sanitaire. On dit qu'ils
commençaient à s'habituer au goût de la chair humaine… Le
film Shooting Dogs montre que les soldats de l'ONU
préférèrent tirer sur ces chiens plutôt que
d’appliquer leur doctrine de légitime défense. Pourquoi ont-ils
refusé de tirer sur les piranhas que constituaient les milices
interhahmwe, dont le nom, signifiant « ceux qui frappent ensemble »,
rappelle précisément leur mode de prédation ?
Les amis des bêtes peuvent être
rassurés, nous avons appris par l'émission TV BBC/Arte que
l'opération Amaryllis avait réussi à
procéder à l'évacuation... du chien de l’ambassade de
France !
Par-delà l'horreur
L'argument défendu par le Quai d'Orsay, selon lequel
les Français ne peuvent pas avoir participé au génocide,
dans la mesure où il n'y aurait eu, au Rwanda, durant le
génocide, que nos soldats participant à l'opération Amaryllis,
et qu’il ne s’en trouvait pas dans ce pays avant le génocide, procède
d’une imposture intellectuelle, dont il importe de remarquer la nature
hautement criminelle. Le Quai d'Orsay, dont les orientations dépendent
uniquement du président de la République, a pris le parti de
leurrer à tout prix
l'opinion internationale afin qu’elle ne puisse jamais percevoir le
mécanisme par lequel la France fut partie prenante de ce
génocide.
La demande exprimée [voir
le second article de cette série] par l'ex-ministre des
Affaires Etrangères, Michel Barnier, à son homologue rwandais,
Charles Murigande, consistait en fait à obtenir que ne soit
accordée à la France qu’une part artificiellement minorée
dans le génocide des Tutsis. Une portion de culpabilité que notre
Etat aimerait, on le comprendrait à moins, partager à part
égale avec la communauté internationale. Au point où nous
en sommes des connaissances factuelles révélées et vérifiées,
il ne s’agit ni plus ni moins que d’une grotesque tentative de nos dirigeants
d’échapper à nos responsabilités. A l'instar des
miliciens génocidaires qui fuirent en se diluant dans l'exode collectif
couvert par l'imposture à dénomination humanitaire Turquoise,
c'est la France officielle qui organise sa propre évasion, tentant de se
fondre dans une contrition collective, comme si un Etat démocratique
européen pouvait disparaître dans une foule anonyme.
Une France officielle qui pourrait faire usage du film Shooting
Dogs, qui a, malgré ses nombreuses qualités,
cédé quelque peu à la tentation artistique de
renvoyer le spectateur à une culpabilité collective, nous rendant
tous responsables de l’abandon des Rwandais à leur sort. Ceci, quand
bien même les maîtres d'œuvre associés à ce
génocide, à savoir certains militaires et politiques
français, sont pourtant aujourd'hui on ne peut plus clairement
identifiés.
Le réalisateur Michael Caton-Jones a lui-même
déclaré que la fiction lui avait permis de sensibiliser
principalement le spectateur à « l'horreur de ce moment ».
Faire comprendre l'horreur par l'émotion est une
chose. Mais encore faut-il donner au spectateur les clés qui lui
permettent de comprendre que, derrière l'horreur des génocides
organisés, se trouvent invariablement les concepteurs de ces
tragédies. Nos enquêtes circonstanciées poursuivent
l’objectif complémentaire de ceux recherchés par les auteurs de Shooting
Dogs et Hôtel Rwanda. Il s’agit pour la Ména de
démontrer les responsabilités au-delà du doute
raisonnable. De donner les moyens à la société civile de
traduire les coupables du génocide des Tutsis – tous les coupables,
quels que soient leurs fonctions, leur nationalité et le lieu géographique
où ils vivent – devant la justice des hommes.
A suivre ...