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Rwanda (8) Les victimes face aux tentatives de justification de leur génocide (info # 012405/5)
Par Serge Farnel

Mardi 24 mai [13:18:00 UTC]

tutsie
© Metula News Agency





Les prémonitions de l’ambassadeur du Rwanda en France

Le 7 avril 2004, à l’occasion de la dixième commémoration du génocide des Tutsi, l’ex-ambassadeur du Rwanda en France, son excellence Bihozagara, m’avait aimablement remis, à l’Unesco, le discours qu’il venait de prononcer, et dont voici un troublant extrait :



Jacques Bihozagara [1]
Ex-ambassadeur du Rwanda en France


« Comme l'affirmait, déjà en 1941, Berthold Brecht, à propos du génocide des Juifs : " le ventre est encore fécond, d'où est sortie la bête immonde."

Dissimulée sous toutes formes d’hypostases, "la bête immonde" vient encore de retourner l'épée dans la plaie du Rwanda, qui se refermait à peine. C'est, à la veille de chaque commémoration de ce génocide, que le monstre réapparaît, comme un serpent de mer. Que "la bête immonde" soit sortie de France, sous les plumes du juge Bruguière et du journaliste Stephen Smith, à l'instigation de leurs commanditaires, nous en portions encore toute la prémonition. Cinquante ans après Berthold Brecht, les propos du juge Bruguière et de Stephen Smith rappellent que l'esprit de Vichy, de Philippe Pétain, n'est pas mort, que le camp français de Drancy, qui conduisait à Auschwitz, se survit, sous d'autres voiles. »

Bihozagara exprimait ce que nous sommes désormais en mesure de saisir, à savoir que, dès que pointent sur la France les premiers jours d’avril, et que les Tutsi tentent d’honorer leurs morts, la garde rapprochée de l’État français allume ses contre-feux afin de brouiller leur message.

Il nous invitait, par ailleurs, à reconnaître, dans ce que les Tutsi subissent au cours la présente période post-génocidaire, ce qu’eurent à subir les Juifs dans la période qui suivit la Shoah.

De la reproductibilité des mécanismes post-génocidaires

Car c’est bien selon des procédés reproductibles, et aujourd’hui reproduits, que le négationnisme emboîte le pas à l’accomplissement du génocide qu’il projette de nier. Ainsi retrouvons-nous, dans la période qui suit celui des Tutsi au Rwanda, les mêmes méthodes que celles utilisées afin de nous faire admettre la thèse selon laquelle le massacre des Juifs d’Europe, mécaniquement engrené dans les roues dentées de la seconde guerre mondiale, ne correspondait pas à un projet génocidaire. Il n’est qu’à faire une comparaison précise pour s’en convaincre.

Le génocide des Juifs par la peur des Bolcheviques

Dans son essai intitulé "Pour une critique de la barbarie moderne", Enzo Traverso nous rend compte de ce que furent les crimes nazis pour l’historien allemand conservateur Ernst Nolte [2], ce triste personnage qu’évoquait Raphaël Lellouche dans l’un de ses articles passionnants. Considérant qu’il ne furent rien d’autre qu’« une réplique aux exterminations pratiquées par les Bolcheviques, la matrice ultime et décisive de toutes les horreurs du XXe siècle », il tente de réhabiliter Hitler qui se serait « rendu coupable d'un excès déplorable dans l'effort historiquement justifié de défendre l'Allemagne et l'Occident contre la menace communiste. »



Ernst Nolte


Le génocide des Tutsi par le mythe des Khmers noirs

D’une façon analogue, certains media et politiques français tentent encore, à ce jour, de justifier le génocide des Tutsi au Rwanda par la crainte d’une soi-disant terreur tutsi.

L’état-major de François Mitterrand avait fait largement répandre, aussi bien par le CIRPA (Centre d’Information et de Relations Publiques des Armées) que par les services secrets, le mythe des Khmers noirs, que nous avons évoqué dans un précédent article, la croyance selon laquelle les Tutsis du FPR allaient faire régner la barbarie sur la population hutu. C’est sur cette base que la cellule africaine de l’Elysée a tenté, et tente encore, de justifier son soutien sans faille aux assassins.

