En fin de compte, le Hamas a remporté 76 sièges au parlement
palestinien, contre 43 au Fatah. Les sondages à la sortie des urnes, que
j’avais réalisés avec mon équipe, donnaient, après correction
des incertitudes statistiques et introduction des particularités
régionales connues, une avance de huit sièges pour le parti du
président Mahmoud Abbas.
Notre
sondage a été correctement effectué sur la base d’un
programme informatique éprouvé. Les cinq autres sondages
professionnels, réalisés par des confrères, établissaient
tous également une avance de l’OLP de 3 et 18 sièges.
Lorsque
j’ai proposé ma démission à la Ména, après
avoir annoncé à tort la victoire du Fath, je n’ai pas
songé un seul instant avoir commis une erreur professionnelle. Je n’avais,
non plus, aucune autre raison de quitter cette agence, dont je suis l’un des
actionnaires (comme tous les rédacteurs attitrés) et que je
considère être l’un des espaces d’expression les plus libres de la
planète. Simplement, il était inconcevable pour moi, que quelqu’un
qui avait écrit une dépêche aussi erronée que la
mienne puisse décider par lui-même, comme si rien ne s’était
passé, de conserver son poste.
Ailleurs,
peut-être, ce sont des choses qui se font mais pas à la
Ména. Il fallait que le conseil de rédaction se plonge dans l’examen
de mon travail et me blanchisse au plan professionnel, sinon, ma plume perdait sa
crédibilité et ma carrière au sein d’un media respectable
était hypothéquée. Pire que cela, c’était ma
présence au sein de l’équipe rédactionnelle qui ébranlait
la fiabilité de notre agence de presse.
L’enquête
réalisée par le comité était donc à mon sens
irremplaçable, de même que la publication de ses conclusions. Il ne
s’agissait pas d’un caprice de débutante, pour ceux qui s’y sont
mépris, ni d’un appel aux lecteurs afin qu’ils plébiscitent mon "retour".
Ceux qui me connaissent un peu savent que je n’aurai jamais recours à de
semblables artifices. Non ! Il faut en certaines occurrences qu’un media
sérieux vérifie qu’il n’est pas en train de perdre la tête
et que ce ne sont pas ses pieds qui décident de la manière dont
il fonctionne. Lorsqu’il diffuse une information fausse, et que celle-ci est
reprise par des dizaines de revendeurs d’informations se fiant
aveuglément à leur source, un media doit se remettre en cause,
questionner son mode de travail, celui de ses collaborateurs, analyser les
raisons de son erreur et la capacité de ses responsables
rédactionnels à réagir rapidement et en toute
transparence.
Je n’en
attendais pas moins de la maison qui édite mes textes et reportages et
je dois dire que j’aurais été fort dépité que la
Ména réagisse autrement. La capacité de notre direction rédactionnelle
à mener une investigation de fond en moins de 24 heures et à
publier des conclusions détaillées et tranchées montre que
nos pratiques sont correctes et que nous avons conservé notre
vitalité intacte. Ceci est d’autant plus réconfortant que seul le
rédacteur en chef siège en permanence au comité de
rédaction et que les autres membres de la Ména du Moyen-Orient y
participent à tour de rôle. Cela prouve aussi que nous sommes
toujours à prendre notre tâche plus au sérieux que nos
fonctions et nos modestes avantages, et c’est heureux.
Avant
de refermer cette page administrative de l’histoire de notre petite agence, je
veux remercier les nombreux lecteurs qui m’ont demandé sur le forum de
revenir sur ma démission et ceux qui m’ont adressé des mails et
des fax. Citer leur nombre serait de ma part un manque d’humilité,
aussi, préféré-je amplement leur dire, vous dire, combien
votre affection m’a touché, et combien j’ai été
étonné de constater que mes articles étaient si largement
et si correctement compris ! Vous lire m’a fait du bien, me rappelant l’importance
relative de notre témoignage direct, selon le concept informationnel de
la Ména.
Mais
ces témoignages ont démontré autre chose encore :
venant d’Européens, de Juifs, d’Israéliens et de nombreux Arabes
et musulmans, ils ont indiqué qu’il était possible de respecter
les opinions de quelqu’un qui n’a jamais fait mystère de ses objectifs
politiques et nationaux. Vos manifestations contre ma démission ont
montré que le problème moyen-oriental se situait bien moins au niveau
de l’objet (la délimitation d’un compromis mettant fin au
différend) qu’à celui de la confiance entre les sujets ; de
la capacité à croire ce que l’autre affirme.
