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Avertissement
La Ména vous propose une série d’articles écrits par Serge Farnel, afin de tenter de comprendre pourquoi certains s’acharnent, depuis 1994, à brouiller la désignation des responsables du génocide des Tutsi. Ainsi, la France officielle multiplie ses initiatives afin de rendre inaudibles les accusations qui s’expriment à son encontre. Des accusations graves, puisqu’elles affirment son implication dans le génocide d’un million d’hommes.
Il s’agit pour Farnel, auteur d’une enquête solidement circonstanciée, de s’attacher à défaire
le noeud gordien du génocide des Tutsi, en démontrant comment un cercle restreint de personnes utilisent la confiance qu’elles ont reçue du public afin d’empêcher que la lumière soit faite sur cette catastrophe humaine et sur son implication, au demeurant inconcevable, lors de son exécution.
La rédaction
Le représentant du gouvernement rwandais auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a appelé le 05 avril 2005, l'ONU et Paris à engager des poursuites judiciaires contre «des autorités politiques et militaires françaises» soupçonnées par Kigali d'implication dans le génocide.
«Je voudrais saisir cette occasion pour appeler les Nations unies et le gouvernement français à faire en sorte que ces gens fassent l'objet d'enquêtes et soient poursuivis», a déclaré Aloys Mutabingwa lors d'une conférence de presse à Arusha (Tanzanie), l'avant-veille du onzième anniversaire du début du génocide. Il a évoqué « la responsabilité individuelle ou collective » de certaines « autorités politiques et militaires françaises », sans les nommer. Selon M. Mutabingwa, « les témoignages entendus devant ce tribunal au cours des dix dernières années sont probablement suffisants pour indiquer qu'il existe des preuves probantes» de l'implication de ces Français ».
Certains témoins de l'accusation ont affirmé que des soldats français avaient participé à l'entraînement de milices Interahamwe, bras armés du génocide. La France a soutenu jusqu'à sa chute, en juillet 1994, le gouvernement hutu sous lequel il fut perpétré. (1) Hôtel Rwanda : si vous avez manqué le début…
Par Serge Farnel

« Hôtel Rwanda », ou la capacité d’intervention de l’Elysée
Le 31 mars dernier, le principal groupe rebelle hutu rwandais encore en activité acceptait de reconnaître et de condamner le génocide tutsi de 1994. Le lendemain sortait dans les salles françaises le film « Hôtel Rwanda », premier film d’une série de fictions annoncée sur le thème du génocide rwandais.
La sortie de ce film précédait le onzième anniversaire de l’attentat du 06 avril 1994 contre l’avion qui transportait le président rwandais hutu, Juvénal Habyarimana, et qui coïncida avec le début du génocide des Tutsi.
S’il fallait retenir une seule scène de ce film, voici celle qui me semble la plus apostrophante : Paul Rusesabagina est le patron de l’Hôtel ses Mille collines à Kigali. Avec les réfugiés Tutsi, qu’il a accueilli dans ses murs, Paul est sur le point d’être exterminé par les Interahamwe [1] qui vont bientôt donner l’assaut au complexe hôtelier. En désespoir de cause, il décide de téléphoner à son patron en Belgique (joué par Jean Reno). Ce dernier le prie de rester en ligne, pendant qu’il va, à son tour, passer quelques appels téléphoniques.
Paul se retrouve devant l’hôtel et ne dispose plus de quoi soudoyer le chef du groupe de tueurs afin qu’il sursoie à l’extermination des Tutsi qui s’y sont réfugiés.

Coup de théâtre : le chef des tueurs reçoit, sur son Talkie-walkie, l’ordre soudain de se retirer. Furieux, il veut savoir qui Paul a bien pu joindre pour qu’il soit ainsi contraint de les laisser en vie. Paul l’ignore, qui reprend la conversation téléphonique avec son patron, et lui confirme que les tueurs s’en sont allés, en le remerciant de leur avoir sauvé la vie. Jean Reno lui indique alors, le plus naturellement du monde : « j’ai appelé le bureau du président français ».
Selon Patrick de Saint Exupéry (journaliste au Figaro), des témoignages attestent de la véracité de l’intervention de l’Elysée, reconstituée dans « Hôtel Rwanda ».
