La
gêne des media généralistes français pour
décrire les péripéties de la rébellion qui
dévaste leur banlieue fait peine à voir. Dans l’édition
électronique du Monde, le récit des
événements de la nuit dernière s’illustre
particulièrement par une revue de la presse étrangère [voir],
qui s’en donne d’ailleurs à cœur joie pour décrire ce que
les journalistes français ne savent plus commenter. Le titre de la revue
est sibyllin et ne correspond pas à son contenu : "La presse étrangère critique l'attitude de
Nicolas Sarkozy". Lorsque la Frankfurter Allgemeine Zeitung
considère que "le modèle français
d'intégration est entré dans la dernière phase de son
existence" et que "le pays qui avait conçu le plus
minutieusement la société multiculturelle (...) a perdu le
contact avec la réalité", où y a-t-il trace de
cette soi-disant critique de l’action du président de l’UMP ?
Peut-on errer au point de ne pas voir que c’est la politique traditionnelle du
pays en matière d’intégration qui est mise sur le grill ?
Ne
soyons pas dupes, les media français, sonnant à nouveau à
l’unisson, tentent grossièrement de charger Sarkozy sur ce dossier ô combien préoccupant.
On retrouve ici, de l’Huma à France 2, le même parti pris,
unanimiste autant que ridicule, qui prévaut dans le traitement aveugle
de la Controverse de Nétzarim, l’anti-américanisme primaire et la
distorsion systématique du récit des épisodes de l’Intifada.
Que le Washington Post constate que "La
violence est contagieuse dans des communautés d'immigrants (...)
où le taux de chômage est au moins le double de la moyenne
nationale", qu’y peut donc Sarko ? En quoi est-il responsable de
l’incurie irresponsable des dirigeants français à l’égard
de leur minorité musulmane qui dure depuis plus de quarante ans ?
Mais
cette instrumentalisation des fautes imaginaires du ministre de l’Intérieur
aux fins de servir les intérêts électoralistes de la Maison-Chirac,
se fait sur un problème beaucoup trop grave pour ce genre de distraction
politicienne. Il y a plus bien plus pressant que l’incendie qui menace le
système chiraquien, il y a la banlieue qui se consume de vraies flammes,
les zones de non droit qui s’étendent, les armes à feu qui
sortent des commodes pour servir contre les gendarmes et les pompiers. Et ces
derniers jours, en plus d’une occasion, les forces de l’ordre ont
été contraintes par leurs adversaires à évacuer des
régions disputées et à en laisser le contrôle aux
bandes d’émeutiers.
Le
plus inquiétant pour la France, c’est que personne ne peut dire si on
assiste à une flambée de violence isolée ou s’il s’agit
des premiers symptômes de l’Intifada des banlieues qu’on redoute depuis
longtemps.
De
plus, cette éruption prend l’establishment tricolore par surprise, au
moment politique où le régime a commencé sa chute et où,
à force de compromissions répétées, de corruption institutionnalisée
et de mise en scène médiatique de l’information, on sent bien que
le pays France est au plus mal.
Alors,
à l’Obs, en plus de participer au lynchage organisé de Sarkozy
dans une interview sordide et totalement hors de propos d’un directeur de
recherche sur la communication au CNRS [lire],
on choisit de montrer les photos
et les vidéos presque
sans texte d’accompagnement [voir].
Les photos de quoi ? de qui ? Des "violences urbaines", lâche-t-on
avec infiniment de pudeur et de prudence.
C’est
que les media français ont repris pour parler de ces
évènements les directives conçues par Marius Schattner et
l’AFP pour relater l’Intifada palestinienne. Les similitudes sont
édifiantes, à commencer par le fait que les mêmes termes et
les mêmes règles de reportage gouvernent tous les media, qu’ils
soient de gauche ou de droite. Vu de l’extérieur, la France n’a plus qu’un
seul media, qui, de plus, balbutie son texte. Comme le laissent entendre les confrères
étrangers, dont nous faisons partie, la France de l’information et de la
politique parle une langue qui lui est propre et que personne, elle
exceptée, ne comprend.
"Des
poubelles qui brûlent et des voitures qui flambent", c’est la
fête au passif, à l’impersonnel, comme dans la directive
interne qui régit les dépêche de l’AFP… au Proche-Orient :
"La tournure « un kamikaze s’est donné la mort tuant 18
personnes dans un bus bondé » est à proscrire. Il faut lui
préférer « un attentat suicide a tué 18 personnes (…)
dans un bus bondé »". A Paris, où, faute de bons
journalistes il y a de bons élèves, les attentats tueurs deviennent
de nouvelles violences se sont produites et 400 voitures ont
été incendiées...
Les
émeutiers, comme chez nous, se transforment en jeunes, ce qui
excuse déjà à moitié les dégâts qu’ils
causent.
Est-ce
la peur panique de l’islam qui dicte l’usage du passif, qui fait qu’on ne nomme
pas les responsables de ces pogromes, qu’on ne montre pas leurs visages, qu’on
ne fait entendre ni leurs revendications, ni leurs menaces, ni leurs "Allah
Houakbar !" qui se veulent triomphants ? Ou serait-ce que l’on
espère encore qu’en ne leur renvoyant pas la pierre qu’ils vous lancent,
on parviendra à empêcher que le pire ne se produise ? Ce
serait en tous cas très mal connaître les dynamiques qui motivent
ces activistes-militants : lorsqu’ils perçoivent un
ventre mou, ils s’y enfoncent jusqu’à l’avoir transpercé. C’est
ce qu’ici aussi nous avons mis quinze ans et quelques milliers de morts
évitables à réaliser.
Pointant
comme une île au-dessus de l’océan du correctement débile,
le bloc-notes d’Ivan Rioufol se détache nettement, en cette fin de semaine, des
concerts de frissons des journalistes-autruches. J’ai choisi d’en partager deux
extraits avec vous ; en d’autres temps, ils auraient constitué un
exemple de lucidité. Au moment du media unique et des voitures qui se
carbonisent, ils sonnent comme le tocsin qui menace de naufrage ceux qui
refusent de l’entendre [lire l’article de Rioufol
en entier] :
"Cela
ne vous rappelle rien ? Oui, les émeutes en région
parisienne ont des airs de guérillas palestiniennes. A Clichy-sous-Bois
(Seine-Saint-Denis), d'où est partie la rébellion jeudi dernier,
un camion de CRS a été visé par balles. A La Courneuve,
des policiers ont essuyé des tirs. Nombre d'entre eux ont
été blessés par des jets de marteaux et de cocktails
Molotov. Des postes de police, des écoles, des commerces ont
été pris d'assaut. Des voitures ont été incendiées.
Pourquoi feindre d'ignorer ces débuts d'intifada ? Quand le
ministre de la Promotion de l'égalité, Azouz Begag,
déplore « des discriminations dont sont victimes les
jeunes de banlieues »,
il évoque une réalité partielle. Certes, ces insurrections
révèlent des frustrations, que trente ans de subventions
publiques n'ont su tempérer. Mais les manifestations dévoilent
aussi, plus gravement, le refus de certains de s'intégrer. Or, la
« non-stigmatisation des quartiers » rend le sujet inabordable. (…)
Qu'a-t-on
vu, ces jours-ci ? Une police obligée de se défendre d'avoir
voulu pourchasser deux « jeunes » qui, fuyant un contrôle
d'identité, se sont tués en pénétrant dans un
transformateur EDF ; Nicolas Sarkozy mis en cause pour avoir
dénoncé les « voyous » et la « racaille » ;
une République accusée d'avoir profané une mosquée
parce qu'un jet de gaz lacrymogène est tombé, dimanche,
près d'un lieu de culte. La
dialectique victimaire est à l'oeuvre." (…)
Dans un pays surpris dans une phase d’asthénie, les défenses
immunitaires amoindries, la révolte des musulmans français des
banlieues risque réellement de s’étendre et de devenir incirconscriptible.
Elle réunit en effet les quatre éléments qui sont de
nature à faire vaciller un régime :
-
le nombre
-
le sentiment
justifié d’injustice, de misère et d’exclusion durables
-
la haine,
résultante des deux critères précédents, et
-
le dogme
fédérateur. Et peu importe, dans ces situations, qu’il soit
entièrement compris ou partagé ; il peut se limiter à
un cri dans lequel les révoltés se reconnaissent, un cri comme "Allah
Houakbar !"
Les
gens riches, heureux, disposant d’un emploi satisfaisant, d’un logement
correct, ne brûlent pas les cars de touristes russes, pas plus qu’ils ne
précipitent de boules de pétanque sur la tête des policiers
qui avancent dans la rue.
C’était "avant", qu’il aurait fallu se
soucier de leur devenir, être moins égoïstes et surtout moins
stupides, de croire que l’on peut parquer des êtres humains dans des
cités éloignées des regards, sans se mêler de leur
bien-être, et que les choses, par on ne sait quel prodige naturel, évolueraient
d’elles-mêmes vers l’harmonie sociale et ethnique. Mais maintenant, il
est trop tard pour enrayer l’amertume avec un nouveau lot de promesses
intenables. Ce qui n’empêche qu’au-delà des mesures d’urgence qu’il
faut prendre, il serait plus que bénéfique d’élaborer au
plus vite un plan d’intégration à moyen terme qui supportât
la critique.
Ce qui rend la situation délicate pour la suite, c’est
que cette révolte embrasse parfaitement l’idée de l’islam
hégémoniste et que cette idée, on l’a vu, décuple
les forces au point de faire qu’on ignore le danger et la mort. Et puis, les
beurs des banlieues ne sont pas sourds ni malvoyants et ils regardent la TV ;
et comme on leur y a raconté tous les jours que le désespoir
des Palestiniens rendait légitime le recours au terrorisme et qu’on
leur y a dit que les égorgeurs d’otages occidentaux en Irak
étaient des "résistants" exerçant leur bon droit
contre les envahisseurs américains, ils se demandent sûrement
pourquoi leur bon droit serait différent des leurs.
Quelqu’un connaît-il la réponse à cette
interrogation ? Si ce héros existe, qu’il aille la leur proposer directement et qu’il parvienne à les
convaincre eux. Parce que nous,
nous sommes déjà convaincus…