En exergue d’un livre achevé depuis plusieurs mois et qui devait
paraître en avril (la publication a été retardée
parce que l’écrasante majorité des libraires français, qui
ne sont pas antisémites, non, mais seulement « très antisionistes
», ont refusé de voir figurer sur leurs étals un livre aussi
favorable à Israël), j’ai choisi d’inscrire une phrase qui est, en
fait, un vieux proverbe yiddish : « Un pays qui perd ses juifs ne peut survivre
très longtemps ». Dans un article frais publié « The Anti-Semitic
Disease », sur le Commentary de juin 2005, le grand historien anglais
Paul Johnson pose des pierres de taille à la construction de mon
édifice et apporte une brillante confirmation à quelques
unes de mes analyses en ce domaine.
Tous les pays qui, au cours des deux derniers millénaires, ont connu des
vagues de persécution de leurs communautés juives, ont subi un
net déclin, voire un cataclysme : l’antisémitisme, dit Johnson,
peut, selon ce principe de base, être considéré non
seulement comme une forme de racisme dirigé contre un groupe ethnique,
ou comme une discrimination abjecte vis-à-vis d’une communauté
humaine, mais également comme une pathologie qui ronge et détruit
la société qui en devient la proie. L’expulsion des Juifs
d’Espagne dans les années 1490 et la persécution des Juifs
convertis au christianisme par l’Inquisition, ont conduit à la
destruction des circuits commerciaux et financiers espagnols et
contribué, malgré les immenses opportunités offertes a
priori par l’implantation espagnole dans le Nouveau monde, au lent glissement
de l’Espagne et de ses dépendances américaines vers le
déclin et la banqueroute. L’un des bénéficiaires essentiels
de l’antisémitisme espagnol a été les Pays-Bas, où
les juifs réfugiés et acceptés, ont profondément
contribué à créer les conditions d’un dynamisme et d’une
prospérité durables. Un autre bénéficiaire a
été l’Angleterre qui, note Johnson, « a cessé de pratiquer
un antisémitisme institutionnel au milieu du 17ème siècle
» et où les juifs à partir de ce moment ont pu concourir au
dynamisme industriel et financier du pays, puis des colonies anglaises
d’Amérique du Nord et des Etats-Unis eux-mêmes. Les analyses de
Max Weber concernant le rôle du protestantisme dans l’essor du
capitalisme anglo-saxon devraient, ajoute Johnson, être revues aux fins
de prendre en compte cette dimension des choses, essentielle, et trop
sous-estimée.
Après la guerre de 1870, l’occupation de l’Alsace-Lorraine par la Prusse
a débouché sur un afflux de Juifs alsaciens vers Paris et sur la
montée d’une vague brutale d’antisémitisme dans un pays «
où la maladie existait déjà » : la culmination du
processus a été l’affaire Dreyfus, une guerre civile froide qui a
affaibli et divisé la France de manière durable et « a convaincu
les Allemands que le pays serait une proie facile en 1914 ». Les effets latents
de ce lamentable cours des choses, ajoute Johnson, se sont fait sentir jusqu’en
1940 et dans les pires abjections du régime de Vichy.
Un autre pays profondément affaibli par l’antisémitisme a
été la Russie où, à partir de la fin du
18ème siècle, des lois anti-juives de plus en plus drastiques ont
été promulguées, incitant par la persécution des
Juifs à une vaste migration de ceux-ci vers l’Angleterre et les
Etats-Unis, ainsi renforcés davantage encore. Les lois anti-juives
russes ont contribué à la création d’un vaste appareil
bureaucratique de contrôle, à une police secrète, à
un étouffement du pays, à la quête d’une issue
révolutionnaire et à la mise en place enfin d’un système
soviétique qui n’a fait qu’ « élargir à l’ensemble de
la population les systèmes de contrôle dirigés à
l’origine contre les seuls juifs ».