Avant la mise en œuvre effective du génocide, fut développée la notion de génocide préventif, dont les extrémistes hutus assureront la réalisation. C’est dans cette logique que M. Quesnot, chef de l’état-major de l’Elysée, déclarait, le 29 avril 1994, alors même que les forces opposées au FPR étaient en train de commettre un génocide : « le FPR est le parti le plus fasciste que j'ai rencontré en Afrique, il peut être assimilé à des Khmers noirs. » (Ces propos sont tirés de la série de livres La décennie Mitterrand [3]).

Un million de morts plus tard, le magazine Marianne prenait le relais, et faisait explicitement référence à ce mythe, notamment à l’occasion de sa livraison du 1er septembre 2003 (N° 332), lorsque, sous la plume du journaliste Patrick Girard, le président rwandais tutsi est qualifié de « leader des Khmers noirs ». Le magazine français ne s’en tient pas là et va s’appuyer sur le rapport d’un témoin rocambolesque de la justice française, Abdul Ruzibiza. Ce rapport, que nous avons pris le temps d’analyser dans l’article précédent, est totalement articulé sur le mythe des Khmers noirs. Dans un article intitulé : « le document qui accable le président Kagamé » (17 mai 2004 - N° 369), Patrick Girard développe un chapitre qu’il nomme : « des méthodes de Khmers rouges », et qui est le miroir de la soi-disant menace que les juifs bolcheviques auraient fait peser sur l’Allemagne.

La thèse de l’article va déborder les frontières du tolérable, lorsqu’elle s’exprimera finalement aussi simplement que monstrueusement: « Il s’agit pour lui [Paul Kagamé] de provoquer un bain de sang qui accélère sa prise de pouvoir. » Monstrueusement car ce n’est pas sans évoquer la théorie démentielle selon laquelle Ben Gourion aurait instrumentalisé la Shoah afin de satisfaire ses ambitions de pouvoir.

On reste alors interdit de ce que des tentatives aussi inadmissibles de révision ou de négation, mises en oeuvre par la France et des medias français au lendemain du génocide des Tutsi au Rwanda, et encore en place, n’aient toujours pas conduit à un refus de cautionnement, officiel et sans équivoque, des autres Etats civilisés du globe. Une telle démonstration, ne devrait pas se circonscrire à une « compassion dans le malheur », mais devrait prendre une tournure active, condamnant notamment fermement, au côté des Tutsi, les accusations ignobles par lesquelles les victimes sont tenues responsables du malheur qu’elles ont eu à subir. L’une des explications de cette inertie, on l’a vu également lors de notre enquête, tient à ce que d’autres Etats, et même l’instance suprême au sein de l’Organisation des Nations Unies, portent une part plus ou moins lourde de co-responsabilité dans cette tragédie. L’autre explication procède d’une norme connue de la Real Politik : on ne va tout de même pas se brouiller avec la France à cause d’un ethnocide commis il y a plus de dix ans contre une partie d’une peuplade, stratégiquement insignifiante, du milieu de l’Afrique ! Nul doute que, sauf ces deux considérations, primordiales dans la compréhension du phénomène, la tâche des négationnistes officiels et officieux qui s’activent à Paris serait autrement plus ardue.

L’intolérable accusation de Marianne

À l’issue de la conférence relative au négationnisme, qui s'est tenue le 9 avril dernier dans les locaux parisiens de l'association Médecins du Monde [4], et dont les intervenants étaient Cathia Koto, Régine Waintrater, Yves Ternon et Jean-Pierre Chrétien, j'ai pris la parole en présence du nouvel ambassadeur du Rwanda en France, afin de lire publiquement l'extrait d'un article tiré du magazine Marianne, dans lequel était écrit, sous la plume du même Patrick Girard, que l'actuel président tutsi du Rwanda, Paul Kagamé, avait misé sur une "solution apocalyptique pour accéder au pouvoir".

