Par Serge Farnel

L’humeuriste
Alors que nous assistons à une levée de boucliers unanime et salutaire de la part de la presse française face aux dérapages plus ou moins contrôlés de Dieudonné, on ne peut s’empêcher de se demander s’il n’existe pas une proportion dans laquelle le personnage ne serait ni plus ni moins que la créature, aussi bien embarrassante que providentielle, de ces mêmes médias.
Dieudonné l’humeuriste
Dieudonné commençait sa carrière d’humeuriste sur la scène de Fogiel : déguisé en méchant rabbin sioniste, on se souvient de son salut nazi au cri de «
Israël Heil ! ».
Première levée de boucliers : la presse se lève, le CRIF condamne, le CSA agit.
Etait-ce cependant la première fois qu’on se permettait de tels amalgames sur des médias aussi généralistes ? Pas le moins du monde !
Il n’est que de se souvenir de cette animatrice qui avait demandé, sur un plateau de télévision, s’adressant à l’ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi, et ceci avec une candeur telle, qu’il ne vient pas vraiment à l’idée de lui faire un procès d’intention : «
pourquoi les juifs font-ils aujourd’hui aux Palestiniens ce qu’on leur a fait pendant la guerre ? » Elle fut vite remise dans le « droit » chemin par l’ambassadeur, qui, sans se départir de son sourire, lui avait alors expliqué en quoi ce qu’elle venait de dire tombait sous le coup de la loi, étant donné que ses propos s’apparentaient purement et simplement à du négationnisme.
En effet, ces paroles consistaient à identifier la Shoah à la lutte de l’armée allemande contre les attaques d’organisations terroristes juives virtuelles, niant, dans leurs statuts, le droit de l’Allemagne à l’existence. De fait, cela équivalait à prêter aux Juifs l’intention d’éradiquer l’Allemagne, expliquant du même coup le plan d’extermination nazi par une sorte de légitime défense. À moins que la présentatrice, n’ayant visiblement pas l’intention de nier la Shoah, suggérât qu’un plan d’extermination israélien était en cours à l’encontre des Palestiniens !
Comment cette animatrice pouvait-elle se parer de tant de courtoisie, s’adressant à un diplomate que sa question assimilait à un gouvernement en train d’exécuter un génocide ? Une chose était certaine : elle ne ressentait nullement ce dont elle parlait. A observer cette banalisation de l’équation « juif=nazi », on est tenté d’en déduire qu’elle a fini par pénétrer peu à peu l’inconscient des êtres les plus malléables. Des personnes naïves jusqu’à ce qu’il ne leur paraisse plus inconvenant de faire cette comparaison sur une chaîne de télévision.
L’incident passa sous silence médiatique, probablement en raison de l’innocence atténuante du suspect.
Moins plaidable est néanmoins l’innocence du journal « Le Monde », qui, en mai 2002, publiait un diptyque mettant en parallèle deux dessins d’un homme pleurant sur un champ de ruines ; dessins identiques, hormis le titre, dont l’un était «
Varsovie 1943 » tandis que l’autre était «
Jénine aujourd’hui ». Un diptyque paraphé de l’explicite commentaire : «
L’Histoire a une curieuse façon de se répéter ».

Comparaison abjecte dans "Le Monde" : Ce n’est pas Dieudonné qui a commencé…
Pourquoi l’armada médiatique française ne s’était-elle pas, en cette occasion, soulevée comme un seul homme ? N’était-ce pas le même message que celui qu’exprima Dieudonné lors de son coming-out antisioniste sur la chaîne publique ? L’équation « juif=nazi » n’avait-elle pas été également explicite, Dieudonné ne faisant que la traduire dans le langage théâtral qui est le sien ? Or, le dessin du "Monde" n’engendra pas, dans l’antre médiatique, un écho comparable. Quoi qu’il en soit, si la prestation du comique de couleur ne plut pas à tout le monde, celle du journal de référence, quant à elle, fut loin de déplaire à tous.
La grande vidange
Il nous vient aujourd’hui cette envie, politiquement incorrecte, de donner un conseil à Dieudonné, consistant à ne pas se laisser embarquer seul dans ce qui pourrait bien être la tentative du monde médiatique de se livrer au grand nettoyage de printemps, et auquel il pourrait bien servir d’huile de vidange. Le véhicule est sale, qui nous a traînés, pendant les années Intifada, sur les chemins bourbeux de l’amalgame et du mensonge. Déjà semble s’écouler, à travers les canaux de l’AFP, un nouveau vocabulaire. Bientôt, le plus tôt possible selon notre souhait, on roulera peut-être, au Proche-Orient avec de l’essence sans plomb. Qui sait ?
