Les plaintes que déposèrent, le 16
février 2005, six victimes rwandaises d'origine tutsie devant le Tribunal
aux armées de Paris (TAP), et qui aboutirent, pour deux
d'entre-elles, près d’un an plus tard, à l'ouverture officielle
d'une enquête, avaient été précédées
de trois initiatives visant à faire le point sur l'implication de la
France dans le génocide tutsi. L'une d'elles nous a été
relatée par le député français qui en fut à
l'origine.
Humble
Quai d’Orsay
Le mercredi 28 juillet 2004, Michel Barnier, alors ministre
français des Affaires Etrangères, rencontra à Pretoria son
homologue rwandais Charles Murigande. A Paris, on se félicita prématurément
du « nouvel état d'esprit » des relations avec Kigali ;
il est vrai que Barnier avait confié à la presse avoir
évoqué avec son interlocuteur « les moyens
d'améliorer et de normaliser les relations entre le Rwanda et la France
après un certain nombre de malentendus ».
A l’issue de cette rencontre, le ministre rwandais des Affaires
Etrangères avait pour sa part déclaré à l’AFP que
son collègue français s’était dit « prêt
à accepter une part équitable du blâme » relatif au
génocide de 1994 au Rwanda, mais non à en « accepter un
rôle exagéré ». Les dispositions de Barnier
incitèrent Murigande à oeuvrer prestement afin d'
« établir exactement quel était le rôle de la France,
quel a été son comportement, ce qu'elle a fait ».

Charles Murigande, ministre rwandais des Affaires
Etrangères
Deux jours plus tard, un conseil des
ministres se réunissait au Rwanda, qui adopta, comme on le fit savoir par
voie de communiqué, « le projet de loi organique portant
création de la Commission nationale indépendante chargée
de rassembler les preuves de l'implication de la France dans le génocide
perpétré au Rwanda en 1994 ».
Michel Barnier, lorsqu’il avait annoncé
à la presse, à l'issue de sa rencontre avec Murigande, que les
deux Etats étaient sur le point de « partager un travail de
mémoire sur le génocide », était à mille lieues
d'imaginer les associations que les mots « travail de mémoire »
avaient éveillé dans l'esprit de son interlocuteur. Toujours est-il
que le porte-parole adjoint du Quai d’Orsay, Cécile Pozzo Di Borgo, annonça
que la France avait pris note de la création de la commission rwandaise.
Il fallut attendre quelques mois
avant que le texte du projet de loi rwandais soit rendu public, dévoilant
du même coup l'objectif précis de ladite commission. En son
article 3, il attribue à la commission la tâche de montrer
« la part que la France a eu et qu'elle continue d'avoir à ce
jour » dans le fait de « méconnaître et de minimiser le
génocide qui a eu lieu en 1994 (...) en combattant le gouvernement mis
en place après le génocide ». Il est par ailleurs précisé
que la commission est chargée « de rassembler et d'examiner les
écrits, les témoignages et autres preuves sur les
activités tangibles exercées par la France, et le comportement
qui l'a caractérisé, tous destinés à aider l'Etat
rwandais de l'époque, jusqu'en juillet 1994, à planifier et
exécuter le génocide ».
Ce projet de loi, que d’aucuns considérèrent
alors comme une déclaration de guerre politique à la France, fut transmis
à l'AFP – s’agissait-il d’un symbole ? – le jour de l’armistice, le
jeudi 11 novembre. Quelques semaines plus tard, il était adopté
par l'assemblée nationale rwandaise, suivi, en mars 2005, de sa
ratification par le sénat de Kigali.
Les militaires français
accusés à Arusha
En septembre 2004, deux mois
à peine après la rencontre Barnier-Murigande, s’ouvrit également
au Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) à
Arusha (Tanzanie), le procès dit « militaires II » [1], dans le cadre
duquel témoigna un ancien membre du bataillon de reconnaissance de
l’armée rwandaise. Ce dernier affirma avoir passé, vers la fin
1992, près de deux mois au camp Gabiro situé dans l'est du
Rwanda, précisant que s’y relayaient les différentes compagnies
de son bataillon. Lors de l’audience du 13 janvier 2005, D.A – le pseudonyme affecté
au témoin par le tribunal afin d’assurer son anonymat –, déclara que
des militaires français avaient pris part à l’entraînement
des miliciens Interahamwe.