Si l’Allemagne a, avec la complicité active ou passive d’une bonne part
de l’Europe, commis le crime sans pareil qu’a été la Shoah, elle
s’est aussi autodétruite sous l’effet de la morbidité
antisémite qui l’a rongée. C’est son antisémitisme
obsessionnel qui a conduit Hitler, non seulement à la Shoah, mais
à déclarer la guerre à la Pologne, et, par un engrenage
diabolique, à la France, à la Grande-Bretagne, à l’Union
soviétique et aux Etats-Unis, se plaçant ainsi dans une position
où il ne pouvait qu’être défait et aller au désastre.
La chute du nazisme et l’abomination qu’a été la Shoah n’ont
malheureusement pas vacciné le monde contre la maladie
antisémite. Auparavant déjà, dès les années
1920, le monde arabe était contaminé, et l’épidémie
n’a cessé depuis de s’y propager. La Déclaration Balfour de 1917
prévoyait, on l’oublie là encore, dit Johnson, une
coopération et une synergie entre les juifs sionistes venus revivifier
ce qui est aujourd’hui l’Etat d’Israël, et les populations arabes de la
région. Si le projet originel avait pu suivre son cours, le
Proche-Orient, par l’apport des connaissances des scientifiques, des experts
agricoles et des financiers juifs et l’utilisation optimale des ressources
procurées au monde arabe par le pétrole, aurait rapidement pu
devenir l’un des grands pôles de richesse et de développement sur
la planète. Les dirigeants arabes qui ont peu à peu accédé
au pouvoir en ont décidé autrement. Israël est aujourd’hui un
pays développé, entouré de dictatures haineuses,
d’hégémonies vaincues, non pas par Israël ou par quiconque de
l’extérieur, mais par leurs propres pathologies, au cœur desquelles
l’antisémitisme occupe une place centrale. Pas un seul grand Etat arabe
n’est un pays développé, aucun d’eux n’est une démocratie
ni un Etat de droit, nul n’a tenté de remédier vraiment à
ces pathologies : pour cela, explique Johnson, il faudrait non pas des
ajustements cosmétiques, mais une véritable opération
chirurgicale pour extirper la tumeur antisémite.
De nos jours, l’antisémitisme regagne du terrain en
Europe : sa réimportation depuis le monde arabo-musulman va de pair avec
le retour de nostalgies national-socialistes et avec l’émergence d’un
antisémitisme de gauche, drapé dans la pseudo vertu de
l’antisionisme. Cet état de fait, et ce n’est pas un hasard, dit
Johnson, est particulièrement net dans les pays les plus
déclinants économiquement et socialement aujourd’hui : la France,
l’Allemagne et la Belgique.
Dans ces pays, s’accole à l’antisémitisme-antisionisme un
anti-américanisme qui n’est, aux yeux de Paul Johnson, que l’une des
faces de l’antisémitisme : les Etats-Unis sont le premier pays juif du
monde, la seule société authentiquement
judéo-chrétienne depuis ses origines, et les motifs de haine
vis-à-vis des Etats-Unis se révèlent étrangement
proches de ceux utilisés depuis des siècles par les
antisémites pour attaquer les juifs. Si la maladie antisémite
devait poursuivre son cours au cœur de l’Europe, il est très
vraisemblable qu’elle conduirait à nouveau vers leur perte les
sociétés qu’elle touche. L’Allemagne semblait s’être
reconstruite sur des bases plus saines dans les années 1950,
malheureusement, elle est, dit Johnson, tombée toujours davantage sous
l’ombre maléfique de l’obsession française de construire un super
Etat européen hostile à l’Amérique. « Nous approchons »,
conclut Johnson, d’une nouvelle crise pathologique trans-nationale »
créée par la maladie antisémite. « L’Amérique est
le seul médecin à même de proposer un remède, et on
peut seulement espérer qu’il n’est pas trop tard et que les malades
peuvent encore être sauvés ».