Pour
ma part, je n’ai jamais dissimulé le fait que j’aspire à un Etat
palestinien démocratique et laïc, instauré à l’intérieur
des frontières jordaniennes et égyptiennes (Gaza) d’avant 1967,
avec des modifications mineures et basées sur la réciprocité.
Je n’ai jamais caché qu’il fallait à Jérusalem un statut
spécial et que cette ville ne pouvait pas rester uniquement la capitale
de l’Etat d’Israël, sous la souveraineté exclusive et globale de
celui-ci.
J’ai
également écrit sur la Ména que cette recette pour la
solution du conflit, qui inclut de ma part le renoncement au retour des
réfugiés d’avant 47 et de leurs descendants dans la partie désormais
israélienne de la Palestine et le caractère permanent et non renégociable
de la paix qui serait signée, constituent pour moi un compromis
pénible quoique nécessaire. Que je considère que toute la
Palestine appartient à mon peuple et sans jamais oublier que nous sommes
chez nous à Safed, Haïfa et Jaffa. Ce qui me différencie de
certains, c’est que je conçois également que les Juifs peuvent
légitimement considérer que toute la Palestine, incluant Hébron
et l’esplanade des Mosquée, leur appartient aussi.
Cette
constatation de l’existence d’une double légitimité d’ordres
différents sur la même terre me mène à rechercher
une solution pragmatique et viable à cette situation. Une situation
excluant le génocide de l’autre composante et ne croyant pas à l’éventualité
de son évaporation spontanée, ni son asservissement politique ou
national à long terme. Une constatation qui, ne tenant pas
forcément et dans chaque détail compte des principes de justice
absolus, leur préfère l’acceptation de faits accomplis et de
réalités démographiques ; cela, pour une seule
raison, mais suffisamment valide à mon goût : la
prévalence incontestable de la vie sur la mort et celle du
progrès et du bien-être des hommes sur la destruction permanente.
A la
question d’actualité : l’accession du Hamas à la direction
des affaires du peuple palestinien permet-elle la mise en œuvre d’une
solution du type que je préconise, je réponds sans détour
par la négative. J’étais à trois mètres de Mahmoud
Abbas, mercredi soir, lorsque ce dernier, apprenant la débâcle du
Fatah, a annoncé sa décision de démissionner, pour la
raison que je viens de mentionner. Puis tous les téléphones de la
Moukata de Ramallah se sont mis à crépiter. De Washington, de
Tel-Aviv, du Caire et du monde entier, on demandait à Abou Mazen de
rester en place, on commençait à imaginer la cohabitation à
la sauce palestinienne. Un président du Fatah, élu jusqu’en 2009,
et un gouvernement islamiste.
Mais
Abbas, parlant abondamment à son entourage des incompatibilités
constitutionnelles, politiques, programmatiques et conceptuelles d’une telle
mitoyenneté, revenait, vers minuit, à son idée de tout
laisser tomber et de voir "comment ces fous se débrouilleront seuls",
pour citer littéralement ses propos. "Ils ont gagné, il faut
qu’ils prennent leurs responsabilités", martela-t-il encore.
Re-coups
de fil de toutes les capitales et résignation de l’intéressé :
on ne résiste pas à autant d’intérêts. L’avenir ?
Incertain, est le moins que l’on puisse en dire. Avec l’intervention des agents
très spéciaux de toutes les grandes puissances présentes
dans la région, jeudi, et surtout vendredi, tous les responsables de
toutes les forces armées de l’Autorité Palestinienne sont venus
jurer allégeance à Abbas. A Gaza, sous l’injonction de Mohammed
Dahlan, le Fatah (les hommes de la Sécurité Préventive)
sont venus "nettoyer" des bâtiments officiels qui avaient
été investis par le Hamas et ses sympathisants.
Certes,
mais le Hamas n’est pas une bande de joyeux campeurs ! C’est la branche
palestinienne – l’une des plus puissantes du monde arabe – de la
confrérie des Frères musulmans, les mentors de ce qu’on appelle
Al-Quaëda. Renoncer à un pouvoir qu’ils ont remporté
démocratiquement ? Impossible, inconcevable. Sitôt les
résultats officiels annoncés, ils parlaient déjà de
leur "volonté de faire respecter la liberté de la femme…
musulmane". Et les femmes tout court de la bourgeoisie palestinienne et
les chrétiennes de Jérusalem ont regardé avec effroi les
défilés de la victoire du Hamas à Ramallah : un pour
les hommes et un autre, séparé, pour les femmes, toutes
voilées.
Heureusement,
dans la pratique, un gouvernement du Hamas ne pourra pas fonctionner sans l’accord
des Israéliens. Cela va de traverser de Cisjordanie à
Gaza, à percevoir les taxes qui sont encaissées par les
Israéliens et reversées d’habitude à l’AP. Or Olmert a
déclaré qu’il ne transférerait pas de l’argent qui
servirait à la destruction d’Israël. Le monde occidental reprend
à l’unisson le refrain du premier ministre par intérim, à
commencer par Condoleezza Rice, qui a appelé les
Européens à ne pas se tromper : "On ne peut pas, d'un
côté, soutenir le processus de paix, ce que nous faisons tous au
sein du Quartet, et de l'autre soutenir les activités d'un partenaire
à ces négociations ne reconnaissant pas l'existence de l'autre
partenaire".
Oui mais si les Israéliens, les Européens et
les Américains coupent tous les robinets, Mahmoud Abbas ne pourra pas se
maintenir. Les salaires des 150'000 fonctionnaires ne seront pas payés
et le chaos intégral s’instaurera. "C’est une solution", m’a
soufflé à l’oreille l’un des tontons britanniques présent
jeudi à Ramallah, "on peut ne transférer que les sommes
minimales et qu’à Abou Mazen", a-t-il poursuivi. "Et qui
est-ce qui va trinquer en premier lieu", ai-je répondu à ce James
Bond ? "Les plus pauvres d’entre les pauvres, de quoi les jeter
encore plus dans les bras islamistes, surtout si les Iraniens, les parrains du
Hamas, financent notre islamisation avec leurs pétrodollars".
Pas simple, n’est-ce pas ! Vous n’allez d’ailleurs pas
tarder à faire la connaissance du Dr. Mahmoud Al-Zahar, le dernier des
fondateurs du Hamas en 1988 qui n’ait pas encore été
éliminé par les Israéliens. Encore n’est-ce pas faute d’avoir
essayé : en septembre 2003, leurs F-16 ont détruit sa
maison, tuant son fils aîné Khaled et le blessant gravement
à la jambe, de même que vingt autres personnes.

Al-Zahar,
sur son lit d’hôpital après l’attaque israélienne ayant coûté
la vie à son aîné
Le monde va découvrir l’islamo-hégémonisme,
le fascisme oriental avec machisme absolu en bonus. Les doutes vont être
dissipés assez rapidement : par exemple, Al-Zahar a affirmé,
le 17 janvier 2003, que "si l’Irak était attaqué… toutes les
cibles américaines deviendraient des cibles légitimes pour tout
musulman, Arabe ou Palestinien. Toute attaque contre l’Irak sera contrée
par la résistance, partout, et les intérêts
américains seront visés, partout. Nous disons que toutes les
cibles américaines seront des objectifs autorisés pour chaque
musulman, Arabe ou Palestinien".
Voici
la conviction du chef de l’organisation victorieuse des élections
générales. Il y a quelques temps, Benjamin Netannyahou avait
écrit un livre, intitulé : "Une place au soleil". Al-Zahar
lui répondit en publiant : "Nulle part sous le soleil" ;
un livre que liront ceux qui veulent vraiment savoir ce qui attend la
Palestine.
Moi
je resterai jusqu’à ce qu’on m’interdise de voir le visage de ma femme
ou de mes filles. Ou jusqu’à ce que je ne puisse plus m’asseoir avec
elles dans un café, et je ne parle même pas d’y commander une
bière. Nous sommes mal…
Il y
a ceux qui pensent que l’évolution positive pour l’homme consiste
à le placer au centre des préoccupations de la
société. Et il y a les autres, qui sont persuadés que le
progrès consiste à placer le ciel au centre de la terre. La
coexistence entre ces deux groupes est une fiction ou un wishful thinking.
La guerre des civilisations est inéluctable entre ces deux groupes qui
avancent en sens inverse, et les hommes du second groupe sont toujours
là, à Ramallah, Tel-Aviv, New York, Madrid ou Londres, pour le
rappeler aux humanistes. Et la semaine dernière, ils ont gagné la
Palestine.