Dieudonné n’a-t-il pas autant le droit aux plateaux de télévision que la journaliste Catherine Nay, qui a soutenu sur Europe 1 que "la mort de Mohamed [Al Dura] annule, efface, celle de l’enfant juif les mains en l’air, mis en joue par un SS dans le Ghetto de Varsovie" ?

Un enfant juif, victime, parmi des millions d’autres, du plus grand génocide de l’histoire. Une image qui ne provient pas d’un film de 27 minutes de mises en scène
N’était-ce pas pourtant là le même type d’amalgame, d’autant plus grave que l’on sait aujourd’hui que France Télévisions a diffusé dans monde entier cette image de Mohamed, tout en sachant pertinemment qu’elle faisait partie intégrante des rushes d’Abou Rahma montrant des Palestiniens faisant et refaisant des scènes de guerre ? Peut-être n’est-il pas inutile de mentionner ici que Catherine Nay est intervenue, encore la semaine dernière, sur un plateau de France Télévisions pour présenter son dernier livre.
Mais attention, le mot d’ordre est clair : on regarde vers l’avenir, pas vers le passé ! C’est ainsi que Jean-Michel Apathie, le 22 février sur RTL, se considère le droit de faire la leçon au Président du CRIF, Roger Cuckierman, en lui demandant si, lorsqu’il a déclaré que la politique étrangère de la France avait contribué à l’antisémitisme, il ne considérait pas qu’il était "en décalage avec cette actualité, avec cette évolution au Proche-Orient". Autrement dit, le CRIF est cordialement invité à participer à la grande vidange, et à oublier la vieille huile.
Vers l’avenir, vous dis-je, et tout de suite ! Et l’avenir, c’est Jamal Al Dura, le "père" de Mohamed Al Dura, serrant, sur le plateau d’une chaîne de TV israélienne, la main du père d’une victime israélienne.
Peu importe, dans ce nouvel environnement, si l’avenir se fonde sur le mensonge… Regardez donc là où on vous dit de regarder, et là où on vous dit de regarder, c’est exactement à l’opposé de là où on vous dit de ne pas regarder. Mais nous, c’est la vraie paix que nous voulons, et sans la vérité, aucune paix n’est pérenne, alors nous disons : « la vérité maintenant », et nous vous assurons que l’avenir
humain y trouvera son terreau le plus fertile.
C’est connu, dès les premiers marmonnements de la paix, les fauteurs de guerre et autres incitateurs à la haine, tentent de se fondre dans la foule. Ne fut-ce pas le cas des collabos applaudissant De Gaulle sur les Champs-Élysées, alors que les Allemands tiraient encore sur le cortège depuis les toits ? Ne fut-ce pas celui des génocidaires, se fondant dans l’exode de la population rwandaise, des tortionnaires du parti Baath irakien, dont on trouvait les uniformes au bord des routes ?
La paix au Proche-Orient se dessine et ceux qui, en France, ont insidieusement incité à la haine, se mettent, à présent, à retourner leur veste, en commençant par leur vocabulaire. C’est ainsi que, sur la chaîne publique, le mot « occupés » s’est soudainement séparé de son auxiliaire de toujours : « territoires ». Bientôt, il leur faudra aussi, au risque d’être les derniers kamikazes de l’Intifada, emboîter le pas aux medias et au président palestiniens et corriger « activistes » par « terroristes ».
Thèses du complot et réfutabilité
Il serait intéressant, pour comprendre, de considérer un instant Dieudonné, sans le déresponsabiliser, comme issu de la rencontre d’une déception, d’un terrain psychotique favorable et de l’urbanisme sémantique résiduel des années Intifada. Car une des questions principales que suscite le phénomène Dieudonné, c’est comment se fait-il qu’un tel discours existe aujourd’hui ? Sur quel humus une telle dialectique a-t-elle pu croître ? N’hésitons pas à nous salir les mains, parlons donc terre, parlons racine, parlons engrais :
A. Tout aurait commencé, selon certains, par une cruelle déception : Dieudonné se voyant refuser une subvention destinée à financer un film sur l’esclavage des Noirs. Or, à l’époque de ce refus, on parle tant de la Shoah, à l’occasion du soixantième anniversaire de la libération des camps, que Dieudonné en aurait déduit que c’est le "lobby juif", "hyper puissant", qui l’empêche de faire aboutir son projet. Cela semble tellement évident, qu’on se surprend de ne pas y avoir pensé plus tôt. La déception vient de faire la rencontre d’une explication satisfaisante, dans la mesure où elle doit conduire à calmer son angoisse.