« Vers fin 1992 »,
affirma-t-il, « dans une forêt près du camp Gabiro, des
Interahamwe recevaient un entraînement militaire ». D.A poursuivit,
révélant qu’ « ils étaient formés par des
militaires rwandais mais aussi par des instructeurs militaires français,
qui dispensaient les techniques de survie ». Il précisa par la suite que
« les miliciens s’y relayaient par cohortes de 500 à 600 personnes ». Il
indiqua également avoir vu, fin mai 1993, et ceci à deux ou trois
reprises, des miliciens s’entraîner au camp de la Garde
présidentielle (GP) qui était situé dans les murs de la
capitale rwandaise, précisément à Kimihurura, sous les
ordres de militaires français. Selon le témoin, la formation au
camp GP était réservée aux chefs miliciens, qui s’y exerçaient
notamment au maniement de pistolets. Il dit enfin que le camp Kimihurura abritait
un champ de tir pour les blindés du bataillon de reconnaissance.
Aloys Mutabingwa, le
représentant du gouvernement rwandais auprès du TPIR, considéra
les témoignages de cette nature « probablement suffisants pour
indiquer qu'il existe des preuves probantes » de l’implication de certains
Français dans le génocide au Rwanda. Mutabingwa, saisit
l’occasion d’une conférence de presse tenue à Arusha en commémoration
du onzième anniversaire du début du génocide, « pour
appeler les Nations Unies et le gouvernement français à faire en
sorte que (certaines « autorités politiques et militaires
françaises » soupçonnées par Kigali d'implication
dans le génocide au Rwanda) fassent l'objet d'enquêtes et soient
poursuivies ». [2]
La Mission d'information
parlementaire : une symphonie inachevée
Le 11 mai dernier, le
député communiste Jean-Claude Lefort prit l'initiative
d'interpeller le ministre français des Affaires Etrangères
à l'Assemblée nationale sur la question de l’implication
française lors du génocide tutsi.

Jean-Claude Lefort, député
communiste
Lors de notre discussion avec ce
député, il a tout d'abord évoqué les circonstances
dans lesquelles fut décidée la mise en place de la mission
parlementaire française sur le Rwanda en 1998.
Lefort nous a fait part de l’existence
d'un débat qui s’était tenu préalablement à la mise
en place de cette mission. Un débat qui « opposa les tenants d’une
commission d’enquête parlementaire portant sur la
part des responsabilités françaises dans le génocide
perpétré au Rwanda (...) à ceux qui
étaient pour une simple mission d’information, portant sur les seuls aspects
militaires durant cette période ».
Deux propositions virent le jour, dont
les premiers signataires respectifs furent notre interlocuteur et Paul
Quilès. Deux propositions, qui, selon Lefort, « outre
l’intitulé et donc le champ d’investigation, n’étaient ni de même
portée ni de même nature. Une commission d’enquête »,
précisa-t-il, « a, par exemple, des moyens plus importants pour mener
à bien son exploration des faits, des moyens qui ne sont pas opposables,
tandis que les personnes auditionnées le font en prêtant serment,
et risquent des peines en cas de mensonges avérés ».
« Finalement », nous a relaté Jean-Claude Lefort,
« c’est la mission d’information qui a prévalu, bien que Madame
Elisabeth Guigou et Jack Lang, alors et dans l’ordre, ministre de la justice et
président de la commission des affaires étrangères, aient
exprimé l’avis que rien n’empêchait la mise en place d’une
commission d’enquête ». Le représentant du mouvement installé
Place du colonel Fabien de préciser que « c’est Paul Quilès,
alors président de la commission des forces armées, qui a
présidé cette mission, prenant le soin de se faire assister de
deux rapporteurs du même parti que lui, le parti socialiste ! »
Jean-Claude Lefort détaille : « celle-ci devait donc être
délibérément monocolore en son centre : le
président et les rapporteurs » et ne cache pas ses doutes, ajoutant,
accusateur, que « cet épisode témoignait d’une
volonté de bouclage, qui s’est confirmée par la suite » concluant
ce précieux préambule par un « ce n’est pas anodin, on
l’admettra ! ».