Je reproduis ci-dessous la conclusion de cet article telle que parue dans le numéro de Marianne du 12 avril 2004 en page 58 :



La thèse de Marianne : une stratégie d’accession au pouvoir instrumentalisant l’extermination de son propre peuple


Cet article était tiré du numéro censé nous décrire la marche des Tutsi qui eut lieu cinq jours auparavant, le 7 avril 2004 à Paris, et avant le démarrage de laquelle je me souviens avoir eu un entretien avec un jeune journaliste dépêché pour l’occasion par l’hebdomadaire parisien. Aucune trace cependant dans Marianne de cette marche parisienne, mais à la place, l’incroyable accusation.

En évoquant des « documents accablants », Marianne avait préparé psychologiquement le public à faire sienne la thèse du désormais « célèbre » témoin-clé du juge Bruguière, le dissident du FPR Abdul Ruzibiza. Un témoignage s’appuyant, de toute sa longueur, sur la logique du mythe des Khmers noirs, témoignage pavé de contradictions et d’incongruités logiques absolues, ainsi que nous avons pu le démontrer lors des chapitres précédents de cette analyse.

Marianne ne s’embarrassa pas, par ailleurs, des règles les plus élémentaires de la déontologie journalistique (cet hebdomadaire nous a habitué à ce genre d’inconduites. Ndlr.), quand elle ne prit pas même la précaution de nuancer ses accusations sans preuves. Aussi Patrick Girard crut-il pouvoir affirmer, sans s'encombrer du mode conditionnel, que Paul Kagamé est à l’origine de l’attentat contre l’avion présidentiel : « C’est la même raison pour laquelle il [Paul Kagamé] laissa ses hommes, basés à Kigali, tirer deux missiles mortels sur le Falcon 50 qui ramenait d’Arusha Juvénal Habyarimana et son homologue burundais. »

En s’exprimant publiquement de la sorte, Marianne venait de démontrer qu’elle n’a, dès lors, dans son mode opératoire, plus rien à envier aux pires négationnistes de la Shoah. Martine Gozlan, Maurice Szafran et Guy Birenbaum nous ont montré depuis, par la nature de leurs réactions à notre enquête sur l’affaire A-Dura, que les compromissions factuelles et ontologiques de Girard ne constituaient nullement un phénomène éphémère et circonscrit dans le regard que cet hebdomadaire porte sur les affaires du monde.


A suivre …


Notes :

[1] Le Dr Jacques Bihozagara était destiné à devenir Vice-Premier ministre et Secrétaire d'Etat à la Réintégration des réfugiés dans le cadre des accords d’Arusha. Il fut, après le génocide, nommé Ministre de la Réhabilitation des déplacés de guerre et de la Démobilisation.

[2] Ernst Nolte présentera ses thèses dans plusieurs articles qui ont déclenché la querelle des historiens en Allemagne au milieu des années quatre-vingt.

[3] La décennie Mitterrand de Pierre Favier et Michel Martin-Roland, Editions du Seuil, Collection Points ; paru le 15 mars 1995 ; prix éditeur : 10,50 €

[4] Un auditeur indiquera à l’assemblée que Bernard Kouchner fut fondateur de Médecins du Monde en 1980 et de rappeler le voyage qu’il fit au Rwanda pendant le génocide. Pour plus de précisions, la Mission parlementaire française pour le Rwanda nous informe que « M. Bernard Kouchner a relaté le voyage qu’il avait effectué, du 10 au 17 mai 1994, en Ouganda et au Rwanda, au cours duquel il avait été reçu successivement par M. Paul Kagamé et Jacques Bihozagara, qui lui avaient demandé d’intervenir pour tenter de faire évacuer 2 000 à 2 500 Tutsis réfugiés à Kigali, à l’hôtel des Mille Collines. »
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