B. La dialectique de Dieudonné va alors se nourrir des moindres indices susceptibles de la conforter. Elle va également résister à l’ensemble des contradictions qu’elle va devoir affronter, ce, par un mécanisme bien connu des tenants de l’école constructiviste : l’auto-validation. Toute information contradictoire va ainsi conduire à élaborer l’explication plutôt qu’à la modifier [1]. Ce mécanisme générique chez l’homme trouve probablement son paroxysme chez Dieudonné, chez qui tout événement extérieur est systématiquement considéré par lui comme la résultante de l’intentionnalité d’une puissance occulte. Loin de sacrifier son explication, Dieudonné, lorsqu’il prétend, par exemple, que les juifs sont à l’origine du Sida, ou qu’ils organisèrent la traite des Noirs, n’hésite pas à reconstruire la réalité afin de la faire se plier à son explication [2].
C. Le troisième et dernier côté du triangle est fourni à l’humoriste par l’urbanisme sémantique des années Intifada ; il s’agit d’un confluant aussi délirant que son délire, qui a, tout au long de ces années, charrié amalgames, mensonges et fausses nouvelles, faisant au final le lit de l’antisémitisme. Dieudonné y navigue à son aise et sait surfer sur ces dérives sémiologiques intégrées à notre paysage. Mais, au moment où s’annonce une décrue, son discours à lui déborde des convenances.
Le danger du raisonnement de Dieudonné réside cependant dans sa capacité à submerger, par des lieux communs frelatés, toute personne tentant de dénoncer une intentionnalité. Il n’est certes pas aisé de s’opposer – quel que soit le bien fondé de sa raison – aux dérives sémiologiques intégrées au paysage dans lequel nous évoluons. Et le courant dont je parle a déboussolé plus d’un intellectuel, autrement mieux amarré à la vraie réalité que notre tragi-humoriste.
Le philosophe Alain Finkielkraut n’a-t-il pas récemment illustré, sur les ondes de RCJ, le malaise qu’il y a à rester debout dans le courant, lorsqu’il associa la démonstration de l’agence Metula News Agency aux accusations de complot, dont le peuple juif a lui-même été accusé tout au long de son histoire ?
Et Daniel Schneiderman, bien qu’ayant pris connaissance des images de mise en scène de Palestiniens blessés, filmées par Talal Abou Rahma, au carrefour de Netzarim, le 30 septembre 2000, ne s’est-il pas prêté à un comparatif totalement infondé ? Dans « Libération », il assimila l’affaire Al Dura à la thèse de Thierry Meyssan concernant le 11 septembre, participant, peut-être inconsciemment, de ce même complexe dans lequel sombra, l’espace d’un instant, le philosophe Finkielkraut ?
C’est qu’il importe, pour s’y retrouver dans un environnement hostile et intellectuellement pollué, de s’attacher à un moyen de décider du caractère scientifique de toute tentative d’explication. Karl Popper a ainsi établi que la condition sine qua non de l’explication scientifique est
la réfutabilité.

La démonstration scientifique, garde-fous contre la profération d’affirmations irresponsables
Dans le cas de Dieudonné, il faudrait, pour accorder un quelconque crédit à son hypothèse de complot, qu’elle soit réfutable, au risque de déduire que le comique est assujetti à une conjecture purement psychotique.
Dans le cas de l’affaire Al Dura, les hypothèses émises par les tenants de la thèse de l’intentionnalité offrent à leurs contradicteurs une multitude de moyens de la réfuter : c’est ainsi qu’ils proposent d’avoir recours aux services d’un médecin indépendant pour expertiser les cicatrices du père de Mohamed Al Dura (proposition de la Mena refusée par France 2), ou encore, à la formation d’un comité ad hoc pour se déterminer sur les rushes filmés par Talal Abou Rahma (proposé par la fédération des syndicats de l’audiovisuel et ignoré par France 2).
De ce point de vue, la thèse de la mise en scène dans l’affaire Al Dura ne saurait, en aucune manière, être assimilée au raisonnement qui conduit à asseoir le caractère psychotique des conjectures de Dieudonné.
Tragique destinée
Dieudonné s’escrime pour se maintenir en équilibre sur le torrent médiatique nauséabond de ces dernières années, dont on s’apprête pourtant, pour une durée indéterminée, à recouvrir le lit. Ceci, tandis qu’on nous invite à regarder l’avenir et à faire taire le souvenir de la rumeur du fleuve. Dieudonné, qui est devenu une créature indésirable, rejetée par ses créateurs et inspirateurs, gênés, depuis la berge ferme, de contempler leur pygmalion. Dieudonné, leader renvoyé d’une génération non spontanée, appelé à défiler, terriblement seul, au milieu d’un fleuve asséché.
Notes
[1] On pourra se référer, sur ce sujet, à l’expérience du professeur Alex Bavelas
[2] Expérience du psychologue John C. Wright