Jean-Claude Lefort est ensuite passé à l’évocation
proprement dite du déroulement des activités de la mission
d'information. « Nous avons donc travaillé d’arrache-pied »,
relate le député, « non seulement par l’audition de
nombreuses personnalités très préparées, qui ne
sortaient pas de leurs textes, mais aussi en consultant des milliers de
documents divers (télégrammes diplomatiques, comptes-rendus
militaires, photos, etc.) ».
Le parlementaire nous énumère ensuite les
obstacles qu’une main invisible s’évertuait à disposer sur son
chemin : « Je me souviens », se rappelle-t-il, « avoir
travaillé tout un mois d’été, tout seul, dans une
pièce de quelques mètres carrés à
l’Assemblée, dans une chaleur torride. Je soulevais, au fil de mes
lectures, quelques points qui me semblaient très significatifs, que je soumettais
au président à la forme interrogative, lui demandant, par
écrit, – mais en vain – des compléments d’information ».
Lefort mentionne qu' « une
délégation est allée à Kigali avec les trois
mêmes personnes précédemment citées [Quilès et
ses deux assesseurs roses. Ndlr.], le président se refusant absolument
à une présence plurielle sur place ! ». Et de conclure,
pas dupe : « c’est dire si les conditions de travail n’étaient pas
neutres… ».
Le 15 décembre 1998, l’Assemblée nationale
fut appelée à se prononcer sur le rapport de la mission d’information.
Le groupe communiste l'approuva en l’absence de Lefort, ceci sans même le
contacter, nous précise l’intéressé, alors qu’il se
trouvait au Viêt-Nam pour assister au Sommet de la francophonie.
Dès son retour sur Paris, le lendemain, Jean-Claude Lefort
publia un communiqué le démarquant de ce vote. En voici un extrait
significatif : « Pour avoir travaillé des mois durant sur ce
sujet, consulté des centaines et des centaines de documents,
rencontré des associations et des personnalités de tous horizons,
je ne saurais me retrouver dans le vote positif de mes collègues
communistes, vote que je respecte. Pour ma part, si je ne nie pas que ce
rapport cherche à avancer, il reste que des points majeurs ne sont pas
éclaircis. Or, par définition, ces points majeurs sont
décisifs. Aussi, il doit être compris et acté que, pour ma
part, je m’abstiens sur ce rapport ». Le député courageux et
obstiné d’annoncer ses intentions en guise de conclusion : « et
il doit être également clair que je prendrai, d’ici peu, d’autres
initiatives sur ce sujet ».
Première des initiatives que Lefort avait
annoncées : l'interpellation, à l'Assemblée nationale, du
ministre des affaires étrangères de l’époque, Dominique de
Villepin, dont la réponse, tapageusement apocryphe, justifiera, à
n’en pas douter, l’inscription de cet épisode dans la partie la plus
sombre des annales parlementaires.
Nous le verrons d’ailleurs dans le prochain article de
cette série.
A suivre ...
Notes :
[1] Dans cette affaire, comparaissent les ex-chefs
d’état-major de l’armée et de la gendarmerie hutues, les
généraux Augustin Bizimungu et Augustin Ndindiliyimana, ainsi que
l’ex-commandant du bataillon de reconnaissance, le major François-Xavier
Nzuwonemeye, et son second, le capitaine Innocent Sagahutu. Ils sont
accusés de crimes de génocide, crimes contre l’humanité et
crimes de guerre.
[2] A cette occasion, M. Mutabingwa avait également
accusé la France d'abriter une centaine de Rwandais recherchés
par le TPIR ou par la justice rwandaise. Il avait alors déclaré
que « la complicité demeurait, même après la
commission du crime », ajoutant que « les fugitifs vivaient
confortablement en France », pays dans lequel ils se sentaient « plus
en sécurité qu'ailleurs ». Ces propos sont
particulièrement d’actualité alors que l’on attend toujours que
la France arrête l’abbé Wenceslas Munyeshaka, suite au mandat
d’arrêt international lancé contre lui. [Lire : Pour que justice soit rendue].