Ce n’est d’ailleurs pas la seule occasion durant laquelle la capacité d’intervention élyséenne fera la preuve de son efficacité, comme le souligne Colette Braeckman, dans un article publié dans Le Soir de Bruxelles : « Sur ordre du président François Mitterrand », écrit-elle, « les Français veillèrent cependant à évacuer la veuve du président Habyarimana, qui appartenait au clan des « durs » et à mettre en lieu sûr quelques personnalités du régime ».
Il faut relever la manière dont les médias tricolores ont fait mention de cette surprenante intervention du pouvoir français lors du siège de l’hôtel des Mille collines dans les résumés qu’ils ont consacrés à la sortie du film.
Christophe Ayad, dans son article du 30 mars 2005 pour Libération, se contentera d’écrire : « Il [Paul Rusesabagina] utilise le téléphone comme un cordon ombilical, contactant ceux qui peuvent avoir un peu d’influence sur les tueurs ». Le journaliste ne sera pas plus précis concernant l’identité de "ces personnes" qui disposaient de la faculté d’influer sur le déroulement du génocide.
Le compte-rendu paru dans Le Monde est encore plus dégrossi : Paul Rusesabagina y a « réussi à empêcher les tueurs de pénétrer dans son établissement, permettant ainsi à plus d’un millier de réfugiés, Tutsis et opposants Hutus, d’échapper à la mort. » Pas question pour Le Monde d’évoquer nommément celui grâce à qui le massacre semble avoir été évité dans l’hôtel. Cette concision extrême n’empêche pas le journal de
s’étonner de ce que Terry George, (le réalisateur du film) soit « moins disert et parfois ambigu » à propos des « responsabilités dans la perpétration du crime. » On a envie de dire au critique cinématographique qu’un indice appréciable, figurant dans le film qu’il commente, aurait dû, en partie du moins, éclairer sa lanterne.
Le site Web de France 2 a, quant à lui, le mérite d’avoir mentionné l’intervention élyséenne : « Il [Paul Rusesabagina] va tout tenter pour les sauver : recours à l’ONU sans succès, à son patron belge (qui va réussir, en appelant le président français, à sauver, pour un temps, l’hôtel et ses résidents) … ». Naïve impression d’un journaliste ciné, peu au fait des enjeux géopolitiques du dossier rwandais, et qui a cru bien faire en montrant que, en comparaison de l’ONU, la France avait su agir pour sauver des Tutsi ? La question peut être posée.
Patrick de Saint-Exupéry, dans le Figaro, n’a pas mis de gants pour aller explorer le fond du paradoxe :
« Si celui-ci (l’assaut de l’hôtel) fut évité in extremis, ce fut grâce – des témoignages en attestent – à l’intervention téléphonique d’un haut responsable français qui, joignant la haute hiérarchie militaire rwandaise lancée dans l’entreprise du génocide, parvint à la convaincre d’annuler l’assaut programmé. Plusieurs fonctionnaires parisiens conçurent alors de cet épisode une rage certaine. Certains parmi eux le firent savoir en s’interrogeant ouvertement sur ce qui leur paraissait être un double discours de Paris. Leur exposé fut bref. Voilà un génocide sur lequel nous n’avons officiellement aucune prise, notèrent-ils. Puis de constater : nous sommes pourtant en mesure d’influencer ses bras armés. »
Tout commença par l’attentat contre l’avion du président rwandais Habyarimana

Dans l’heure qui a suivi le crash de l’avion présidentiel, touché par deux missiles sol-air à guidage infrarouge, et avant même que la nouvelle de l’accident n’eut été annoncée par la radio nationale rwandaise [2], la Garde Présidentielle et les Interahamwe s’en furent tuer toutes les personnes vivant dans le voisinage du lieu du sinistre, exécuter une série de personnalités appartenant à l’opposition, boucler tous les quartiers de la capitale rwandaise et installer des barrages, où les Tutsis furent systématiquement tués : le génocide venait de commencer.
L’accès au lieu du sinistre fut interdit : aucun témoin potentiel de l’attentat ne devait survivre
Devant la mission parlementaire française sur le Rwanda [3], Filip Reyntjens, professeur aux universités d’Anvers et du Rwanda, souligna que « des militaires français, notamment le commandant de Saint-Quentin, avaient pu se rendre sur les lieux du crash alors que les soldats de la MINUAR [4] (les casques bleus de l’ONU) s’étaient vus interdire l’accès à ces mêmes lieux. »
On s’interroge, bien évidemment, sur les circonstances dans lesquelles le commandant de Saint-Quentin s’est vu accorder un tel passe-droit, lui ayant permis de se mouvoir librement à travers barrages et cadavres, jusqu’à atteindre la carcasse de l’appareil, quand, au même moment, des milliers de personnes susceptibles d’apporter leur propre témoignage étaient massacrées.
