Panique dans la "rue arabe" du Quai d'Orsay :
l'intrusion du juge Philippe Courroye dans les tripatouillages des deux
Excellences Jean-Bernard Mérimée et Serge Boidevaix risque de
remonter jusqu'au coeur même de cette institution où se mijotent,
à l'abri des regards indiscrets, les petits plats qui font la grande
cuisine diplomatique française.
Les seuls qui ont quelques raisons de se sentir à
l'abri des éclaboussures, sont l'ex-ministre Hubert Védrine et
les "diplomates de gauche" de son entourage immédiat, Pierre Sellal
et Loïc Hennekine, qui avaient pris soin de se couvrir par écrit en
mettant en garde nos deux ambassadeurs de France à la retraite de ne
point confondre leurs affaires avec celles de la France.
Les autres, de Chirac à Villepin en passant par Gourdault-Montagne,
pourraient se voir demander des comptes, s'il se révèle, comme
c'est hautement probable, que nos deux lascars ont régulièrement
informé leurs anciens collègues de leurs interventions à
Bagdad au temps de Saddam.
Il y a donc urgence à se mettre à l'abri, et
à limiter la curiosité, puis la vindicte des juges et du public,
à ceux qui ont eu la malchance de se faire prendre les doigts
profondément enfoncés dans le pot de confiture.
Cette contre-offensive consiste essentiellement à
charger au maximum Mérimée et Boidevaix, qui deviennent ainsi des
fruits pourris tombés de l'arbre sain qu'est notre admirable service
diplomatique.
Pour ce faire, il n'est pas de meilleur vecteur que le Canard
enchaîné, porte-parole habituel de la rue arabe du Quai
d'Orsay. Claude Angeli, rédacteur en chef de l'hebdomadaire satirique,
dispose là d'une boîte aux lettres ouverte jour et nuit,
alimentée régulièrement de "notes confidentielles"
dont le contenu, fidèlement reproduit chaque mercredi, confirme
naturellement le bien fondé de la "politique arabe de la
France" et la nocivité intrinsèque des agissements de
l'administration Bush et du gouvernement d'Ariel Sharon.
Dans son édition du 26 septembre, c'est sous la
signature de Nicolas Beau, qui se verrait bien succéder à un Claude
Angeli qui approche de l'âge de la retraite, que l'on peut lire un
article édifiant sur les moeurs de nos éminents diplomates.
On n'hésite devant rien pour traîner dans la
boue deux hommes devant qui ceux qui les accablent aujourd'hui faisaient naguère
mille courbettes quotidiennes.
Le plus vulnérable est Jean-Bernard
Mérimée, dont le réseau au sein des cercles du pouvoir se
limite, si l'on peut dire, à deux has been qui furent ses
condisciples à l'ENA, Lionel Jospin et le Baron Ernest-Antoine
Seillière, ci-devant président du Medef, l'organisation patronale
française. Comme il n'y a donc pas de raison de se gêner, la rue
arabe du Quai refile à Nicolas Beau des rapports d'inspections du
ministère indiquant que ledit Jean-Bernard a quelque peu fait valser
l'anse du panier des fonds publics, par exemple en servant – horreur ! – du
mousseux à ses invités du 14 juillet à Rome, et facturant,
pas bête, du champagne à son administration.
On apprend en outre que le même
Mérimée, ambassadeur à Rabat s'était fait offrir
par Sa Majesté Hassan II un terrain près du lac de Ouarzazate au
Maroc pour y construire une somptueuse villa, dont une partie des
aménagements a été réalisée avec les revenus
des "bons de pétroles" offerts par Saddam. Notons au passage
que l'acceptation de ce cadeau n'a pas nui à la continuité de la
carrière de Mérimée, qui obtint par la suite le
prestigieux poste d'ambassadeur à l'ONU.
Qui vole un oeuf vole un boeuf et qui veut tuer son chien
l'accuse de la rage... Dans la famille "diplomate délinquant",
Mérimée occupe donc le créneau "droit commun",
celui qui invite le peuple au mépris pour ceux qui ont trompé la
confiance que leur accordait la République pour s'en mettre plein les
poches. Ce qui est nouveau, et qui montre le degré de panique qui a
saisi le Quai, c'est que les petites vilenies des Excellences sont aujourd'hui
jetées en pâture au petit peuple, alors que d'habitude, on lave
son linge sale en famille. C'est ainsi que jamais on n'a porté à
la connaissance du public les rapports d'enquête concernant deux amis de
Mitterrand, Vinson et Rouleau, nommés ambassadeurs par la grâce du
Président.
Le premier, en poste à Bangkok, eut l'idée
géniale de faire copier les meubles du XVIIIème
siècle de la résidence par d'habiles artisans thaïs et de
s'emparer des originaux. Le second, autre grande figure de la rue arabe du
Quai, se signala par une gestion très personnelle, disons orientale, des
fonds publics.
L'affaire était plus compliquée pour
Boidevaix, chez qui l'appétit de pouvoir et la capacité
d'intrigue sont plus flagrants que la cupidité. Le message transmis par
le Quai à Nicolas Beau est donc tout autre : Boidevaix, contrairement
à Mérimée, n'est pas un simple petit escroc en jacquette.
C'est un pur et dur de la "politique arabe de la France", un homme de
conviction donc. Mais – effet de l'âge ou traumatisme de la retraite – il
aurait été atteint d'une maladie frappant souvent les diplomates
âgés : "La naïveté des mondains "...
Le péché de Boidevaix serait donc celui du vaniteux qui glisse
dans la délinquance à force de se trop regarder dans le miroir.
Cette indulgence relative pour l'ancien secrétaire général
du Quai d'Orsay n'a rien d'un mouvement compassionnel pour un collègue
ayant fait un faux-pas. Boidevaix est peut-être mondain, mais c'est loin
d'être un naïf. Et dans sa musette de prévenu, il a
gardé quelques munitions qui pourraient atteindre ceux-là
même qui changent aujourd'hui de trottoir pour ne point le croiser.