De Saint-Quentin expliquera devant la mission parlementaire française qu’il accéda au lieu du crash, accompagné d'un officier rwandais qu'il connaissait et qui lui avait servi de sauf-conduit pour franchir les postes de la Garde Présidentielle.
On sait, depuis son audition devant la mission parlementaire française, que le commandant Grégoire de Saint-Quentin a pu se rendre à deux reprises (le 6 avril jusqu’à 3 heures du matin, et le 7 avril à 8h – durant le génocide –) sur les lieux. Il s’est cependant contenté de décrire la difficulté qu’il avait éprouvée à récupérer les corps de l’équipage français et à effectuer des recherches.
Le journaliste Stephen Smith, qui a révélé que ses sources provenaient des services secrets français, a établi, quant à lui, qu’un commando militaire français dans son entièreté fut envoyé le 10 avril – soit également en plein génocide – sur les lieux du drame pour récupérer les corps des trois hommes d’équipage.

Stephen Smith, journaliste à Libération puis au Monde
Selon la mission parlementaire française sur le Rwanda, « les tueries politiques perpétrées par les extrémistes Hutus n’ont débuté que 10 heures après l’attentat ; relevant que certaines ont bien eu lieu dès le 6 avril au soir sur la colline de Masaka, mais qu’il pouvait alors s’agir de meurtres ayant eu pour but d’éliminer des témoins gênants ou simplement des représailles. »
Le Front Patriotique Rwandais (FPR), mouvement composé aussi bien de Tutsi que de Hutu, et qui, sous la direction de l’actuel président tutsi du Rwanda, Paul Kagamé, parviendra, le 4 Juillet, à renverser par les armes le gouvernement génocidaire, ne sera pas inquiété par les tueurs avant le 7 avril à 16h 30, soit presque 24 heures après l’attentat. Les forces armées rwandaises étaient, semble-t-il, trop occupées à
nettoyer les alentours du lieu du sinistre, ceci afin de limiter les risques de fuites, notamment le témoignage de personnes au sujet du tir des missiles et de leur origine. Les habitants de la colline de Masaka, d’où ont été tirés les missiles, ont été massacrés en grand nombre – ce qui diffère des conclusions de la mission parlementaire française –, dans les heures qui suivirent l'attentat. C’est sur cette colline qu’était installée la Garde présidentielle rwandaise et, selon plusieurs témoignages rwandais concordants, un campement de militaires français.
Ceux qui ont analysé les premiers jours du génocide s'accordent pour dire que c’est le Colonel Bagosora, directeur de cabinet au ministère de la Défense rwandais, qui avait autorité sur la Garde présidentielle, qui fut le chef d'orchestre des événements rwandais. En tout état de cause, l’élimination industrielle de plusieurs milliers de témoins oculaires potentiels, pré-organisée, rapide et précise, démontre la volonté des dirigeants en place à l’époque d’empêcher la connaissance de la vérité à propos de l’attentat.
Le général Quesnot, chef de l'état-major particulier de la présidence de la République française au moment du génocide rwandais, a soutenu, quant à lui, lors de son audition devant les députés français, que le FPR s'était immédiatement mis en action après l'attentat. Cette déclaration tend à accréditer l’idée qu’il y aurait eu conflit, voire guerre civile, et à écarter l’idée d’un génocide froidement organisé par le pouvoir en place contre les Tutsi et les opposants Hutu.
Interrogé par François Lamy sur la nature des sources d'information qui lui avaient permis d'avancer que le FPR s'était mis en position de combat au moment même de l'attentat, il déclarera les avoir reçues par la voie normale, c'est-à-dire par l'Etat-major des Armées.
Les députés français, après divers recoupements, ne retiendront pas la version de le général Quesnot et fixeront que l’intervention effective du FPR dans les combats date du 10 avril 1994, soit trois jours et demi après le déclenchement du génocide et quatre jours après l’assassinat du Président Habyarimana.
A suivre…
Notes :
[1] Milices génocidaires
[2] Indication fournie par le rapporteur de l’ONU René Degni-Degui
[3]Mission Quilès qui s’est tenue en 1998
[4] Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda